jeudi 12 septembre 2024

Drillon (antimoderne 2)

Drillon, Cadence, § 'Jamais je n’ai voulu être un autre' :

"Les modernes font mine d’ignorer qu’ils vont mourir, les sots. Il jugent l’homme capable de s’amender, les naïfs. Ils pensent que la démocratie est bonne, les crapules ! Qui les pousse à tout cela, qui gouverne le monde ? Le diable, probablement, répondra Robert Bresson, l’antimodernisme personnifié. Cette infamie met Flaubert en rage. Il a le « dégoût de l’infection moderne », et serait indigné de voir qu’on étudie Madame Bovary dans les écoles de la République, et qu’on vend Villon, et Dante, et Ponge, et Proust, et Claudel, et Nietzsche, dans les supermarchés de nos villes. Il est vrai que l’antimoderne est de droite – mais il ne le reste pas : il abandonne la droite à sa médiocrité. Il joue l’individu contre la populace, mais aussi contre l’individualisme obtus du banquier. Il place la liberté au-dessus de l’égalité. Dans son livre sur les antimodernes, Antoine Compagnon cite ce passage de Chateaubriand : « Les Français n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. » Suivez son regard, qui nous considère d’outre-tombe. L’antimoderne est un exilé de l’intérieur, plus révolutionnaire que la Révolution. Il est atroce qu’elle triomphe ; il est pis encore qu’elle échoue. Voyez où elle nous a menés, fait-il remarquer, triomphant : à Louis Napoléon ! Le moderne a plusieurs visages, mais il reste lui-même ; l’antimoderne, lui, est contradictoire et déchiré. Chez lui, l’angoisse le dispute à l’ennui, comme la fureur au scepticisme. Il n’est jamais là où on l’attend, ni là où il devrait : ses ailes de géant l’empêchent de marcher."


mercredi 11 septembre 2024

Drillon (antimoderne 1)

Drillon, Cadence, § 'Jamais je n’ai voulu être un autre' :

"Mon antimoderne préféré était Baudelaire ; je l’imaginais sur les barricades de 1848, en gants blancs et chaussures vernies, criant : « Mort au général Aupick ! », comme si la rue était le lieu d’exiger le supplice d’un beau-père honni. Irruption de l’individu dans la foule – et de la rigueur dans le relâchement. Car la morale du moderne est élastique, son style amorphe. L’antimoderne, lui, a l’échine droite ; il emploie le point-virgule. Il sait se tenir, même s’il ne croit plus en rien, surtout pas en l’homme. Pour lui, l’époque moderne combine ad nauseam le puritanisme et la débauche, la cruauté et la lâcheté. Comme l’Étranger de Baudelaire, antimoderne n’aime ni Dieu ni l’or ; il est sans patrie, n’a pas d’amis ; il n’aime que les nuages, les « merveilleux nuages ». La raison est plate, Descartes est un pion, les conquérants sont des histrions criminels. Face à la ploutocratie, l’antimoderne Baudelaire fait des sonnets – mais tous irréguliers, ou presque. Et Rimbaud cesse d’en écrire : le monde est trop bête pour la poésie. Face au séducteur, au battant, Baudelaire s’adonne à l’« aristocratique plaisir de déplaire », Chateaubriand évoque son propre « zèle » à le faire. 

Hugo peut bien espérer emplir les écoles pour vider les prisons, le « monde trop peuplé que fauche la souffrance » ne changera pas d’un iota. Ou plutôt, il continuera de glisser vers une horreur toujours plus épaisse. L’homme est un pécheur qui jamais ne se rédime. « La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges », écrit Baudelaire. Toute amélioration se paie d’une détérioration, elle est vaine et dangereuse. Le suffrage universel est « une honte de l’esprit humain », dit Flaubert. J’admirais l’antimoderne parce qu’il voudrait casser les choses (« plaisir naturel de la démolition », dit Baudelaire), mais qu’il y renonce (ce serait encore plus répugnant après), alors que moi je le faisais."


mardi 10 septembre 2024

Roubaud (2 petits textes)

Roubaud, L'Enlèvement d'Hortense

"Il y a un axiome en matière criminelle valable pour un pays comme le nôtre, civilisé. On n 'assassine que des gens que l’on connaît. C’est pas comme en Amérique. On a le sens des relations humaines, nous."


Roubaud, L'Enlèvement d'Hortense

"Vous me faites penser à cet employé de banque à qui on avait donné un paquet de billets de cent dollars. Il devait vérifier qu’il y en avait mille. Il commença à compter, 1 billet, 2 billets, 3, 4... il compta ainsi jusqu’à 73 puis s'arrêta. Puisque ça marchait jusqu’à 73, ça marcherait bien jusqu'à mille."


lundi 9 septembre 2024

Flaubert (sexe ; Schopenhauer)

Flaubert, Mémoires d'un fou [1838] éd. L'Intégrale t. 1 p.  237 b :

"Deux êtres jetés sur la terre par un hasard, quelque chose, et qui se rencontrent, s’aiment, parce que l’un est femme et l’autre homme ! Les voilà haletants l’un pour l’autre, se promenant ensemble la nuit et se mouillant à la rosée, regardant le clair de lune et le trouvant diaphane, admirant les étoiles et disant sur tous les tons : je t’aime, tu m’aimes, il m’aime, nous nous aimons, et répétant cela avec des soupirs, des baisers ; et puis ils rentrent, poussés tous les deux par une ardeur sans pareille car ces deux âmes ont leurs organes violemment échauffés, et les voilà bientôt grotesquement accouplés, avec des rugissements et des soupirs, soucieux l’un et l’autre pour reproduire un imbécile de plus sur la terre, un malheureux qui les imitera ! Contemplez-les, plus bêtes en ce moment que les chiens et les mouches, s’évanouissant, et cachant soigneusement aux yeux des hommes leur jouissance solitaire, pensant peut-être que le bonheur est un crime et la volupté une honte."


dimanche 8 septembre 2024

Ramuz (musique)

Ramuz, Les Circonstances de la vie, chap. V :

"D’ordinaire, dans ces morceaux, le plus grand bruit est au commencement et à la fin ; un accord de tous les instruments à la fois, en fortissimo, qui fait sursauter sur les bancs ; suit un solo, une succession agréable de nuances, où tous les mouvements du cœur sont peints ou figurés. La colère ou la grande passion de l’amour ont de l’impétuosité ; la tristesse est repliée dans les notes basses qui traînent ; c’est la mélancolie qu’on confie à la clarinette ; la tendresse s’exprime pianissimo ; la gaieté, par un pas redoublé, la joie par un air de danse ; le mouvement d’une part, de l’autre le son, la rapidité, tout sert à se faire comprendre, c’est une traduction. Quelquefois aussi on représente le monde extérieur ; on entend le vent dans les arbres, son long bruit et son sifflement ; ou l’orage annoncé par la grosse caisse qui est le tonnerre au lointain ; il se rapproche, la grosse caisse bat plus fort ; un roulement ; l’ouragan mugit, la grêle tombe : les cymbales éclatent comme des éclairs ; et il semble qu’on voit tout parce que l’oreille fait travailler l’œil en imagination."


samedi 7 septembre 2024

Gadda (cireurs de parquets)

Gadda, Quand le Girolamo a fini…, in L'Adalgisa, éd. Manganaro : 

"Ils arrivaient discrets, aux discrètes heures : chargés de leur arsenal en écharpe. Ils avaient en somme tout le nécessaire, hormis le gros balai, mais compris une paire de pantalons ad hoc : avec des renforts aux genoux et privés à 70 % de leurs boutons de braguette.

Ces pantalons, entendons-nous bien, n’étaient pas leurs pantalons habituels : point du tout !… Il s’agissait ni plus ni moins d’un «outil de travail». Si bien que, à peine entrés, la première chose à faire était pour eux de changer de vêtement, ou plus exactement de pantalons, in loco : c’est-à-dire dans un coin de la cuisine, et pas toujours le plus sombre. (De même fait le maçon dans sa baraque, à côté de son attirail, flaque et truelle du bâtiment.) Pendant que les femmes de la maison, quittant leurs poêles, se retiraient dans la lingerie, vaquant à d’autres occupations : en proie, tout de même, à cet embarras vague et imperceptible, sans qu’on puisse pencher pour une excitation qui est si suavement inhérente, en semblables circonstances, à l’âme féminine et sa délicate sensitivité."


vendredi 6 septembre 2024

Constant (par Bénichou)

Constant, par Paul Bénichou, cité par Ph. Muray, Ultima necat t. 2 p. 406-407 :

"Les problèmes de Benjamin Constant ont été ceux de toute sa génération. Il s'agissait de retrouver une assiette à l'esprit humain privé sans retour des anciennes certitudes religieuses, et désabusé des espérances de 89. Cette restauration, qui a doublé l'autre, et n'a pas été moins laborieuse, a pris le plus souvent la forme d'une mystification. Benjamin Constant est, dans son temps, un cas particulier. Il a vécu la crise dans toute sa vie à la fois privée et publique, et il a scrupuleusement refusé toute solution d'éloquence ou de trompe-l'œil. Il a même scandalisé les hommes de cette époque si attachée à ses mythes et à ses pudeurs, par l'audace avec laquelle il rejetait tout ce qui n'était qu'édifiant. Impitoyable aussi bien pour lui-même, il a paru manquer de dignité. L'accuser d'avoir failli au respect de soi est, depuis Sainte-Beuve, chose fréquente. C'est ne pas comprendre cet esprit, à la fois insatisfait et exigeant, qui n'a pas résolu les problèmes insolubles, mais qui a réussi, chose rare, à passer jusqu'à nous sans légende."


jeudi 5 septembre 2024

Note

L'utilisation de diverses couleurs de texte pose de plus en plus de problèmes ; je mettrai donc désormais la VO en noir comme le texte traduit. (j'ai ajouté la VO de Gadda, buveur).

Muray (kitsch)

Muray, Ultima necat, 2 p. 407 :

"Le kitsch c'est l'esprit de vertu devenant esthétique.

C'est la tyrannie du Bien sur le goût.

Kitsch et pharisaïsme.

Kitsch contre réalisme.

Le kitsch c'est quand il me dit que Postérité n'est pas un titre de roman.

Le kitsch c'est quand elle voudrait bien un enfant, n'ose pas le dire et le dit quand même.

Le kitsch est cette titubation lyrique dans laquelle elle essaie de m'entraîner à son profit.

« Aie confiance en l'avenir »...

Voilà ce que soupire la musique kitsch.

« Crois en l'homme »...

Le kitsch c'est quand Lévy me vole le dernier chapitre de mon 19°, d'abord pour le traduire dans son style ronflant d'essai, ensuite pour le dégueulasser en roman qui aura le Goncourt.

Le roman historique est kitsch, sauf celui d'Aragon sur Géricault.

Kitsch sont la dénonciation des corridas, la diabolisation du tabac, les grands shows caritatifs contre la myopathie ou le cancer.

Kitsch était la « génération morale ». Kitsch « SOS Racisme ». Kitsch la mitterrandolâtrie. Kitsch la « génération Mitterrand ».

Kitsch l'idée de génération.

La vision collectiviste du monde, privée du collectivisme, l'a remplacé par le concept de génération.

Quiconque met l'idée de génération en avant est un collectiviste qui s'ignore.

Kitsch l'invraisemblable succès fait au roman de Kundera contre le kitsch.

Kitsch l'insuccès absolu de Postérité.

Kitsch - et voulu tel - le titre de mon prochain roman, Le Sourire de la chimère, mais violemment anti-kitsch le traitement que je ferai subir à ce titre à l'intérieur même du livre.

Kitsch les ballets de Céline, son « roi Krogold », etc. Tout l'antisémitisme célinien comme une flaque de merde logiquement bordée de ces dentelles.

Kitsch toute merde décorée.

Ce n'est pas l'ornement qui est kitsch, c'est la façon dont on le place.

Toute sentimentalité destinée à masquer qu'il n'y a jamais que des intérêts en guerre les uns contre les autres est kitsch.

Kitsch et fascisme. Pareil au même."


mercredi 4 septembre 2024

Nerval (légende)

Nerval, Les Filles du feu, § Chansons et légendes du Valois éd. Classiques Garnier p. 631-632 : 

"Le beau Lautrec, l’amant de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la portait en terre. Il rencontre l’escorte sur le chemin de Saint-Denis. Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son pouvoir. « Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d’or fin, que je découse ce drap de lin ! » Aussitôt délivrée de son linceul, la belle revient à la vie. Son amant l’enlève et l’emmène dans son château au fond des forêts. Vous croyez qu’ils vécurent heureux et que tout se termina là ; mais une fois plongé dans les douceurs de la vie conjugale, le beau Lautrec n’est plus qu’un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu’un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l’eau noire, en lui criant :

Va-t’en, vilain pêche-poissons,

Quand ils seront bons

Nous en mangerons."