vendredi 2 septembre 2022

McCullers (mélodie)

McCullers, Frankie Addams, I :

"Immobile, elle attendait la nuit. Alors, à cet instant précis, une trompette se mit à jouer. Quelque part dans la ville, à une courte distance, une trompette commença une mélodie désolée. Une mélodie très lente, et très mélancolique. C’était un Noir qui jouait de cette trompette, mais Frankie ne savait pas qui. Elle se tenait très droite, la tête penchée, les yeux fermés, et elle écoutait. Il y avait dans cette mélodie quelque chose qui la tirait en arrière, vers le printemps de cette année-là : vers les fleurs, les regards étrangers, la pluie.

C’était une mélodie très lente, très triste et très sombre, et Frankie l’écoutait toujours. Et tout à coup, la trompette se mit à sautiller sur un rythme de jazz brutal et un peu fou, qui zigzaguait avec la scandaleuse désinvolture des Noirs. Puis la musique s’immobilisa sur une note longtemps tenue, qui allait en s’effilant de plus en plus et en s’éloignant. Et la première mélodie réapparut, et c’était comme si elle parlait de cette longue saison si pleine d’ennuis. Frankie était immobile dans l’ombre, au milieu de l’allée, et son cœur était tellement angoissé qu’elle serrait les genoux et qu’elle sentait sa gorge se contracter. Et puis, sans que rien ne le laisse prévoir, quelque chose se produisit. Et Frankie, au début, ne voulait pas croire que c’était vrai : juste au moment où la mélodie allait se conclure, la voix de la trompette se brisa net et la musique s’arrêta. La trompette cessa brusquement de jouer. Pendant un moment Frankie refusa d’accepter. Elle se sentait perdue.

Elle finit par dire à John Henry dans un murmure :

— C’est simplement parce qu’il secoue la salive qui est dans sa trompette. Il va reprendre et conclure.

Mais la musique ne reprit pas. La mélodie resta brisée, inachevée."



revoir éventuellement : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/12/mccullers-sensible.html

et

Ives, The unanswered Question 

https://www.youtube.com/watch?v=kkaOz48cq2g



Frankie stood waiting for the night. And just at that moment a horn began to play. Somewhere in the town, not far away, a horn began a blues tune. The tune was grieving and low. It was the sad horn of some colored boy, but who he was she did not know. Frankie stood stiff, her head bent and her eyes closed, listening. There was something about the tune that brought back to her all of the spring : flowers, the eyes of strangers, rain.

The tune was low and dark and sad. Then all at once, as Frankie listened, the horn danced into a wild jazz spangle that zigzagged upward. At the end of the jazz spangle the music rattled thin and far away. Then the tune returned to the first blues song, and it was like the telling of that long season of trouble. She stood there on the dark sidewalk and the drawn tightness of her heart « made her knees lock and her throat feel stiffened. Then, without warning, the thing happened that at first Frankie could not believe. Just at the time when the tune should be laid, the music finished, the horn broke off. All of a sudden the horn stopped playing. For a moment Frankie could not take it in, she felt so lost.

She whispered finally to John Henry West: "He has stopped to bang the spit out of his horn. In a second he will finish"

But the music did not come again. The tune was left broken, unfinished.

jeudi 1 septembre 2022

Melville + Valéry + Conrad (bateaux)

Melville, La Vareuse blanche : 

[chap "conclusion", Pléiade II p. 739, cité t. IV p. 1304, notes s. Billy Budd]

"Vu de l'extérieur, notre bâtiment est un mensonge, car, du dehors, on n'en perçoit que le pont bien astiqué, ainsi que les planches de bordage, peintes et repeintes, situées au-dessus du niveau de l'eau ; tandis que la masse énorme de notre architecture, avec l'ensemble de ses magasins secrets, vogue à jamais au-dessous de la surface."


Valéry, Instants : 

"La personne peut se comparer à un vaisseau dont la partie vulnérable et essentielle se trouve sous la flottaison. Ce que l’on voit est œuvres mortes, décoration possible. Les agitations de la mer découvrent en partie les œuvres vives, qui sont ici : la sensibilité des organes vitaux (sympathique et pneumogastrique) et les sources d’énergie profonde, le tout plus ou moins lié à quelques secrets.

C’est là ce que guette et vise son ennemi intelligent."


Valéry (Conversation avec Conrad, citée in Souvenirs et réflexions) : 

"Nos amiraux, selon lui, recevaient du pouvoir central des recommandations expresses de ménager les œuvres vives de l'ennemi et d'en capturer les vaisseaux plutôt que de viser à les détruire. En conséquence, nous envoyions nos bordées dans les gréements et les batteries. Mais l'Anglais tirait à couler..." 


mercredi 31 août 2022

Céline + Steinbeck (ondes)

Céline, Nord, Pléiade p. 528 : 

"Les fils électriques servent à rien, ni les pneumatiques, ni les caves chantantes, une fois que les êtres sont tout tremblants, vibratiles, parfaitement secoués par la frousse... plus besoin d'aucun appareil, ils émettent transmettent d'eux-mêmes, corps et âmes, bafouillis, hoquets, les nouvelles... vous les effleurez ? pfft !... vous en avez plein !... ça déborde, éclabousse !... vous auriez pas dû ! vous vous trouvez anéanti par ce qu'ils vous apprennent... juste de l'air du temps, le vrai, le faux... […] je ne suis pas, de loin !… si doué que certaines personnes qui savent comme par ondes ce que l'avenir fricote..."


Steinbeck, Les Raisins de la colère p. 353 : 

"En prison... on finit par... avoir du flair pour certaines choses. On ne laisse pas souvent les types se parler entre eux, pouvez être sûr... à deux, des fois, mais jamais en groupe. Alors on finit par flairer les choses. Quand ça s'apprête à barder... quand par exemple un type va piquer sa crise et tomber sur un gardien à coups de manche de pelle... eh ben ! on le sent avant que ça arrive. Et quand une évasion s' prépare, ou qu'une émeute va éclater, personne n'a besoin de vous prévenir. On le sait."


When you’re in jail – you get to kinda – sensin’ stuff. Guys ain’t let to talk a hell of a lot together—two maybe, but not a crowd. An’ so you get kinda sensy. If somepin’s gonna bust—if say a fella’s goin’ stir-bugs an’ take a crack at a guard with a mop handle – why, you know it ’fore it happens. An’ if they’s gonna be a break or a riot, nobody don’t have to tell ya. You’re sensy about it. You know.    


mardi 30 août 2022

Flaubert (description)

Flaubert, Par les champs et par les grèves : 

"Le gîte était propre et d’honnête apparence. On nous mit dans une grande chambre dont deux lits à baldaquin, recouverts d’indienne, et une table longue pareille à celle d’un réfectoire de collège formaient l’ameublement principal. Un raffinement de coquetterie avait laissé le pied des lits non bordé pour qu’on pût voir sur le bout de la couverture une large raie rouge qui en faisait la bordure, et une précaution de propreté avait cloué sur la table une belle toile cirée verte comme du bronze. Sur les murs, dans des cadres de bois noir, il y a l’histoire de Joseph, y compris la scène avec Mme Putiphar, le portrait de saint Stanislas, celui de saint Louis de Gonzague, qui est bien le saint le plus bête du monde, et des certificats de première communion avec vignettes représentant l’intérieur de l’église et les communiants et assistants dans leurs costumes respectifs. Des tasses à café, décorées de ces mots écrits en lettres d’or « liberté, ordre public », sont rangées le long de la cheminée dans l’espace que leur laissent deux carafes. Ah ! quelles carafes ! quel dommage si on en cassait une ! où retrouver la paire ? Elles n’étaient pourtant pas de verre de Venise, ni ciselées, ni taillées, mais de verre tout bonnement, comme de simples carafes ; elles n’ont pas même de bouchons, mais dans la première, autour d’un Napoléon, grand d’un demi-pouce et tout raide étendu sur son tombeau piqué de perles et hérissé de plumes, six militaires, de grades différents, se tiennent majestueusement, portant, chacun à la main, des palmes oblongues comme des cornichons, et dans la seconde s’accomplit le saint sacrifice de la messe ; on voit le prêtre, le calice, l’autel, quatre colonnes de perles, aux quatre coins du sanctuaire, plus deux enfants de chœur surchargés d’énormes pains de sucre rouges qui sont censés être les calottes de ces jeunes drôles.Ce lieu était si honnête, si bénin, exhalait un tel parfum de candeur, une modestie si bête, mais si douce, la grande armoire à ferrements de cuivre brillait si propre sous les cuvettes de Russie qui en ornaient la corniche, et les paniers d’osier crochés au sommier avaient l’air, comme tout le reste, si tranquille et si bonhomme que nous décrétâmes de suite que Carnac nous plaisait et que nous y resterions quelque temps."


rappel : Chateaubriand :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2022/03/chateaubriand-description.html



lundi 29 août 2022

Goncourt (critique)

Goncourt, Manette Salomon chap. XLIII : 

"… Presque toute la critique, avec un ensemble qui étonnait Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle. On le louait avec des mots qui rendent justice à un caractère. On semblait vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la beauté de son âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait étaient le blanc d'argent et le bitume d'un noble cœur. On inventait la flatterie des épithètes morales pour sa peinture ; on disait qu'elle était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité des intentions et du faire». Son gris devenait de la sobriété. La misère de coloris du pénible peintre, du pauvre prix de Rome, faisait trouver et imprimer qu'il avait des «couleurs gravement chastes», etc."



dimanche 28 août 2022

Rodin (mouvement)

Rodin, propos tenus à Rilke, cités dans L’Art (entretiens réunis par Paul Gsell) : 

"Ce qui donne le mouvement, c'est une image où les bras, les jambes, le tronc, la tête sont pris chacun à un autre instant, qui donc figure le corps dans une attitude qu'il n'a eue à aucun moment, et impose entre ses parties des raccords fictifs, comme si cet affrontement d'incompossibles pouvait et pouvait seul faire sourdre dans le bronze et sur la toile la transition et la durée. Les seuls instantanés réussis d'un mouvement sont ceux qui approchent de cet arrangement paradoxal, quand par exemple l'homme marchant a été pris au moment où ses deux pieds touchaient le sol : car alors on a presque l'ubiquité temporelle du corps qui fait que l'homme enjambe l'espace." 



samedi 27 août 2022

Céline (enfants)

Céline, Guignol's band 1 Pléiade p. 106 :

"Mutine fringante fillette aux muscles d'or !... Santé plus vive !... bondis fantasque d'un bout à l'autre de nos peines ! Tout au commencement du monde, les fées devaient être assez jeunes pour n'ordonner que des folies... La terre alors tout en merveilles capricieuse et peuplée d'enfants tout à leurs jeux et petits riens et tourbillons et pacotilles ! Rires éparpillent !... Danses de joie !... rondes emportent !

Je me souviens tout comme hier de leurs malices... de leurs espiègles farandoles au long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim.

Je me souviens tout comme hier de leurs malices… de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux… au moment lâche où tout s’efface… Ainsi sera la Mort par vous dansante encore un petit peu… "


vendredi 26 août 2022

Nabokov (révolu)

Nabokov, L’Exploit Pléiade t. 1 p. 663-664 : 

"On disait que la seule chose au monde qu'aimait cet Anglais c'était la Russie. Beaucoup de gens ne comprenaient pas pourquoi il n'était pas resté là-bas. La réponse de Moon à ce genre de question était invariablement la même : « Demandez à Robertson (l'orientaliste) pourquoi il n'est pas resté à Babylone. » Quelqu'un objectait alors fort à propos que Babylone n'existait plus. Moon hochait la tête et souriait sans rien dire, l'air espiègle. Il voyait dans l'insurrection bolchevique quelque chose de définitif, d'irrévocable. Tout en reconnaissant volontiers qu'à la longue, une fois franchies les phases préliminaires, une certaine civilisation pourrait se développer en « Union soviétique », il affirmait néanmoins que la Russie en tant que telle était finie et ne se répéterait pas, qu'on pouvait la prendre dans les bras comme une splendide amphore et la mettre dans une vitrine. Le pot de terre que l’on fabriquait maintenant là-bas n'avait rien de commun avec cette amphore. La guerre civile lui semblait absurde : d'un côté on se battait pour le spectre du passé, de l'autre pour le spectre de l'avenir, et, pendant ce temps-là, Archibald Moon avait tranquillement subtilisé la Russie et l'avait enfermée à clé dans son bureau. Il admirait ce caractère irrévocable des choses, teinté par le bleu des eaux et le porphyre transparent de la poésie de Pouchkine. Depuis près de deux ans maintenant, il travaillait à une Histoire de la Russie en langue anglaise, et il espérait condenser le tout en un gros volume. Une épigraphe évidente : "A thing of beauty is a joy for ever" [...]."


They said the only thing this Englishman loved in the world was Russia. Many people could not understand why he had not remained there. Moon’s reply to questions of that kind would invariably be: “Ask Robertson” (the orientalist) “why he did not stay in Babylon.” The perfectly reasonable objection would be raised that Babylon no longer existed. Moon would nod with a sly, silent smile. He saw in the Bolshevist insurrection a certain clear-cut finality. While he willingly allowed that, by-and-by, after the primitive phases, some civilization might develop in the “Soviet Union,” he nevertheless maintained that Russia was concluded and unrepeatable, that you could embrace it like a splendid amphora and put it behind glass. The clay kitchen pot now being baked there had nothing in common with it. The civil war seemed absurd to him: one side fighting for the ghost of the past, the other for the ghost of the future, and meanwhile Archibald Moon quietly had stolen Russia and locked it up in his study. He admired this finality. It was colored by the blue of waters and the transparent porphyry of Pushkin’s poetry. For nearly two years now he had been working on an English-language history of Russia, and he hoped to squeeze it all into one plump volume. An obvious motto : “A thing of beauty is a joy for ever" [...].



jeudi 25 août 2022

Goncourt (Chardin)

Goncourt, La Gazette des Beaux-Arts : 

"Chez lui [Chardin], point d'arrangement ni de convention : il n'admet pas le pré­jugé des couleurs amies ou ennemies. Il ose, comme la nature même, les couleurs les plus contraires. Et cela sans les mêler, sans les fondre : il les pose à côté l'une de l'autre, il les oppose dans leur franchise. Mais s'il ne mêle pas ses couleurs, il les lie, les assemble, les corrige, les caresse avec un travail systématique de reflets, qui, tout en laissant la franchise à ses tons posés, semble envelopper chaque chose de la teinte et de la lumière de tout ce qui l'avoisine. Sur un objet peint de n'importe quelle couleur, il met toujours quelque ton, quelque lueur vive des objets environnants. À bien regarder, il y a du rouge dans ce verre d'eau, du rouge dans ce tablier bleu, du bleu dans ce linge blanc. C'est de là, de ces rappels, de ces échos continus, que se lève à distance l'harmonie de tout ce qu'il peint, non la pauvre harmonie misérablement tirée de la fonte des tons, mais cette grande harmonie des consonances, qui ne coule que de la main des maîtres."



mercredi 24 août 2022

Michaux (autrui)

 Michaux, Passages : 

"La présence réelle oblige l'observateur à un certain « maintien », une politesse, une fierté, un raidissement, parfois une hostilité, une domination, enfin une intervention qui, si minime qu'elle soit, contrecarre l'abandon désirable à la dégustation d'autrui. Si l'ensemble des hommes et des femmes était sur-le-champ statufié dans leur chair, et dans l'attitude du moment, je crois que je mourrais presque de joie à parcourir le monde où je pourrais les contempler et en faire enfin cent fois le tour sans me gêner, avec la dévotion, l'impudence et la minutie du vrai contemplatif."