mardi 29 octobre 2024

Williams (T.) (pensée)

Williams (T.), 'La veuve Holly', in Sucre d'orge, 10x18 p. 186 : 

"Fréquemment, au cours d'une journée, il lui arrivait de s'asseoir, soucieuse, à la table de la cuisine, ou sur son lit défait, de se prendre la tête dans les mains et de murmurer : "Il faut absolument que je pense, il le faut !". Mais cela ne l'avançait à rien. Sans doute semblait-elle penser à quelque chose pendant un moment ; mais ses efforts, en fin de compte, ressemblaient à ceux que ferait pour préserver son intégrité un morceau de sucre jeté au fond d'une tasse de thé bouillant. Dans son esprit, la forme cubique naturelle des pensées était d'une instabilité effrayante. Elle se détendait lentement, ou bien elle se dissolvait, ou encore elle s'étalait à plat sur le fond. Parfois, tout simplement, elle partait à la dérive…"


Often during the day she would sit down worriedly at the kitchen table or on her unmade bed and clasp her forehead and murmur to herself, I’ve got to think, I’ve simply got to think! But it did no good, it did no good at all. Oh, yes, for a while she would seem to be thinking of something. But in the end it was always pretty much like a lump of sugar making strenuous efforts to preserve its integrity in a steamingly warm cup of tea. The cubic shape of a thought would not keep. It relaxed and dissolved and spread out flat on the bottom or drifted away.

lundi 28 octobre 2024

O'Faolain (11 sept)

O'Faolain (Nuala), Best Love Rosie 

"[C]'est en septembre, lors du premier anniversaire des attentats du World Trade Center. Une messe de commémoration était prévue et, la semaine précédente, Min a beaucoup parlé. Elle me racontait ce jour maudit où elle avait allumé la télé et vu l'avion qui percutait la tour et cru que c'était un jeu et elle ne trouvait plus le numéro de Reeny en Espagne et le ragoût qu'elle avait sur le feu était si brûlé qu'elle avait dû jeter la casserole et Andy Sutton avait descendu le fauteuil de la chambre et était allé chercher Mme Beckett parce qu'elle ne recevait que la première chaîne et Tess était venue en sortant du travail et avait fait des sandwiches au jambon et Andy était passé prendre une douzaine de bières et une bouteille de vodka au Kilbride Inn parce qu'il arrivait du monde sans arrêt et dans la rue toutes les portes étaient ouvertes et on entendait les télés beugler et le fils d'Enzo avait apporté du fish and chips alors que le Sorrento n'était pas censé livrer et il était resté et avait regardé la télé la bouche ouverte."


dimanche 27 octobre 2024

Amis (M.) (foule)

 Amis (M.), La Friction du temps § 'Finale de la Ligue des champions 1999' :

"Chaque fois, ça me frappe, avec toute la fraîcheur d’une révélation : assister à un match de foot dans un stade est la pire façon imaginable de voir un match de foot. Même sans compter le voyage jusqu’au terrain (aller et retour), les quarante-huit heures perdues et hors de prix, le fait d’être écrasé et parqué avec toute la civilité qu’on accorde généralement à un agrégat rebelle de voyous et de sociopathes, quand on trouve enfin un siège tout là-haut au sommet de la falaise de gradins, tout en soignant son saignement de nez et son hypothermie, on plonge le regard sur un cirque de puces dans un abîme embrumé ; et quand il se passe quelque chose, tout le monde se lève, si bien qu’on est forcé de se tordre le cou à travers un collage mouvant de frisottis et de boucles d’oreilles. Oui, la télé, sans compter qu’elle est à portée de télécommande et gratuite, c’est bien mieux – sous tous les rapports, sauf un. La foule. La foule est le moteur de cette expérience particulière. Elle est exigeante : on doit lui abandonner son identité. Et il serait vain d’essayer de s’y opposer. C’est un mille-pattes qui vous enrobe de pied en cap, électrisant et combustible. Soulagé, humilié, terrorisé, on se perd dans la chaleur corporelle d’innombrables aisselles enflammées, dans les rugissements stridents et les sifflements endiablés : cris d’un milliard de bébés fondus en un seul hurlement désespéré."


samedi 26 octobre 2024

Amis (dealer)




Amis / Tarantino / ? : extr. des dialogues de Pulp Fiction in Martin Amis  La Friction du temps :

"Dans une scène, Vincent va acheter quelques grammes d’héroïne à son dealer, Lance (le drôle et christique Eric Stoltz) :

Lance : T’as encore ta Malibu ?

Vincent : Oh mec. Tu sais pas ce qu’un connard a fait l’autre jour ?

Lance : Quoi ?

Vincent : Il l’a putain de viandée…

Lance : Oh mec… C’est tordu, ça.

Vincent : À qui tu le dis. Elle était au garage depuis trois ans. Dehors depuis cinq jours et ce pédé de merde me la viande.

Lance (pesant la poudre) : On devrait les tuer, merde, mec. Pas de procès, pas de jury. Exécuté direct… L’enculé.

Vincent : Qu’est-ce qu’est plus dégonflé que niquer la voiture d’un mec ? Quoi, merde, ça se fait pas de viander la bagnole d’un mec.

Lance : Ça se fait pas.

Vincent : C’est contre les règles.

(Drogue et fric changent de main.)

Lance : Merci.

Vincent : À toi. Ça te dérange si je me shoote ici ?"


vendredi 25 octobre 2024

Amis (M.) (langage)

Amis (M.), La Friction du temps : Bellow, Nabokov, Hitchens, Travolta, Trump. Essais et reportages 1994-2017 :


[quelques passages sur le langage…]


"La bataille contre les dérives du vocabulaire, barbarismes et pédanteries n’est pas une bataille publique. Elle se joue dans l’âme de tout individu qui se soucie du sort des mots."


'Le système des classes a plus ou moins été remplacé par le système des âges (les jeunes et assez jeunes représentant la nouvelle aristocratie) ; pour ma part, je ne puis m’empêcher de voir l’opposition bâclé/pédant en termes générationnels."


"Ce sont les mots qui nous tiennent ; quand les mots partent, il ne reste pas grand-chose."


"J’avais entendu la grande Jessica Lange, remerciant son équipe lors d’une cérémonie des Oscars, employer l’expression lastly but not leastly (au lieu de last but not least)."


jeudi 24 octobre 2024

Vialatte (conscience)

Vialatte, Almanach de janvier [début des années 60] : 

" [...] Le prix Goncourt est recherché de tous et le jury très embarrassé. « Il y a des cas où l’homme, disait un grand journal, doit voter selon sa conscience. » C’est ce qui complique beaucoup les choses pour le jury au premier tour. Car chacun vote suivant sa conscience personnelle, qui ne dit pas comme celle de tout le monde. Au cinquième tour, comme il faut qu’on en sorte, il vote enfin suivant la conscience du voisin. Et rien ne prouve, après tout, qu’elle ne vaut pas la sienne. Ainsi le prix est-il attribué [...]."


mercredi 23 octobre 2024

Sève (immobilité)

Sève (B.), L'Altération musicale, V, Emprise 1 : 

"Ce n’est pas seulement par convention et contrainte sociales que l’auditeur d’un concert classique ne bouge guère, mais bien par un effet de la musique sur lui. L’effet culturel s’enracine dans un effet naturel aussi difficile à nier qu’à établir avec précision. Le règlement des gestes consiste à les déterminer, à leur imprimer certaines directions et certaines intensités, mais aussi à suspendre directions et intensités. La musique n’agit pas comme un système d’interdits extérieurs mais comme un principe interne de mobilité qui règle les mouvements spontanés et désordonnés, par un fin réglage intérieur. C’est du vivant réglé par du vivant. L’immobilité du spectateur n’est pas paralysie, elle est retenue de mouvements seulement esquissés (léger balancement du corps par exemple). Sauter, se rouler par terre, gesticuler ne sont pas compatibles avec l’écoute des puissants chorals de la Passion selon saint Matthieu de Bach, et pas davantage avec l’écoute des formidables imprécations de Didon dans Les Troyens de Berlioz. La musique qui retient le corps est alors cousine de la gymnastique qui l’exerce […]."


mardi 22 octobre 2024

Saint-Amant (cauchemar)

    Saint-Amant, Visions (début) [Wikisource] : 


  "Un grand chien maigre et noir, se traisnant lentement,
Accompagné d’horreur et d’epouventement,
S’en vient toutes les nuits hurler devant ma porte,
Redoublant ses abois d’une effroyable sorte.
Mes voisins, eperdus à ce triste resveil,

N’osent ny ne sçauroient r’appeller le sommeil ;
Et chacun, le prenant pour un sinistre augure,
Dit avec des soûpirs tout ce qu’il s’en figure.
Moy, qu’un sort rigoureux outrage à tout propos,
Et qui ne puis gouster ny plaisir ny repos,
Les cheveux herissez, j’entre en des resveries
De contes de sorciers, de sabaths, de furies ;
J’erre dans les enfers, je raude dans les cieux ;
L’ame de mon ayeul se presente à mes yeux ;
Ce fantosme leger, coiffé d’un vieux suaire,
Et tristement vestu d’un long drap mortuaire,
À pas affreux et lents s’approche de mon lit ;
Mon sang en est glacé, mon visage en paslit,
De frayeur mon bonnet sur mes cheveux se dresse,
Je sens sur l’estomach un fardeau qui m’oppresse.
Je voudrois bien crier, mais je l’essaye en vain :
Il me ferme la bouche avec sa froide main ;
Puis d’une voix plaintive en l’air evanouye,
Me predit mes malheurs, et long-temps, sans siller,
Murmurant certains mots funestes à l’ouye,
Me contemple debout contre mon oreiller.
Je voy des feux volans, les oreilles me cornent ;
Bref, mes sens tous confus l’un l’autre se subornent
En la credulité de mille objets trompeurs
Formez dans le cerveau d’un excez de vapeurs,
Qui, s’estant emparé de uostre fantaisie,
La tourne moins de rien en pure frenesie."


lundi 21 octobre 2024

Carson (catholiques)

Carson (Jan), Les Ravissements chap. 25 juin, Hannah : 

[en Ulster] "Les profs nous ont fait marcher avec les catholiques. C’était un genre de chasse au trésor et on devait faire ami-ami entre nous pour en finir avec les Troubles et être en paix. On ne savait pas de quoi parler. On avait du mal à prononcer leurs noms bizarres. Et Kathleen nous a dit que leurs pères étaient tous dans l’ira (c’est eux qui avaient fait exploser sa mère). Je voulais quand même être gentille avec les catholiques. Jésus était gentil avec tout le monde. Même les lépreux, et si tu attrapais la lèpre en ce temps-là, c’était drôlement contagieux. Des bouts de ta figure noircissaient, puis ils tombaient. Je voulais être gentille comme Jésus, mais je ne faisais pas confiance aux catholiques. Ils étaient différents de nous d’un tas de manières. Quand c’était leur tour d’apporter le pique-nique, il y avait du faux jambon dans leurs sandwiches. Le genre infect qui sort d’une boîte."


The teachers made us walk round with the Catholics. We were meant to be on a scavenger hunt and also making friends with each other so the Troubles would end and we could get peace. We didn’t know what to talk about. We couldn’t pronounce their funny names. And Kathleen said their daddies were all in the IRA (they were the ones who blew up her mum). I still wanted to be nice to the Catholics. Jesus was nice to everyone. Even lepers, and if you had leprosy in them days it was really contagious. Bits of your face went black, then fell off. I wanted to be nice like Jesus was, but I didn’t trust Catholics. They were different from us in lots of ways. When it was their turn to bring the packed lunch, their sandwiches were made with fake ham. The minging kind you get in a tin.


dimanche 20 octobre 2024

Saint-Amant (fumeur)

Saint-Amant, Le Fumeur [XVII° s.] :


Assis sur un fagot, une pipe à la main, 

Tristement accoudé contre une cheminée,

Les yeux fixés vers terre, et l'âme mutinée,

Je songe aux cruautés de mon sort inhumain. 


L'espoir, qui me remet du jour au lendemain,

Essaie à gagner temps sur ma peine obstinée, 

Et, me venant promettre une autre destinée, 

Me fait monter plus haut qu'un empereur romain. 


Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,

Qu'en mon premier état, il me convient descendre,

Et passer mes ennuis à redire souvent : 


Non, je ne trouve point beaucoup de différence 

De prendre du tabac à vivre d'espérance, 

Car l'un n'est que fumée, et l'autre n'est que vent. 



Voir : Pagès F., Descartes et le Cannabis éd. 1001 Nuits p. 46 : 

"Il sortit de sa poche un livre intitulé L'Embarras des richesses, l'ouvrit à une page marquée d'avance et lut ceci : « La coutume qu'avaient les brasseurs de remonter leurs produits par des substances hallucinogènes ou susceptibles de provoquer des transes, telles que les graines de jusquiame noire, la belladone et les pommes épineuses, remontait au moins à la fin du Moyen Âge... Roessingh, l'historien de l'industrie hollandaise du tabac, n'écarte pas la possibilité qu'une partie de la marchandise ait pu être "saucée" avec du Cannabis sativa, bien connu des Hollandais qui avaient voyagé dans le Levant et l'Orient indien. » C'est extrait d'un livre savant et sérieux, conclut-il en me montrant la couverture du livre de Simon Schama***. 

— C'est une possibilité... Vous en faites une certitude. En bon cartésien, j'écarte tout ce qui est douteux ou probable..." 


*** cf. https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782070717293-l-embarras-de-richesses-une-interpretation-de-la-culture-hollandaise-au-siecle-d-or-simon-schama/