vendredi 1 septembre 2023

Aymé (bœuf / veau)

Aymé, Aller-retour p. 23 : 

"Une demi-livre de bœuf, bon Dieu, je me rappelle, j'ai demandé du bœuf et ce gros sanglant de boucher qui m'a fait prendre du veau. J'ai pris du veau quand je voulais du bœuf, et j'ai pu le manger, ah saleté ! Toute ma vie on m'a poussé sur le veau, toute ma fille de vie on m'a fait abdiquer le bœuf et le fumet du bouilli ne me tirait pas seulement un soupir. Vessies et lanternes ! trente ans ! J'ai eu trente ans sans m'apercevoir que le corsage des femmes était rond et que le père Blanc avait une verrue dégoûtante sur le nez. Trente ans ? Tiens, je crache sur Galuchey de un à trente, je le jure ! Je crache sur ce Galuchey domestique, je le piétine. Et maintenant ça va changer... 

Il gloussa en ravissement et les mots lui raclaient la gorge, à son aigu. 

— Ah Larouselle, Barillet ! Vous êtes socialistes, eh bien, moi, je serai anarchiste, parfaitement, anarchiste. Et d'un. Je mangerai du bœuf toute l'année, s'il me plaît…"



jeudi 31 août 2023

Balzac (personnages)

Balzac, Le Cabinet des antiques, préface (début) : 

"Beaucoup de gens à qui les ressorts de la vie, vue dans son ensemble, sont familiers, ont prétendu que les choses ne se passaient pas en réalité comme l'auteur les présente dans ses fictions, et l'accusent ici de trop intriguer ses scènes, là d'être incomplet. Certes la vie réelle est trop dramatique ou pas assez souvent littéraire. Le vrai souvent ne serait pas vraisemblable, de même que le vrai littéraire ne saurait être le vrai de la nature. Ceux qui se permettent de semblables observations, s'ils étaient logiques, voudraient, au théâtre, voir les acteurs se tuer réellement. 

[…] Souvent il est nécessaire de prendre plusieurs caractères semblables pour arriver à en composer un seul, de même qu'il se rencontre des originaux où le ridicule abonde si bien, qu'en les dédoublant, ils fournissent deux personnages. Souvent la tête d'un drame est très éloignée de sa queue. La nature qui avait très bien commencé son oeuvre à Paris, et l'avait finie d'une manière vulgaire, l'a supérieurement achevé ailleurs. Il existe un proverbe italien qui rend à merveille cette observation : Cette queue n'est pas de ce chat (Questa coda non è di questo gatto). La littérature se sert du procédé qu'emploie la peinture, qui, pour faire une belle figure, prend les mains de tel modèle, le pied de tel autre, la poitrine à celui-ci, les épaules de celui-là. L'affaire du peintre est de donner la vie à ces membres choisis et de la rendre probable. S'il vous copiait une femme vraie, vous détourneriez la tête."


mercredi 30 août 2023

Valéry + Proust (rêve)

Valéry, Cours de poétique au Collège de France,  10° leçon : Le langage, moyen indispensable de l’art, samedi 22 janvier 1938 : 

"Le rêve consiste dans un développement de la sensibilité pure, mais ce développement est revêtu, déguisé, masqué par des images représentatives. Nous avons l’impression de vivre une certaine vie, mais je pense que, si nous pouvions l’observer, nous verrions dans cette vie que les événements qui s’y produisent, que les drames qui peuvent s’y dérouler sont eux-mêmes pris, entraînés, soumis à une sorte de régime dû à la sensibilité même. Par conséquent, régime de contraste, régime de réponse, régime symétrique, etc. L’image, ici, l’image représentative, les personnes, les situations, etc., sont en quelque sorte superficielles, empruntées pour servir de réponse à des phénomènes de pure sensibilité, sans contrôle."


Proust, Du Côté de chez Swann : 

"Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait."

 


mardi 29 août 2023

Goncourt (journaux)

Goncourt, Journal 21 mai 1861, t. 3 p. 77 : 

"Nous sommes restés épouvantés devant la masse de bêtises, de préjugés, de passions dans cet homme [Pouthier, peintre] qui n'en a pas, versés jour à jour en lui par la lecture du Siècle. L'histoire, les faits, les choses palpables et sous la main, les vérités flagrantes, tout disparaît sous les leçons, les rengaines, les excitations, les phrases, les mensonges et les redondances de cette feuille d'épiciers libéraux. Et les contes de nourrice les plus grossiers entrent tout chaud* dans cette tête molle et dans ces esprits sans critique, qui sont la majorité – c'est trop peu dire : presque l'unanimité du monde. Il y a vraiment des jours où la presse vous apparaît comme une immense machine d'éclosion de la sottise humaine."


* sic (sens figuré)


lundi 28 août 2023

Merle (politique)

Merle, Les Hommes protégés (1974) chap 2 : 

 "La logique et la vérité n’ont rien à voir avec la faveur populaire. Aux États-Unis, on l’avait souvent noté et non sans tristesse, plus un politicien était menteur, tortueux et retors, moins il avait tenu les promesses faites lors d’une précédente campagne électorale pour accéder au pouvoir, et plus il avait de chances d’être triomphalement réélu contre son concurrent le plus honnête.


dimanche 27 août 2023

Merle (épidémie)

Merle, Les Hommes protégés (1974), chap. 1 :

" — Comment se propage l’encéphalite ?

 — Le malade est contagieux dès le premier jour de l’incubation.

J’ajoute :

 — Comme il ne se rend pas nettement compte qu’il est atteint, et l’incubation durant une semaine, le malade peut contaminer autour de lui pendant ce temps un grand nombre de gens. 

Je sais bien pourquoi je dis cela. La presse ne s’est pas encore emparée de l’encéphalite. Elle ignore jusqu’au nom que nous lui avons donné. Ce silence me paraît désastreux. Je voudrais que l’Administration rende public mon rapport et prenne d’urgence les mesures prophylactiques qui s’imposent. Il est évident qu’il faut restreindre, autant que possible, la circulation des personnes – quel que soit le dommage économique qu’une telle décision entraîne – si l’on ne veut pas que l’épidémie fasse rapidement tache d’huile."



samedi 26 août 2023

Aymé (immortalité)

Aymé, La Vouivre p. 224-225 : 

"Une fille qui ne meurt pas, ce n'est pas à faire envie ; quand on est de faire une chose, si on n'en voit pas venir le bout, on ne sait pas ce qu'on fait et on ne fait autant dire rien. […] Je la regardais qui tricotait sa chaussette. Je me disais que si elle n'avait pas eu déjà dans l'idée ce que serait le bout de la chaussette, son travail n'aurait pas ressemblé à grand'chose. Je me disais aussi que la vie, c'est pareil, que pour bien la mener, il faut penser à la fin. […] La Vouivre rêvait à son destin uni et informe dont elle ne disposerait jamais. Il lui semblait avec évidence qu'Arsène fût maître du sien comme l'était sa mère de tricoter sa chaussette. Rien de plus désirable, de plus rafraîchissant que de porter ainsi sa fin en soi-même et d'y travailler maille après maille."


vendredi 25 août 2023

Goncourt (paysanne)

Goncourt, Journal, sept. 1862, éd. Cabanès t. 3 p. 380 : 

"C’est prodigieux comme Millet a saisi le galbe de la femme de labeur et de fatigue, courbée sur la glèbe. Il a trouvé un dessin carré, un contour fruste qui rend ce corps-paquet, où il n’y a plus rien des rondeurs provocantes de la forme féminine, ce corps que le travail et la misère ont aplati comme avec un rouleau, n’y laissant ni gorge ni hanches, et qui ont fait de cette femme un ouvrier sans sexe, habillé d’un casaquin et d’une jupe, dont les couleurs ne semblent que la déteinte des deux éléments entre lesquels ce corps vit, – en haut bleu comme le ciel, en bas brun comme la terre."     


Goncourt, Manette Salomon LXXXIII (fin) : 

"Souvent Grescent jetait une scène, quelque scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte, – un de ces travaux nourriciers de l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit : - du brun de la terre, du bleu du ciel."


jeudi 24 août 2023

Fénelon (images)

Fénelon, Dialogue sur l'éloquence p. 52-53 : 

"La poésie n'est autre chose qu'une fiction vive qui peint la nature. Si on n'a ce génie de peindre, jamais on n'imprime les choses dans l'âme de l'auditeur ; tout est sec, languissant, et ennuyeux. Depuis le péché originel, l'homme est tout enfoncé dans les choses sensibles ; c'est là son grand mal : il ne peut être longtemps attentif à ce qui est abstrait. Il faut donner du corps à toutes les instructions qu'on veut insinuer dans son esprit, il faut des images qui l'arrêtent : de là vient que, sitôt après la chute du genre humain, la poésie et l'idolâtrie, toujours jointes ensemble, firent toute la religion des anciens […].La poésie, c'est-à-dire la vive peinture des choses, est comme l'âme de l'éloquence."


mercredi 23 août 2023

Staël (Vienne)

Staël (G. de), De L’Allemagne I, chap. VII : 

"C'est surtout au Prater qu'on est frappé de l'aisance et de la prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation de consommer en nourriture plus que toute autre ville d'une population égale, et ce genre de supériorité un peu vulgaire ne lui est pas contesté. On voit des familles entières de bourgeois et d'artisans qui partent à cinq heures du soir pour aller au Prater faire un goûter champêtre aussi substantiel que le dîner d'un autre pays, et l'argent qu'ils peuvent dépenser là prouve assez combien ils sont laborieux et doucement gouvernés. Le soir, des milliers d'hommes reviennent, tenant par la main leurs femmes et leurs enfants ; aucun désordre, aucune querelle ne trouble cette multitude dont on entend à peine la voix, tant sa joie est silencieuse ! Ce silence cependant ne vient d'aucune disposition triste de l'âme, c'est plutôt un certain bien-être physique, qui, dans le midi de l'Allemagne, fait rêver aux sensations, comme dans le nord aux idées. L'existence végétative du midi de l'Allemagne a quelques rapports avec l'existence contemplative du nord : il y a du repos, de la paresse et de la réflexion dans l'une et l'autre."