mercredi 27 mai 2020

Giono (contorsions)


GionoQue ma joie demeure  (1935) :
« L’homme s’est couché sur le tapis. Il a respiré puis il a rejeté l’air, il s’est longuement vidé. Ça n’est plus une respiration d’homme. Il a relevé la jambe. Il a passé sa jambe sur sa tête. C’était la jambe droite. Il a relevé la jambe gauche, il l’a passée sur sa tête. Il marche sur les mains. Il se dénoue mais c’est pour enrouler cette fois sa jambe droite autour de son cou. Puis l’autre. Il n’a plus de jambe. Il marche toujours sur les mains. Il se laisse tomber sur le côté. Il enroule le bras droit par dessus les jambes, puis le bras gauche. C’est une boule. Il roule sur le tapis comme une boule. Le menton est en bas et on voit cette boule qui a un visage, puis le front est en bas et c’est encore un visage si on veut, mais terrible, un visage où tout repose sur le front, où les yeux mangent, où le nez respire à l’envers, où la bouche voit de son gros oeil unique et tout le commandement est dans le menton. Puis il tourne, se dénoue, se redresse.
C’est l’homme, debout, bras et jambes, oeil et bouche, tout ordinaire.

Giono, Présentation de Pan :
« Un jour qu'il était à bêcher sans entrain, à se baisser, se redresser, avec son poids de terre, il a eu soudain comme la révélation. II a lâché l'outil ; il a encore une fois plié son torse, mais plus complètement, jusqu'à mettre sa tête plus bas que ses genoux, puis il a engagé sa tête dans le delta de ses jambes ouvertes, il y a engagé ses bras, il a poussé, il a tendu toute sa volonté, il a senti craquer ses muscles et, perdant l'équilibre, il s'est affalé sur sa terre. Mais, dans ce court instant, il a trouvé sa route. […]  
- Et puis c'est une consolation.  
- Une consolation ? Comment, et de quoi ?   
- De quoi ? D'être toujours là dans ce pays, planté comme un arbre, de toujours voir le rocher de Volx, l'eau du Largue, de savoir le ton de sa vie depuis le commencement jusqu'à la fin, de pouvoir dire que, tant que la vie dure, on sera toujours le même, de tourner dans un petit rond comme le mulet sur l'aire, d'avoir sa mort toute prête devant les yeux, comme si on y était. Je vous dis bien : c'est une consolation. 
[…] Avant je ne savais même pas que c'était beau par ici.[…] Je savais tailler la vigne et l'olivier, je savais le poids de la récolte rien qu'à regarder le dessus du champ de pommes de terre. Je savais trier la graine ; je ne savais pas que c'était beau. D'un coup, il m'a semblé que j'avais changé de pays. Vous n'avez jamais regardé avec votre tête entre les jambes ? Non ? Eh bien, vous avez tort. Moi, le jour où je suis arrivé à mettre mon cou sous mon genou (c'était ici une après-midi, là, dans ce coin, je me souviens), j'ai vu toutes les choses avec une autre allure. Ça avait changé. […] Tout ça, je l'ai vu seulement du jour où j'ai pu mettre mon cou sous mon genou. Je l'ai vu avec ma tête entre les jambes. Je ne sais même pas si ça existait avant. »

mardi 26 mai 2020

Claudel + Romains (auditoires)


Claudel, Conversations dans le Loir-et-Cher, Gallimard coll. L’imaginaire, pp. 20-21 :  
« Quand je joue dans un concert, j'entre en communication par le moyen de cette énorme poussée sonore qui sort de moi avec les éléments les plus tortueux de ce coquillage humain qui m'entoure : la salle. Je reconnais tous les endroits inertes et bouchés, je sais qu'il y a aux deuxièmes galeries un type qui n'écoute pas, et aux fauteuils une rivale qui m'est hostile, et au fond de cette baignoire un couple que je ne vois pas, fait d'un homme et d'une femme qui parlent sans ma permission, et à gauche tout un rang d'âmes qui cèdent et que j'enfonce peu à peu. Ce crétin qui ne veut pas entendre, voilà une note exprès pour lui quinze fois, cent fois répétée, qui finira bien par lui percer son os à la jonction de la mâchoire ! Cet autre qui fournit trop et qui me gêne, voilà quelque chose pour me moquer de lui, pour l'égarer et pour le repousser ! Cet autre que j'aimerais tant conquérir, quel chant caressant et suppliant je lui prépare qui va se répandre jusqu'au fond de ses artères comme une liqueur de rose ! Ce n'est plus du piano que je joue, c'est de cet instrument humain tout entier fait de notes blanches et noires qui ne forme plus qu'un seul clavier sous mes doigts. C'est une espèce de sondage de toutes les âmes autour de moi qui écoutent et l'écho qu'elles forment ensemble. »

Romains, Les Copains chapitre VI, p. 198 : 
« Déjà, il distinguait des régions dans l'auditoire. Il ne lui trouvait ni la même consistance, ni la même résistance partout. En face, une partie molle, inerte, qui absorbait les paroles, au fur et à mesure, sans en paraître affectée, mais qui avait une importance de situation et appelait un effort spécial. Plus près et, semble-t-il, plus bas, entourant la chaire, une zone singulièrement ingrate et revêche. La pensée, en tombant dessus, faisait un bruit sec.
Au-delà, sur la gauche, en allant vers le portail, une masse un peu confuse, assez docile, capable de fermenter, mais qui pour l'instant devait éprouver un sentiment de dépendance et de subordination.
A droite, en allant vers le chœur, une partie peu volumineuse, mais cohérente, qui sonnait plein, d'un maniement agréable. »

lundi 25 mai 2020

Mirbeau (peinture et dessin)


Mirbeau, Le Calvaire, chap. 4 : 
« Écoutez-moi.... La peinture, c'est de la blague, mon petit Mintié !
Il s'anima, tourna dans la pièce, en agitant les bras.
- Giotto! Mantegna!... Velasquez!... Rembrandt! Eh bien! quoi, Rembrandt!... Watteau! Delacroix!... Ingres!... Oui, et puis après?... Non, ça n'est pas vrai, la peinture ne rend rien, n'exprime rien, c'est de la blague !... c'est bon pour les critiques d'art, les banquiers, et les généraux qui font faire leur portrait, à cheval, avec un obus qui éclate au premier plan.... Mais un coin de ciel, le ton d'une fleur, le frisson de l'eau, l'air ... comprenez-vous?... l'air!... toute la nature impalpable et invisible, avec de la pâte !... avec de la pâte?
Lirat haussa les épaules.
- De la pâte qui sort des tubes, de la pâte fabriquée par les sales mains des chimistes, de la pâte lourde, opaque, et qui colle aux doigts, comme de la confiture !... Hein, dites, la peinture ... quelle blague !... Non, mais avouez-le, mon petit Mintié, quelle blague !... Le dessin, l'eau-forte ... deux tons ... à la bonne heure!... Ça ne trompe pas, c'est honnête ... et puis les amateurs s'en moquent, ne viennent pas vous embêter ... ça ne tire pas de feux d'artifice dans leurs salons !... L'art vrai, l'art auguste, l'art artiste ... le voilà!... La sculpture, oui ... quand c'est beau, ça vous fiche des coups dans les entrailles.... Et puis le dessin ... le dessin, mon petit Mintié, sans bleu de Prusse, le dessin tout bête !… »

dimanche 24 mai 2020

Echenoz + Rilke (immeubles)


Echenoz, Lac, chapitre 2 : 
« Des flancs d’immeubles rescapés laissent quelquefois reconstituer l’anatomie de ceux qui se collèrent contre eux : grands damiers composés d’anciennes parois de cuisine, de chambre ou de salle d’eau, c’est un patchwork d’alvéoles diversement tapissés, lambrissés, carrelés et peints. Des plus ou moins tièdes intimités passées par ces murs, puis expropriées, ne reste que cet écorché d’inaccessibles carrés aux couleurs déchues, exposés au froid, au vent, à la vue de tous, et que Suzy décrypte en les regardant, reconstituant des biographies d’insectes – depuis le niveau du sol on peut deviner l’ancien emplacement d’un lit à deux places ou d’un évier, d’une chasse d’eau, d’un grand cadre ovale ; parfois dans le carrelage d’une salle de bains reste enchâssé un porte-savon intact, contenant un reliquat de pluie mousseuse. »

Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, trad. Betz : 
« On voyait, aux différents étages, des murs de chambres où les tentures collaient encore ; et, ça et là, l’attache du plancher ou du plafond. Auprès des murs des chambres, tout au long de la paroi, subsistait encore un espace gris blanc par où s’insinuait, en des spirales vermiculaires et qui semblaient servir à quelque répugnante digestion, le conduit découvert et rouillé de la descente des cabinets. Les tuyaux de gaz avaient laissé sur les bords des plafonds des sillons gris et poussiéreux qui se repliaient ça et là, brusquement, et s’enfonçaient dans des trous noirs. Mais le plus inoubliable, c’était encore les murs eux-mêmes. Avec quelque brutalité qu’on l’eût piétinée, on n’avait pu déloger la vie opiniâtre de ces chambres. Elle y était encore ; elle se retenait aux clous qu’on avait négligé d’enlever ; elle prenait appui sur un étroit morceau de plancher ; elle s’était blottie sous ces encoignures où se formait encore un petit peu d’intimité. On la distinguait dans les couleurs que d’année en année elle avait changées, le bleu en vert chanci, le vert en gris, et le jaune en un blanc fatigué et rance. Mais on la retrouvait aussi aux places restées plus fraîches, derrière les glaces, les tableaux et les armoires ; car elle avait tracé leurs contours et avait laissé ses toiles d’araignées et sa poussière même dans ces réduits à présent découverts. On la retrouvait encore dans chaque écorchure, dans les ampoules que l’humidité avait soufflées au bas des tentures ; elle tremblait avec les lambeaux flottants et transpirait dans d’affreuses taches qui existaient depuis toujours. Et, de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, qu’encadraient les reliefs des cloisons transversales abattues, émanait l’haleine de cette vie, une haleine opiniâtre, paresseuse et épaisse, qu’aucun vent n’avait encore dissipée. Là s’attardaient les soleils de midi, les exhalaisons, les maladies, d’anciennes fumées, la sueur qui filtre sous les épaules et alourdit les vêtements. Elles étaient là, l’haleine fade des bouches, l’odeur huileuse des pieds, l’aigreur des urines, la suie qui brûle, les grises buées de pommes de terre et l’infection des graisses rancies. Elle était là, la doucereuse et longue odeur des nourrissons négligés, l’angoisse des écoliers et la moiteur des lits de jeunes garçons pubères. Et tout ce qui montait en buée du gouffre de la rue, tout ce qui s’infiltrait du toit avec la pluie, qui ne tombe jamais pure sur les villes. »

Wird man es glauben, daß es solche Häuser giebt? Nein, man wird sagen, ich fälsche. Diesmal ist es Wahrheit, nichts weggelassen, natürlich auch nichts hinzugetan. Woher sollte ich es nehmen ? Man weiß, daß ich arm bin. Man weiß es. Häuser ? Aber, um genau zu sein, es waren Häuser, die nicht mehr da waren. Häuser, die man abgebrochen hatte von oben bis unten. Was da war, das waren die anderen Häuser, die danebengestanden hatten, hohe Nachbarhäuser. Offenbar waren sie in Gefahr, umzufallen, seit man nebenan alles weggenommen hatte; denn ein ganzes Gerüst von langen, geteerten Mastbäumen war schräg zwischen den Grund des Schuttplatzes und die bloßgelegte Mauer gerammt. Ich weiß nicht, ob ich schon gesagt habe, daß ich diese Mauer meine. Aber es war sozusagen nicht die erste Mauer der vorhandenen Häuser (was man doch hätte annehmen müssen), sondern die letzte der früheren. Man sah ihre Innenseite. Man sah in den verschiedenen Stockwerken Zimmerwände, an denen noch die Tapeten klebten, da und dort den Ansatz des Fußbodens oder der Decke. Neben den Zimmerwänden blieb die ganze Mauer entlang noch ein schmutzigweißer Raum, und durch diesen kroch in unsäglich widerlichen, wurmweichen, gleichsam verdauenden Bewegungen die offene, rostfleckige Rinne der Abortröhre. Von den Wegen, die das Leuchtgas gegangen war, waren graue, staubige Spuren am Rande der Decken geblieben, und sie bogen da und dort, ganz unerwartet, rund um und kamen in die farbige Wand hineingelaufen und in ein Loch hinein, das schwarz und rücksichtslos ausgerissen war. Am unvergeßlichsten aber waren die Wände selbst. Das zähe Leben dieser Zimmer hatte sich nicht zertreten lassen. Es war noch da, es hielt sich an den Nägeln, die geblieben waren, es stand auf dem bandbreiten Rest der Fußböden, es war unter den Ansätzen der Ecken, wo es noch ein klein wenig Innenraum gab, zusammengekrochen. Man konnte sehen, daß es in der Farbe war, die es langsam, Jahr um Jahr, verwandelt hatte: Blau in schimmliches Grün, Grün in Grau und Gelb in ein altes, abgestandenes Weiß, das fault. Aber es war auch in den frischeren Stellen, die sich hinter Spiegeln, Bildern und Schränken erhalten hatten; denn es hatte ihre Umrisse gezogen und nachgezogen und war mit Spinnen und Staub auch auf diesen versteckten Plätzen gewesen, die jetzt bloßlagen. Es war in jedem Streifen, der abgeschunden war, es war in den feuchten Blasen am unteren Rande der Tapeten, es schwankte in den abgerissenen Fetzen, und aus den garstigen Flecken, die vor langer Zeit entstanden waren, schwitzte es aus. Und aus diesen blau, grün und gelb gewesenen Wänden, die eingerahmt waren von den Bruchbahnen der zerstörten Zwischenmauern, stand die Luft dieser Leben heraus, die zähe, träge, stockige Luft, die kein Wind noch zerstreut hatte. Da standen die Mittage und die Krankheiten und das Ausgeatmete und der jahrealte Rauch und der Schweiß, der unter den Schultern ausbricht und die Kleider schwer macht, und das Fade aus den Munden und der Fuselgeruch gärender Füße. Da stand das Scharfe vom Urin und das Brennen vom Ruß und grauer Kartoffeldunst und der schwere, glatte Gestank von alterndem Schmalze. Der süße, lange Geruch von vernachlässigten Säuglingen war da und der Angstgeruch der Kinder, die in die Schule gehen, und das Schwüle aus den Betten mannbarer Knaben. Und vieles hatte sich dazugesellt, was von unten gekommen war, aus dem Abgrund der Gasse, die verdunstete, und anderes war von oben herabgesickert mit dem Regen, der über den Städten nicht rein ist. 

samedi 23 mai 2020

Guérin (molécules)


Guérin (Maurice de), Méditation sur la mort de Marie :
« Un appel puissant et secret convie les éléments les plus  vifs de la matière à se former, pour s'y développer, autour d'un point désigné. Pleins d'amour, ils se composent et s'ordonnent dans la plus étroite union. Cette étreinte ardente des éléments, c'est la vie de toute forme généralement, soit qu'elle renferme un organisme, soit que, privée du mouvement intérieur, elle ait reçu une vie compacte insensible ou plutôt l'organisme indissoluble de l'immobilité. La forme, c'est le bonheur de la matière, l'éternel embrassement de ses atomes ivres d'amour. Dans leur amour, la matière jouit d'elle-même et se béatifie. C'est pourquoi l'âme, pauvre molécule d'intelligence, séparée de l'unité des esprits, contemple avec tant d'avidité, à travers les sens, la forme bienheureuse. L'âme dans ce monde est condamnée au spectacle de la volupté. »


jeudi 21 mai 2020

Valéry (peinture)


Valéry, Cahiers 1905-1906, Pléiade tome 2 p. 927 : 
« Pour bien peindre (dans tous les sens du mot) il faut voir tous les objets toutes les parties du tableau soumises avant tout à une même règle d'extériorité - règle qui annule au moins momentanément les différences d'importance selon nous entre ces parties - et les différences dues à l'habitude, aux conventions de signaux. Sous cette règle, les différences qui demeurent sont seules les extérieures et il s'établit entre les parties une gradation propre - qui existe physiquement, hors des significations. […] Ainsi dans une nature sous mes yeux, la terre et cette feuille et cette bouteille brisée au soleil valent cet homme, d'abord. Et je les ferai aussi éloignés de moi que si l'homme n'était pas mon semblable plus que la boue. Comme si je ne savais rien ni ma forme et ma ressemblance intime avec lui. Je le vois ensemble avec ce qui l'entoure et le tout séparé de moi parce qu'ils sont dans la même lumière et dans le même air, tandis que je suis me parlant dans une sorte d'ombre, dans l'absence intérieure de lumière où sans bruit, j'ai lieu. 

mercredi 20 mai 2020

Zola (combustion)


Zola, Le Docteur Pascal chap. IX : 
« Chaque objet se trouvait à sa place ; le verre et la bouteille de trois-six vide étaient sur la table ; seule, la chaise où l’oncle avait dû s’asseoir portait des traces d’incendie, les pieds de devant noircis, la paille à demi brûlée. Qu’était devenu l’oncle ? Où donc pouvait-il être passé ? Et, devant la chaise, il n’y avait, sur le carreau, taché d’une mare de graisse, qu’un petit tas de cendre, à côté duquel gisait la pipe, une pipe noire, qui ne s’était pas même cassée en tombant. Tout l’oncle était là, dans cette poignée de cendre fine, et il était aussi dans la nuée rousse qui s’en allait par la fenêtre ouverte, dans la couche de suie qui avait tapissé la cuisine entière, un horrible suint de chair envolée, enveloppant tout, gras et infect sous le doigt.
C’était le plus beau cas de combustion spontanée qu’un médecin eût jamais observé. Le docteur en avait bien lu de surprenants, dans certains mémoires, entre autres celui de la femme d’un cordonnier, une ivrognesse qui s’était endormie sur sa chaufferette et dont on n’avait retrouvé qu’un pied et une main. Lui-même, jusque-là, s’était méfié, n’avait pu admettre, comme les anciens, qu’un corps, imprégné d’alcool, dégageât un gaz inconnu, capable de s’enflammer spontanément et de dévorer la chair et les os. Mais il ne niait plus, il expliquait tout d’ailleurs, en rétablissant les faits : le coma de l’ivresse, l’insensibilité absolue, la pipe tombée sur les vêtements qui prenaient feu, la chair saturée de boisson qui brûlait et se crevassait, la graisse qui se fondait, dont une partie coulait par terre, dont l’autre activait la combustion, et tout enfin, les muscles, les organes, les os qui se consumaient, dans la flambée du corps entier. Tout l’oncle tenait là, avec ses vêtements de drap bleu, avec la casquette de fourrure qu’il portait d’un bout de l’année à l’autre. Sans doute, dès qu’il s’était mis à brûler ainsi qu’un feu de joie, il avait dû culbuter en avant, ce qui expliquait comment la chaise se trouvait noircie à peine ; et rien ne restait de lui, pas un os, pas une dent, pas un ongle, rien que ce petit tas de poussière grise, que le courant d’air de la porte menaçait de balayer. »


mardi 19 mai 2020

Valéry (nage)


Valéry, Autres Rhumbs Pléiade t. 2 p. 667 :
« Il me semble que je me retrouve et me reconnaisse quand je reviens à cette eau universelle. Je ne connais rien aux moissons, aux vendanges. Rien pour moi dans les Géorgiques.
Mais se jeter dans la masse et le mouvement, agir jusqu’aux extrêmes, et de la nuque aux orteils ; se retourner dans cette pure et profonde substance ; boire et souffler la divine amertume, c’est pour mon être le jeu comparable à l’amour, l’action où tout mon corps se fait tout signes et tout forces, comme une main s’ouvre et se ferme, parle et agit. Ici, tout le corps se donne, se reprend, se conçoit, se dépense et veut épuiser ses possibles. Il la brasse, il la veut saisir, étreindre, il devient fou de vie et de sa libre mobilité ; il l’aime, il la possède, il engendre avec elle mille étranges idées. Par elle, je suis l’homme que je veux être. Mon corps devient l’instrument direct de l’esprit, et cependant l’auteur de toutes ses idées. Tout s’éclaire pour moi. Je comprends à l’extrême ce que l’amour pourrait être. Excès du réel ! Les caresses sont connaissance. Les actes de l’amant seraient les modèles des œuvres.
Donc, nage ! donne de la tête dans cette onde qui roule vers toi, avec toi, se rompt et te roule ! »

lundi 18 mai 2020

Vargas Llosa (dionysisme)


Vargas Llosa, Lituma dans les Andes, trad. Bensoussan, Gallimard, 1996, p. 277-278 : 
« Chanter un huayno avec sentiment, en s’abandonnant, en se laissant aller, en se perdant dans la chanson, jusqu’à sentir que tu es elle, que la musique te chante plutôt que tu ne la chantes, c’est le chemin de la sagesse. Taper du pied, taper du pied, tourner, faire des figures, les défaire sans perdre le rythme, en s’oubliant, en s’en allant, jusqu’à sentir que la danse maintenant te danse, qu’elle est entrée au fond de toi, qu’elle commande et que tu obéis, c’est le chemin de la sagesse. Tu n’es plus toi, je ne suis plus moi mais tous les autres. Ainsi sort-on de la prison du corps, pour entrer dans le monde des esprits. En chantant. En dansant. Également en picolant, certes. Avec la saoulerie tu voyages, dit Dionisio, tu perds la boule, tu secoues tes soucis, tu découvres ton secret, tu t'accordes à toi-même. Le reste du temps tu es prisonnier, comme les cadavres dans les tombes antiques ou dans les cimetières d'à présent. Tu es esclave ou au service de quelqu'un, toujours. En dansant et buvant, il n'y a pas d'Indiens, de métis, de beaux messieurs, de riches ni de pauvres, d'hommes ni de femmes. Les différences s'effacent et nous devenons comme des esprits : Indiens, métis et beaux messieurs à la fois ; riches et pauvres, femmes et hommes en même temps. Tous ne voyagent pas en dansant, chantant ou picolant, seuls les êtres supérieurs. Il faut avoir des dispositions et perdre son orgueil, sa honte, descendre du piédestal où les gens sont juchés. Celui qui ne met pas en sommeil sa pensée, celui qui ne s'oublie pas lui-même, ni ne se libère des vanités et des orgueils, ni ne devient musique quand il chante, danse quand il danse, saoulerie quand il se saoule, celui-là ne sort pas de sa prison, ne voyage pas, ne perd pas la boule, n'accède pas à l'esprit. Il ne vit pas : il est décadence et mort-vivant ».

Cantar un huaynito con sentimiento, abandonándose, dejándose ir, perdiéndose en la canción,hasta sentir que ya eres ella, que la música te canta a tí en vez de tú cantarla a ella, es camino de sabiduría. Zapatear, zapatear, girar, ir adornando la figura, haciéndola y deshaciéndola sin perder el ritmo, olvidándose, yéndose, hasta sentir que el baile ya te está bailando, que se metió en tus adentros, que él manda y tú obedeces, es camino de sabiduría. Tú ya no eres tú, yo ya no soy yo sino todos los otros. Así se sale de la cárcel del cuerpo y se entra al mundo de los espíritus. Cantando. Bailando. También tomando, por supuesto. Con la borrachera viajas, dice Dionisio, visitas a tu animal, te sacudes la preocupación, descubres tu secreto, te igualas. El resto del tiempo estás preso, como los cadáveres en las huacas antiguas o en los cementerios de ahora. Eres esclavo o sirviente de alguien siempre. Bailando y bebiendo, no hay indios, mestizos ni caballeros, ricos ni pobres, hombres ni mujeres. Se borran las diferencias y nos volvemos como espíritus : indios, mestizos y caballeros a la vez ; ricos y pobres, mujeres y hombres al mismo tiempo. No todos viajan bailando, cantando o chupando, sólo los superiores. Hay que tener disposición y perder el orgullo y la vergüenza, bajarse del pedestal en el que la gente vive montada. El que no pone a dormir su pensamiento, el que no se olvida de sí mismo, ni se saca las vanidades y soberbias ni se vuelve música cuando canta, ni baile cuando baila, ni borrachera cuando se emborracha. Ése no sale de su prisión, no viaja, no visita a su animal ni sube hasta espíritu. Ése no vive : es decadencia y está vivo-muerto. 

Cf. : 
https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/06/valery-dionysisme.html


dimanche 17 mai 2020

Félibien (Rembrandt, peinture)


Félibien, Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellents peintres anciens et modernes (1685) : 
[Rembrandt] « Tous ses tableaux sont pleins d'une manière très particulière, et bien différente de celle qui paraît si léchée, dans laquelle tombent d'ordinaire les peintres flamands. Car souvent il ne faisait que donner des coups de pinceau, et coucher ses couleurs fort épaisses, les unes auprès des autres, sans les noyer et les adoucir ensemble. Cependant, comme les goûts sont différents, plusieurs personnes ont fait cas de ses ouvrages. Il est vrai aussi qu'il y a beaucoup d'art, et qu'il a fait de fort belles têtes. Quoique toutes n'aient pas les grâces du pinceau, elles ont beaucoup de force ; et lorsqu'on les regarde d'une distance proportionnée, elles font un très bon effet, et paraissent avec beaucoup de rondeur. [...] Il n'y a pas longtemps qu'on m'en fit voir une, où toutes les teintes sont séparées, et les coups de pinceau marqués d'une épaisseur de couleurs si extraordinaire qu'un visage paraît avoir quelque chose d'affreux, lorsqu'on le regarde un peu de près. Cependant, comme les yeux n'ont pas besoin d'une grande distance pour embrasser un simple portrait, je ne vois pas qu'ils puissent être satisfaits, en voyant des tableaux si peu finis. [...] Il a si bien placé les teintes et les demi-teintes les unes auprès des autres, et si bien entendu les lumières et les ombres, que ce qu'il a peint, d'une manière grossière, et qui même ne semble souvent qu'ébauché, ne laisse pas de réussir lors [...] qu'on n'en est pas trop près. Car, par l'éloignement, les coups de pinceau fortement donnés, et cette épaisseur de couleurs que vous avez remarquée, diminuent à la vue, et, se noyant et se mêlant ensemble, font l'effet qu'on souhaite.
La distance qu'on demande pour bien voir un tableau n'est pas seulement afin que les yeux aient plus d'espace et plus de commodité pour embrasser les objets, et pour les mieux voir ensemble : c'est encore afin qu'il se trouve davantage d'air entre l'œil et l'objet.
[...] Quelque soin qu'on apporte à bien peindre un ouvrage, toutes ses parties étant composées d'une infinité de différentes teintes, qui demeurent toujours en quelque façon distinctes et séparées, ces teintes n'ont garde d'être mêlées ensemble, de la même sorte que sont celles des corps naturels. Il est bien vrai que quand un tableau est peint dans la dernière perfection, il peut être considéré dans une moindre distance ; et il a cet avantage de paraître avec plus de force et de rondeur, comme font ceux du Corrège. [...] La grande union et le mélange des couleurs sert beaucoup à donner aux tableaux plus de force et de vérité, et [...] aussi plus ou moins de distance contribue infiniment à cette union. »