Trintignant (Jean-Louis), poème ”pas très long”, dit en 2018 :
”Elle avait un chien
et moi j’aimais son chat.
Je lui donnai le choix
entre son chien et moi.
Elle a choisi son chien
et j’ai perdu son chat.”
Un texte par jour, ou presque, proposé par Michel PHILIPPON (littérature, philosophie, arts, etc.).
Trintignant (Jean-Louis), poème ”pas très long”, dit en 2018 :
”Elle avait un chien
et moi j’aimais son chat.
Je lui donnai le choix
entre son chien et moi.
Elle a choisi son chien
et j’ai perdu son chat.”
Renan, De l'Origine du langage, 1857 :
"À la vue par exemple d’un cheval au galop, d’une plaine blanche de neige, l’homme se forme d’abord une image indivise : la course et le cheval ne faisaient qu’un ; la neige et la blancheur étaient inséparables. Mais par le langage l’acte de la course fut distingué de l’être qui court, la couleur fut séparée de la chose colorée. Chacun de ces deux éléments se trouva fixé dans un mot isolé, et le mot désigna ainsi un démembrement de l’idée complète."
Stravinsky, sur sa partition 'Mouvements' (1960)
[source, IRCAM https://brahms.ircam.fr/fr/works/work/12223/) :
"J'ai, en fait, découvert de nouvelles (pour moi) combinaisons sérielles dans les Mouvements pour piano et orchestre (et j'ai aussi découvert chemin faisant, que je devenais un compositeur non pas moins, mais plus sériel)... Les Mouvements sont, de tout ce que j'ai composé, la musique la plus avancée du point de vue de la construction. Aucun théoricien ne pourrait déterminer l'épellation de l'ordre des notes dans, par exemple, le solo de flûte près du début ou la dérivation des trois fa qui annoncent le dernier mouvement en connaissant simplement l'ordre original, quelque uniques que soient les propriétés de combinaisons de cette série particulière. Chaque aspect de la composition a été guidé par les formes sérielles : «six», quadrilatères, triangles, etc. Le cinquième mouvement, par exemple (qui m'a coûté un effort gigantesque je l'ai réécrit deux fois), utilise une construction de douze verticales. Cinq ordres sont employés à tour de rôle au lieu de quatre, avec six alternatives pour chacun des cinq, tandis qu'en même temps les six « jouent », dans toutes les directions, comme au travers d'une pendeloque de cristal."
écouter, avec partition, Richter au piano :
https://www.youtube.com/watch?v=uPExIXkBOus
I. Semi-quaver [double croche] = 110
II. Crotchet [noire] = 52
III. Semi-quaver = 72
IV. Semi-quaver = 80
V. Semi-quaver = 104
Benacquista, Porca miseria :
"Dans mon crâne, c’est l’URSS.
Pourquoi cette carte-là, et non celle de l’Europe ou des États-Unis ? Parce que je l’ai eue sous les yeux durant mes années de primaire à l’école Makarenko* ? Parce que la Guerre froide connaît encore de beaux épisodes ? Parce que chaque fois que je me rends à la mairie, avenue Gagarine, j’emprunte le boulevard de Stalingrad ? Le plan de coupe d’un cerveau humain dans mon manuel de sciences naturelles ne me renseigne en rien sur le fonctionnement du mien. En revanche, quand j’ai sous les yeux cette mosaïque pastel des quinze républiques soviétiques et leur inextricable réseau de communications, j’y vois une probable répartition de mes activités cérébrales. La Moldavie, pas plus grosse qu’un ongle, serait le siège de ma raison. À peine plus grande, la Géorgie pourrait contenir tout mon savoir. Le Kazakhstan, large comme une main, serait le territoire de la mémoire. Mais celui dévolu à l’imagination, c’est bel et bien la Grande Russie. À la fois celle des soviets, qui impose son autorité à une moitié du monde tout en menaçant l’autre, et celle des Romanov, qui garde son lustre et son romanesque d’antan."
* cf.
Steinbeck, The Winter of our discontempt, 2, 12 :
When Pancho was in the north, he worked the mint printing twenty-peso notes. Made so many his men stopped counting them. They weren’t so hot at counting anyway. Got to weighing them on a balance scale.
[...] Seems a fine stacked dame, Injun but stacked, came in and said, ‘My general, you have executed my husband and left me a poor widow with five children, and is that any way to run a popular revolution ?’ Pancho went over her assets [...]. Pancho said to an aide-de-camp, ‘Weigh out five kilos of money for her.’ Well, that’s quite a bundle. They tied it together with a piece of wire and the woman went out, dangling the bale of kale. Then a lieutenant stepped out and saluted and he said, ‘My general (they say it mi gral—like hral), we did not shoot her husband. He was drunk. We put him in the jail around the corner.’ Pancho had never taken his eyes off the dame walking away with the bundle. He said, ‘Go out and shoot him. We cannot disappoint that poor widow.’
traduction M. P. :
Quand Pancho était dans le nord, il faisait imprimer des quantités de billets de vingt pesos. Tellement que ses hommes ne les comptaient plus. De toute façon, ils n'étaient pas bons en calcul. Alors ils les pesaient à la bascule. [...] Arriva une belle dame, très bien, indienne, mais très bien équipée, qui dit : "Mon général, vous avez exécuté mon mari et vous m'avez laissée veuve, pauvre, avec cinq enfants ; est-ce que c'est une façon de rendre une révolution populaire ?" Pancho examina les atouts de la dame. [...] [Il] dit à un aide-de-camp : "Pesez-lui en cinq kilos." Eh, ça faisait un beau paquet !Ils y mirent un bout de ficelle et la femme s'en alla, en balançant le colis. Alors un lieutenant arriva, salua, et dit "Mon général (ils disent ça "Mirhénéral', en raclant)., on n'a pas fusillé son mari. Il était saoul. On l'a mis dans la prison à côté". Pancho n'avait pas quitté des yeux la dame qui s'en allait avec le paquet. "Allez le fusiller. On ne peut pas décevoir une pauvre veuve."
Maupassant, Boule de suif :
"La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques. Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables."
Montaigne, Essais II, VIII :
"[...] ce que nous engendrons par l'âme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nôtres ; nous sommes père et mère ensemble en cette génération ; ceux-ci nous coûtent bien plus cher, et nous apportent plus d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants est beaucoup plus leur que nôtre ; la part que nous y avons est bien légère ; mais de ceux-ci toute la beauté, toute la grâce et prix est nôtre."
Caillois, Le Rocher de Sisyphe, La Vertu d'Espérance p. 13-14 :
"Il arrive, il peut arriver que de êtres soient nourris dès leur jeune âge dans la complaisance à tous les instincts qu'il faut bien nommer bas, car il semble qu'il existe dans le monde moral une sorte de pesanteur qui entraîne vers eux le cœur qui n'y prend pas garde. Il faut qu'on se raidisse et s'acharne sans cesse pour la compenser. Celui qui ne s'efforce plus, succombe aussitôt et devient, autant qu'il l'ose, avide, rusé, ingrat, violent et féroce. Il choit par sa propre nature vers ces grossièretés aussi fatalement que les corps tombent par le seul fait qu'ils sont pesants, c'est-à-dire qu'ils sont corps. Non seulement les êtres dont je parlais sont comme les autres exposés à cette pesanteur, mais l'éducation qu'ils ont reçue, le spectacle même qui leur est offert ne les détournent nullement de s'y abandonner. Au contraire, tout les pousse à ériger en idéal cette servitude originelle et à former en disciplines, hélas fort impérieuses, des mouvements involontaires et horribles que la discipline consiste plutôt à vaincre. J'ai peur que l'imagination vienne à manquer à de tels hommes pour concevoir une autre façon de se conduire. Ils trouveront la leur si économique, regarderont comme si admirable de voir en eux se composer, converger vers le même but, concourir à la même puissance tout ce qui chez les autres s'équilibre ou se combat, qu'ils tiendront pour grotesque et ridicule qu'on puisse agir autrement qu'ils font. Dans ces conditions, je doute qu'il existe au monde une force capable de leur faire entendre que la vérité n'est pas forcément où ils croient."
cf. Alain, Définitions Pléiade p. 1041 :
"Chute, mouvement naturel de l'esprit, toujours entraîné par les passions, les besoins, la fatigue. La métaphore célèbre de la chute et de la rédemption représente toutes nos minutes, qui sont des chutes et des reprises."
Michelet, Le Peuple :
"Si l'on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang, et d'or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu'au ciel... et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes ici, ah ! la vôtre, l'entassement de vos sacrifices, irait au genou d'un enfant.
Cette tradition, c'est celle qui de César à Charlemagne, à Saint Louis, de Louis XIV à Napoléon, fait de l'histoire de France celle de l'humanité.
Le jour où, se souvenant qu'elle fut et doit être le salut du genre humain, la France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante, et solide comme le globe. [...] C'est le seul [pays] qui ait droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce qu'il est celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de l'humanité. C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la mieux suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique, répond le mieux aux exigences de la raison. [...] La légende nationale de France est une traînée de lumière immense, non interrompue, véritable voie lactée sur laquelle le monde eut toujours les yeux.
Qu'il [l'enfant] sache, tout d'abord, que Dieu lui a fait la grâce d'avoir cette patrie, qui promulgua, écrivit de son sang, la loi de l'équité divine, de la fraternité, que le dieu des nations a parlé par la France. La patrie d'abord comme dogme et principe. Puis, la patrie comme légende."
Amiel, Journal, 2 décembre 1851 :
"Fais en toi la part du mystère, ne te laboure pas toujours tout entier du soc de l'examen, mais laisse en ton cœur un petit angle en jachères pour les semences qu'apportent les vents, et réserve un petit coin d'ombrage pour les oiseaux du ciel qui passent ; aie en ton âme une place pour l'hôte que tu n'attends pas, et un autel pour le dieu inconnu. Et si un oiseau chante dans ta feuillée, ne t'approche pas vite pour l'apprivoiser. Et si tu sens quelque chose de nouveau, pensée ou sentiment, s'éveiller dans le fond de ton être, n'y porte point vite la lumière ni le regard ; protège par l'oubli le germe naissant, entoure-le de paix, n'abrège pas sa nuit, permets-lui de se former et de croître, et n'ébruite pas ton bonheur. Œuvre sacrée de la nature, toute conception doit être enveloppée du triple voile de la pudeur, du silence et de l'ombre."