vendredi 10 janvier 2020

Churchill (peinture)


Churchill, La Peinture, mon passe-temps (traduction mixte Muller-Strauss et MP) : 
[texte loué par Gombrich]
« Il serait intéressant qu’une une autorité compétente procède à une étude soigneuse du rôle joué par la mémoire dans la peinture. Nous regardons intensément l’objet, puis la palette, et troisièmement la toile. La toile reçoit un message délivré habituellement quelques secondes auparavant par l’objet de la nature. Mais en route ce message est passé par un "bureau de poste" : il a été transmis en code - transcrit de lumière en peinture. C'est donc un cryptogramme qui parvient à la toile et qui, une fois là, doit attendre d'être placé dans une connexion correcte avec tout ce qu'il y a d'autre sur le tableau avant de pouvoir être décrypté, avant que son sens apparaisse et avant qu'il soit lui-même retranscrit de matière colorée en lumière. Mais cette fois la lumière n'est plus celle de la nature, c'est celle de l'art. Or tout ce processus est porté sur les ailes - ou tiré par les roues - de la mémoire. Dans la plupart des cas, pense-t-on, ce sont les ailes éthérées et rapides comme un papillon voletant de fleur en fleur. Mais tout le trafic lourd et à longue distance doit se faire sur roues. »

« It would be interesting if some real authority investigated carefully the part which memory plays in painting. We look at the object with an intent regard, then at the palette, and thirdly at the canvas. The canvas receives a message dispatched usually a few seconds before from the natural object. But it has come through a post office en route. It has been transmitted in code. It has been turned from light into paint. It reaches the canvas a cryptogram. Not until it has been placed in its correct relation to everything else that is on the canvas can it be deciphered, is its meaning apparent, is it translated once again from mere pigment into light. And the light this time is not of Nature but of Art. The whole of this considerable process is carried through on the wings or the wheels of memory. In most cases we think it is the wings — airy and quick like a butterfly from flower to flower. But all heavy traffic and all that has to go a long journey must travel on wheels. »



jeudi 9 janvier 2020

Delacroix (art et mémoire)


Delacroix, Journal 28 avril 1854, éd. Plon  p. 417 : 
« En réfléchissant sur la fraîcheur des souvenirs, sur la couleur enchantée qu'ils revêtent dans un passé lointain, j'admirais ce travail involontaire de l'âme qui écarte et supprime, dans le ressouvenir de moments agréables, tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation, car c'en est une, à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants, ou sots ; sa main puissante dispose et établit, ajoute ou supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens ; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré ; dans l'ouvrage d'un artiste médiocre, on sent qu'il n'a été maître de rien ; il n'exerce aucune action sur un entassement de matériaux empruntés. Quel ordre établirait-il dans ce travail où tout le domine ? Il ne peut qu'inventer timidement et que copier servilement ; or, au lieu de faire comme l'imagination qui supprime les côtés repoussants, il leur donne un rang égal et quelquefois supérieur par la servilité avec laquelle il copie. Tout est donc confusion et insipidité dans son ouvrage. Que s'il s'y mêle quelque degré d'intérêt et même de charme, à raison du degré d'inspiration personnelle qu'il lui sera donné de mêler à sa compilation, je le comparerai à la vie comme elle est, et à ce mélange de lueurs agréables et de dégoûts qui la composent. De même que dans la composition bigarrée de mon demi-artiste où le mal étouffe le bien, nous ne sentons qu'à peine, dans le courant de la vie, ces instants passagers de bonheur, tant ils sont gâtés par les ennuis de tous les moments. »

mercredi 8 janvier 2020

Melville (paysage)


Melville, Contes de la véranda, 2° page (trad. Pléiade) :   
« Qu'une maison située dans un pareil pays n'eût pas de véranda pour la commodité de ceux qui pourraient désirer se repaître de la vue, et cela en prenant leur temps et leurs aises, semblait une lacune comparable à l'absence de bancs dans une galerie de tableaux. Que sont en effet les salles de marbre de ces collines calcaires, sinon des galeries de tableaux - des galeries tapissées, mois après mois, de peintures qui, dans leur perpétuel déclin, renouvellent perpétuellement leur fraîcheur ? La beauté est comme la piété : on ne saurait la saisir en courant ; il y faut de la tranquillité, de la constance, avec en outre, aujourd'hui, un confortable fauteuil. Car si jadis, au temps où il était de mode de révérer, et non de s'abandonner à l'indolence, les dévots de la Nature avaient coutume d'adorer debout - tout comme faisaient, dans les cathédrales d'alors, les adorateurs d'une Puissance plus haute -, à présent, en notre temps de foi chancelante et de faibles genoux, nous avons la véranda et le banc d'église. »
  
Piazza tales
Now, for a house, so situated in such a country, to have no piazza for the convenience of those who might desire to feast upon a view, and take their time and ease about it, seemed as much of an omission as if a picture gallery should have no bench; for what but picture galleries are the marble halls of these same limestone hills? -- galleries hung, month after month anew, with pictures ever fading into pictures ever fresh. And beauty is like piety -- you cannot run and read it; tranquillity and constancy, with, nowadays, an easy chair, are needed. For though, of old, when reverence was in vogue and indolence was not, the devotees of Nature doubtless used to stand and adore -- just as, in the cathedrals of those ages, the worshipers of a higher Power did -- yet, in these times of failing faith and feeble knees, we have the piazza and the pew.   
  

mardi 7 janvier 2020

Döblin (restaurant)


Döblin, Berlin Alexanderplatz trad. nouv. Folio p. 412-413 : 
« Salle n° 60 conseil des prud'hommes, cafétéria ; une pièce assez petite avec un comptoir, un distributeur de café ; sur l'ardoise il est écrit «Menu du jour : velouté de riz, paupiettes de bœuf, un mark». Un homme jeune, gros, lunettes d'écaille, est assis sur une chaise et dévore le menu du jour. On le regarde et l'on constate : il a une assiette fumante avec des paupiettes, de la sauce et des pommes de terre devant lui et il s'affaire à tout engloutir méthodiquement. Ses yeux vont et viennent par-dessus son assiette, pourtant on ne lui dérobe rien, nul n'est assis à proximité, il est tout seul à sa table, mais néanmoins préoccupé, découpe, écrase sa pâtée puis l'enfourne dans sa bouche, vite, une bouchée, une autre, une encore, et tandis qu'il besogne ainsi, dedans, dehors, dedans, dehors, tandis qu'il tranche, broie et briffe, déguste, goûte et déglutit, ses yeux observent, ses yeux inspectent le reste toujours plus modeste sur son assiette, le surveillent de droite et de gauche comme deux chiens méchants et apprécient sa superficie. Encore une, dedans, dehors. Point, maintenant terminé, maintenant il se lève, gras et flagada, il n'a pas laissé la plus petite miette, maintenant il peut aussi payer. Il glisse la main dans sa poche poitrine et fait claquer sa langue : « Ça f'ra combien, mademoiselle ? » Puis le gros gaillard sort, souffle, desserre sa ceinture d'un cran pour que le ventre puisse respirer. Le voilà avec trois bonnes livres dans l'estomac, rien que des denrées alimentaires. Maintenant c'est parti dans son ventre, maintenant le ventre a de quoi s'occuper, vu ce que le gars vient de s'envoyer. Les intestins branlent et secouent, ça se tord et se tortille comme asticots, les glandes font ce qu'elles peuvent, elles giclent leur jus là-dedans, giclent comme lances de pompiers, d'en haut un jet de salive accompagne le tout, le gars déglutit, ça glisse dans les intestins, au niveau des reins c'est la ruée, comme aux grandes galeries pendant la semaine du blanc, et tout doux, tout doux, voyez-moi ça, des petites gouttent tombent déjà dans la vessie, gouttelette après gouttelette. Attends, mon garçon, attends, sur tous les sommets ce n'est bientôt* tu retourneras toi aussi vers la porte où il est écrit : Messieurs. C'est la marche du monde**. »

* la phrase est bizarre ; il n’y a pas de « sommets » dans l’original ; le traducteur a dû vouloir indiquer plus nettement l’allusion aux deux derniers vers du poème de Goethe :

** titre d'un poème de Uhland

« Zimmer Nr. 60 Arbeitsgericht, Erfrischungsraum; eine ziemlich kleine Stube mit Ausschank, Expreßkaffeekocher; an der Tafel steht 'Mittagstisch: legierte Reissuppe, Rindsrouladen (lauter r) 1 Mark'. Ein junger, dicker Herr mit einer Hornbrille sitzt auf einem Stuhl und verzehrt den Mittagstisch. Man sieht ihn an und stellt fest: er hat einen dampfenden Teller mit Roulade, Soße und Kartoffel vor sich zu stehen und ist dabei, alles hintereinander zu verschlingen. Seine Augen wandern hin und her über den Teller, dabei nimmt ihm keiner was weg, sitzt keiner in der Nähe, er sitzt ganz allein an seinem Tisch, aber doch in Sorge, zerschneidet, drückt an seinem Futter und schiebt es sich in den Mund, rasch, eins, eins, eins, eins, und während er arbeitet, eins rin, eins raus, eins rin, eins raus, während er schneidet, quetscht und schlingt, schnüffelt, schmeckt und schluckt, betrachten seine Augen, beobachten seine Augen den immer kleineren Rest auf dem Teller, bewachen ihn rundherum wie zwei bissige Hunde und taxieren seinen Umfang. Noch eins rin, eins raus. Punkt, jetzt ist fertig, jetzt steht er auf, schlapp und dick, der Kerl hat alles glatt aufgefressen, jetzt kann er auch zahlen. Er faßt in die Brusttasche und schmatzt: 'Fräulein, was machts?' Dann geht der dicke Kerl raus, schnauft, macht sich hinten den Hosenbund locker, damit der Bauch gut Platz hat. Dem liegen gut drei Pfund im Magen, lauter Eßwaren. Jetzt gehts damit los in seinem Bauch, die Arbeit, jetzt hat der Bauch damit zu schaffen, was der Kerl reingeschmissen hat. Die Därme wackeln und schaukeln, das windet sich und schlingt wie Regenwürmer, die Drüsen tun, was sie tun können, sie spritzen ihren Saft in das Zeug hinein, spritzen wie die Feuerwehr, von oben fließt Speichel nach, der Kerl schluckt, es fließt in die Därme ein, auf die Nieren erfolgt der Ansturm, wie im Warenhaus bei der Weißen Woche, und sachte, sachte, sieh mal an, fallen schon Tröpfchen in die Harnblase, Tröpfchen nach Tröpfchen. Warte, mein Junge, warte, balde gehst du denselben Gang hier zurück an die Tür, wo dransteht: Für Herren. Das ist der Lauf der Welt. »

lundi 6 janvier 2020

Gouhier (création)


Gouhier, L'essence du théâtre p. 220 :
"Une grave confusion du langage philosophique ramène l'idée de création à celle de cause, et la vide de son contenu en la coupant de celle de personne. Il n'est pas nécessaire d'être une personne pour être cause. [...] La causalité est la production d'un effet et il ne peut y avoir plus dans l'effet que dans la cause ; la création est l'invention d'une œuvre et il n'y a aucun rapport quantitatif entre le créateur et son œuvre. L'action de l'eau sur le calcaire [fait des stalactites]. Le génie de Rodin est un principe d'un autre ordre.  […] Celui qui crée semble être plutôt source que cause ; s'il n'y a point d'effet sans cause, il n'y a point de création sans source ; mais, tandis que le premier postulat conduit à la science, le second vise des faits qui échappent à toute science : le mystère de la personne et le mystère des sources."

dimanche 5 janvier 2020

Freud (fiction)


Freud, Notre rapport à la mort (1915) : 
« Nous ne pouvons donc pas ne pas chercher dans le monde de la fiction, la littérature, dans le théâtre, un substitut aux pertes inhérentes à la vie. C’est là que nous trouvons encore des hommes qui s’entendent à mourir et, qui plus est, réussissent même à en tuer un autre. Là seulement se trouve accomplie la condition à laquelle nous pourrions nous réconcilier avec la mort, à savoir : conserver encore, à l’arrière-plan de toutes les vicissitudes de la vie, une vie à l’abri de toute atteinte. Il est en effet trop triste qu’il puisse aller de la vie comme du jeu d’échecs, où un coup mal joué peut nous contraindre à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche. Dans le domaine de la fiction, nous trouvons cette pluralité de vies dont nous avons besoin. Nous mourons en identification avec tel héros, mais pourtant nous lui survivons et sommes prêts à mourir une seconde fois, toujours sans dommage, avec un autre héros. »

Es kann dann nicht anders kommen, als daß wir in der Welt der Fiktion, in der Literatur, im Theater Ersatz suchen für die Einbuße des Lebens. Dort finden wir noch Menschen, die zu sterben verstehen, ja, die es auch zustande bringen, einen anderen zu töten. Dort allein erfüllt sich uns auch die Bedingung, unter welcher wir uns mit dem Tode versöhnen könnten, wenn wir nämlich hinter allen Wechselfällen des Lebens noch ein unantastbares Leben übrigbehielten. Es ist doch zu traurig, daß es im Leben zugehen kann wie im Schachspiel, wo ein falscher Zug uns zwingen kann, die Partie verloren zu geben, mit dem Unterschiede aber, daß wir keine zweite, keine Revanchepartie beginnen können. Auf dem Gebiete der Fiktion finden wir jene Mehrheit von Leben, deren wir bedürfen. Wir sterben in der Identifizierung mit dem einen Helden, überleben ihn aber doch und sind bereit, ebenso ungeschädigt ein zweites Mal mit einem anderen Helden zu sterben.


samedi 4 janvier 2020

Queneau (déliquescence)


Queneau, Les Enfants du limon, VIII, CLXIII p. 906-907 : 
« Purpulan avait réussi à s’agripper à un anneau de fer, mais il commençait à fondre avec un petit crépitement, le même bruit que font les pommes de terre frites qu’on trempe dans l’eau bouillante ; mais il fondait comme du sucre. Il fondait même assez rapidement. Déjà les moignons de ses jambes s’étiraient comme de la guimauve. Puis bientôt ce fut au tronc de disparaître.
Chambernac penché surveillait cette dissolution.
Purpulan le regardait, les yeux fixes, la bouche fermée, sans expression. Lorsqu’il ne resta plus que la partie supérieure du corps, il lâcha prise et, charogne déliquescente, se laissa entraîner par le courant. Déjà les moignons de ses bras s’étiraient comme de la guimauve. Puis bientôt ce fut à la tête de disparaître.
Chambernac marchait le long de la rive, suivait le débris. Purpulan avait maintenant complètement fondu ; il ne subsistait plus de son apparence terrestre que les cheveux, les dents et les yeux dispersés à la surface du fleuve. Les cheveux furent les premiers ensuite à se dissoudre, puis les dents. Les deux globes voguèrent encore quelques brasses. Puis ce fut fini. »

vendredi 3 janvier 2020

Barthes + Hegel (besoin et désir)


Barthes, Lecture de Brillat-Savarin, in Essais critiques IV (Le Bruissement de la langue) : 
« Brillat-Savarin a toujours marqué, au plan de la nourriture, la distinction du besoin et du désir : « Le plaisir de manger exige sinon la faim, au moins l’appétit ; le plaisir de la table est le plus souvent indépendant de l’un et de l’autre. » […] Il y a d’un côté l’appétit naturel, qui est de l’ordre du besoin, et de l’autre l’appétit de luxe, qui est de l’ordre du désir. Tout est là, en effet : l’espèce a besoin de la procréation pour survivre, l’individu a besoin de manger pour subsister ; et cependant la satisfaction de ces deux besoins ne suffit pas à l’homme : il lui faut mettre en scène, si l’on peut dire, le luxe du désir, amoureux ou gastronomique : supplément énigmatique, inutile, la nourriture désirée – celle que décrit Brillat-Savarin. – est une perte inconditionnelle, une sorte de cérémonie ethnographique par laquelle l’homme célèbre son pouvoir, sa liberté de brûler son énergie « pour rien ». En ce sens, le livre de Brillat-Savarin est de bout en bout le livre du ‘proprement humain’. »

Hegel : Fleischmann : La science universelle ou la Logique de Hegel ; chap. 'Le sens réalisé ou l’Idée' (A : La théorie), Plon 1968 p. 323-324 :
Il est surprenant, de la part d'un philosophe considéré comme un des plus grands 'idéalistes', de commencer sa théorie de la connaissance par ses fondements biologiques, et pourtant c'est le cas ici. Nous avons vu que l'assimilation des aliments est la préfiguration naturelle, dans le domaine biologique, de l'unité entre sujet et objet. Le « médiateur », dans le sujet même, entre subjectivité et objectivité était la sensation d'un manque évoquant le désir ou la pulsion (Trieb) de se satisfaire par l'incorporation de l'objet dans la structure du sujet. Mais l'apaisement de ces nécessités biologiques n'élimine pas pour autant la pulsion subjective. Platon, dans son Gorgias, et ailleurs, insiste sur le fait que le désir est un « mauvais infini » qui, immédiatement après sa satisfaction, s'éveille à une nouvelle vie et exige de nouvelles satisfactions, in infinitum. Cette idée, qui n'est pas étrangère à Hegel (cf. Hist. de la phil., II, éd. Glockner, pp. 238 et suiv.), subit chez lui quelques modifications. D'abord, le sujet biologiquement satisfait reste encore une « immédiateté » en ce sens qu'il n'a réussi qu'à assurer sa propre subsistance et, par conséquent, il continue de rester opposé au monde objectif ; la séparation («jugement », cf. II, 440 et Encycl. § 223) entre ces deux termes n'est pas encore éliminée. Puisqu'il n'est pas possible d'assimiler l'objet en le mangeant dans sa totalité — et nous avons déjà vu que même le travail ne peut que transformer, non absorber, le monde — il subsistera un surplus de pulsion subjective vis-à-vis et contre un surplus d'objectivité qui, par la force des choses, prendra une autre orientation. Ce dédoublement de la pulsion subjective en elle-même (Encycl. § 225) et, plus particulièrement, la tendance qui se forme pour vaincre l'objet autrement qu'à l'aide d'une absorption matérielle immédiate, est le premier commencement d'un nouveau processus que nous allons appeler « connaissance ». La connaissance, on le voit, n'a d'autre fondement que l’ « irritation » du sujet par la présence d'un monde objectif étranger et hostile, et elle n'a d'autre but que d'éliminer cette séparation et cette « négativité ». Nous verrons bientôt en quel sens cette unité est possible. Puisque l'antagonisme entre sujet et objet n'est pas la fin, mais seulement le commencement de la connaissance, se dresse à nouveau devant nous l'idéal kantien de l'épistémologie (II, 440-441 et Enc. § 226) — la connaissance « finie » où entendement et chose en soi ne se rencontrent qu'à l'infini — que nous allons cette fois définitivement abattre : ce sera une « contradiction qui s'annule par elle-même » et qui se trouvera incorporée dans le processus d'unification que nous engageons. La bataille théorique à l'aide de la pulsion connaissante commence sur le plan le plus primitif où l'objet se présente au sujet sous forme de « données » — extérieures ou intérieures — chaotiques et incohérentes. Mais, même au début de notre chemin, il y aura une différence considérable entre ce plan et tous ceux que nous avons considérés auparavant. Ici, nous nous trouvons à l'intérieur d'un système subjectif-objectif et nous avons déjà vu dans le cas de l'organisme — la première forme d'organisation systématique totale entre subjectivité et objectivité — que tous les éléments y entrent sans laisser en dehors un mystérieux « au-delà ». L'organisme utilise le monde inorganique comme condition de sa subsistance et, malgré leur opposition, ils ne font pas éclater le cadre où ils se trouvent ; au contraire, ils ne font que resserrer sa cohérence. Si le processus ne se termine pas là (ce qui est parfaitement pensable) c'est la faute du sujet qui, malgré sa satisfaction, n'est pas encore entièrement satisfait. La connaissance, sous sa forme théorique, n'est d'abord qu'une déchirure intérieure du sujet, se déroulant entièrement en lui, et ne saurait changer le « monde » qui s'était déjà constitué en tant que totalité aussi bien subjective qu'objective. Autrement dit, la théorie ne signifie qu'un approfondissement du sujet en lui-même, un domaine où la distinction, si elle apparaît, entre « sujet » et « objet », n'a plus aucune signification ontologique : ce sera toujours la même subjectivité qui se pensera et continuera de produire des déterminations logiques pour apaiser sa propre insatisfaction théorique.

jeudi 2 janvier 2020

Dufrenne (art)


Dufrenne (cité par Souriau, Vocabulaire d’Esthétique p. 927 § Jugement) :
« L'œuvre d'art forme le goût, elle discipline les passions, impose l'ordre et la mesure, rend l'âme disponible dans un corps apaisé. Mais davantage, elle réprime ce qu'il y a de particulier (soit d'empirique, d'historiquement déterminé, soit de capricieux) dans la subjectivité ; plus exactement elle convertit le particulier en universel, elle impose au témoin d'être exemplaire. Elle invite la subjectivité à se constituer comme pur regard, libre ouverture sur l'objet, et le contenu particulier de cette subjectivité à se mettre au service de la compréhension au lieu de l'offusquer en faisant prévaloir ses inclinations. L'œuvre d'art est une école d'attention. Et à mesure que s'exerce l'aptitude à s'ouvrir, se développe l'aptitude à comprendre, c'est-à-dire à pénétrer dans le monde qu'ouvre l'œuvre. »

mercredi 1 janvier 2020

Gadda (avoir)


Gadda, Le château d’Udine (trad. Clerico) : 
« Il est certain que nous, femmes ou hommes, nous nous prenons d'amour pour les objets possédés, achetés |...| et les considérons une partie de nous-mêmes et mettons sur eux la main paternelle et agrippante de l'orgueil et de la vantardise narcissique et nos tétons se dressent à l'idée de les savoir nôtres, c'est-à-dire presque inhérents à notre chair. Notre cervelle-utérus ou cerveau-queue (selon les cas) les interprète et les sent comme un prolongement, une augmentation de notre propre personne biophysique et très probablement de notre propre appareil pour notre vie relationnelle.  […] Le narcissique et imbécile, ne possédant rien d'autre, désire avec concupiscence et caresse et jouit à l'idée de posséder et de faire sienne une idée, une idée, idée une, ou même une simple phrase, qui est, dans le monde des idées vraies, une phrase inepte. »