Iskander (Fazil), Le buffle front large. Le fruit interdit [début du Fruit interdit] trad. L. Vogel, éd. Complexe :
"Dans notre famille, la tradition orientale nous imposait de ne jamais manger de viande de porc. Les adultes s'en abstenaient et imposaient aux enfants le respect scrupuleux de cette règle.
Mais, maintenant que j'y pense, un autre commandement de Mahomet - celui concernant l'alcool – pouvait être violé allègrement. Pour ce qui est du porc par contre, on ne se permettait pas le moindre écart. Cette prohibition suscitait en nous un désir ardent en même temps qu'un orgueil froid. Je rêvais de goûter du porc et l'odeur de sa viande rôtie me mettait au bord de l'évanouissement. Je restais planté pendant des heures devant les vitrines des boucheries et j'y contemplais les saucissons ruisselant de graisse à la peau ratatinée et aux entailles mouchetées. Je m'imaginais déjà leur arrachant la peau et plantant mes dents dans la chair succulente et ferme. Je m'étais fait une idée si précise du goût de ces saucissons que lorsque, plus tard, j'en mangeai, je fus frappé par l'exactitude avec laquelle j'avais pressenti leur saveur. Certes, au jardin d'enfants ou lorsque nous rendions visite à des amis, les occasions de goûter du porc ne manquaient pas mais je ne m'étais jamais permis de transgresser l'interdit. Je me souviens qu'au jardin d'enfants, lorsqu'on nous servait un plat de riz épicé avec de la viande de porc, j'écartais les morceaux de viande et je les donnais à mes camarades. Le tourment du désir était largement compensé par la douceur du sacrifice. Je me sentais une sorte de prééminence spirituelle sur mes camarades. Je goûtais au plaisir d'être seul détenteur d'un mystère inaccessible à mon entourage. Mais tout cela ne faisait que raviver mon envie coupable de céder à la tentation."