jeudi 4 mars 2021

Goncourt (romans)

 Goncourt (E.), La Fille Elisa, XV : 

"Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le même ravissement que chez l’enfant. Sur ces cervelles d’ignorance, pour lesquelles l’extraordinaire des livres de cabinet de lecture est une jouissance neuve, sur ces cervelles sans défense, sans émoussement, sans critique, le roman possède une action magique. Il s’empare de la pensée de la liseuse devenue tout de suite, niaisement, la dupe de l’absurde fiction. Il la remplit, l’émotionne, l’enfièvre. Plus l’aventure est grosse, plus le récit est invraisemblable, plus la chose racontée est difficile à accepter, plus l’art et le vrai sont défectueux et moins est réelle l’humanité qui s’agite dans le livre, plus le roman a de prise sur cette femme. Toujours son imagination devient la proie pantelante d’une fabulation planant au-dessus des trivialités de sa vie, et bâtie, fabriquée dans la région supérieure des sentiments surnaturels d’héroïsme, d’abnégation, de sacrifice, de chasteté."



mercredi 3 mars 2021

Flaubert (cosmos)

 Flaubert, lettre à Louise Colet  26-27 mai 1853 : 

"Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers ? La lumière qui brille dans mon œil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d'un milliard de lieues du ventre où le fœtus de mon père s'est formé. Et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? A force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr'humaines ne sont pas plus intenses."


mardi 2 mars 2021

Biran + Constant + Hölderlin (romantisme & nature)

 Biran, Journal vol.1 p. 78 13 mai 1815 : 

« L'âme de la nature, dit Madame de Staël*, se fait connaître à nous de toutes parts et sous mille formes diverses. La campagne fertile comme les déserts abandonnés, la mer comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois, et l'homme renferme en lui-même des sensations, des puissances occultes, qui correspondent avec le jour, avec la nuit, avec l'orage et le calme : c'est cette alliance secrète de notre être avec les merveilles de l'univers et les beautés primitives de la création, qui donne à la poésie sa véritable grandeur ; il ne suffit pas de voir la nature, il faut la sentir. S'unir à elle par une étroite sympathie et pour ainsi dire s'identifier avec cette [belle] nature, pour prendre comme il faut ses effets sur toute notre existence et exprimer cette ivresse de bonheur dont les attraits pénètrent l'âme faite pour les sentir. »     


* De L'Allemagne ch. IX : De la contemplation de la nature.


Constant, Mélanges de littérature et de politique :  

« Une grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des cieux, s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrents ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. »


Hölderlin, À la nature, Poèmes de jeunesse, 1789-1794 trad. Bianquis :  

« Quand je m’en allais au loin sur la lande aride  

Où montait du fond des gorges sombres

Le chant révolté des torrents,

Quand les nuées m’environnaient de leurs ténèbres

Quand la tempête à travers les montagnes

Déchaînait ses rafales furieuses,

Et que le ciel m’enveloppait de flammes 

Alors tu m’apparaissais, âme de la Nature ! »


Wenn ich fern auf nackter Heide wallte,

Wo aus dämmernder Geklüfte Schoß

Der Titanensang der Ströme schallte

Und die Nacht der Wolken mich umschloß,

Wenn der Sturm mit seinen Wetterwogen

Mir vorüber durch die Berge fuhr

Und des Himmels Flammen mich umflogen,

Da erschienst du, Seele der Natur !


cf. cette phrase de Gaétan Picon : 

"Ce que le monde donne à l'âme de présence, ce que l'âme donne au monde de signification, leur respiration commune, leur consanguinité pressentie : telle est l'expérience de la lyrique romantique dans ce qu'elle a de meilleur et de plus fécond."

lundi 1 mars 2021

Pub !

 sur mon site, un texte (long et sérieux) sur "Terreur, terrorisme, terroriste".

https://sites.google.com/site/lesitedemichelphilippon/terreur-terrorisme-terroriste?authuser=0



Proust (phrase)

 Proust, À l'Ombre des jeunes filles en fleurs : 

"Si j'avais à Bloch – pour sa « bonne nouvelle » que le bonheur, la possession de la beauté, ne sont pas choses inaccessibles et que nous avons fait oeuvre inutile en y renonçant à jamais – une obligation de même genre qu'à tel médecin ou tel philosophe optimiste qui nous fait espérer la longévité dans ce monde, et de ne pas être entièrement séparé de lui quand on aura passé dans un autre, les maisons de rendez-vous que je fréquentai quelques années plus tard – en me fournissant des échantillons du bonheur, en me permettant d'ajouter à la beauté des femmes cet élément que nous ne pouvons inventer, qui n'est pas que le résumé des beautés anciennes, le présent vraiment divin, le seul que nous ne puissions recevoir de nous-même, devant lequel expirent toutes les créations logiques de notre intelligence et que nous ne pouvons demander qu'à la réalité : un charme individuel – méritèrent d'être classées par moi à côté de ces autres bienfaiteurs d'origine plus récente mais d'utilité analogue (avant lesquels nous imaginions sans ardeur la séduction de Mantegna, de Wagner, de Sienne, d'après d'autres peintres, d'autres musiciens, d'autres villes) : les éditions d'histoire de la peinture illustrées, les concerts symphoniques et les études sur les « Villes d'art ».


dimanche 28 février 2021

 Duret (Théodore), Critique d'avant-garde, 1885, p. 254 : 




"Les nocturnes de M. Whistler, comme le nom l’indique, sont des effets de nuit. Prenons le plus clair, celui en bleu et argent, plaçons-nous à dix pas et regardons-le attentivement. L’impression que l’artiste veut fixer sur la toile est celle du clair de lune par une belle nuit. Il a choisi, comme sujet, une rivière avec ses bords, parce qu’après tout il lui faut bien un motif pour porter la couleur ; mais le motif n’existe pas pour lui-même, il n’a en soi aucune importance, aussi les bords de la rivière se distinguent-ils à peine, enveloppés qu’ils sont dans l’effet de nuit qui est le tableau, et ce qui est appelé à communiquer aux yeux l’effet que le peintre veut rendre, ce ne sont ni des lignes ni des contours, mais la gamme générale de tons bleus argentés qui, avec des inflexions de clair et d’ombre, couvre toute la toile. En somme, dans ce nocturne, il n’y a que deux choses sans contours et sans formes arrêtées, mais fort saisissables cependant, et arrivant à produire une impression puissante, de l’air et une gamme de tons délicate et vibrante.

M. Whistler, en tirant les dernières conséquences de la combinaison harmonique de couleurs qui était apparue instinctivement dans ses premières œuvres, est donc parvenu, avec ses nocturnes, à l’extrême limite de la peinture formulée. Un pas de plus, il n’y aurait sur la toile qu’une tache uniforme, incapable de rien dire à l’œil et à l’esprit. Les nocturnes de M. Whistler font penser à ces morceaux de la musique wagnérienne où le son harmonique, séparé de tout dessin mélodique et de toute cadence accentuée, reste une sorte d’abstraction et ne donne qu’une impression musicale indéfinie."


un petit article sur le tableau : 

http://www.visimuz.com/whistler-nocturne-tate/




samedi 27 février 2021

Rinaldi (profondeur)

 Rinaldi, Discours de réception à l'Académie française : 

"Les romans sont aussi imprévisibles qu’ils sont irrépressibles. Ils jalonnent, dans le cœur du romancier, une ligne de fracture identique à celle qui court dans les profondeurs du globe terrestre, où le craquement des masses sourdement en fusion, détermine à la surface l’activité des cratères ; mais jamais on n’a vu un volcan décider sa propre éruption, son couronnement par une flamme qui sera ou non aperçue de loin. Et le roman se compare à cette lueur : il est, pour l’auteur, ce point où la lumière culmine dans ce passage qui, pour le romancier, va de l’anonymat à l’oubli – surtout quand on a trop été célébré de son vivant. S’il ne correspond pas à l’envie sociale de devenir un écrivain, s’il répond à une nécessité – à un sursaut pour remédier à un affaissement intime – un roman n’est rien d’autre qu’une dépression nerveuse dominée par la syntaxe."


vendredi 26 février 2021

Juliet (profondeur)

 Juliet (Charles ) propos oral sur France-Culture, vers 2010 : 

"Il a fallu que j'approche pas à pas ce monde-là - on a dit  les cimes, on ne les trouve qu'au plus bas ; parce que c'est en allant vers ces états de dénudation que l'on accède à une véritable connaissance ; donc pour moi, les cimes sont à placer au plus bas 

- Une descente aux enfers ? 

- Ça l'a été. Je pense qu'on peut utiliser l'expression, elle n'est nullemment excessive, car les années qu'on passe à se triturer, à se creuser, provoquent toujours de très graves perturbations ; on se sent vraiment perdu ; la pensée est complètement désorganisée, déstructurée, et on n'a plus rien à quoi se raccrocher. Donc c'est véritablement une descente aux enfers. (...) Je l'ai vécue d'abord très mal ; elle ne peut pas se vivre dans la facilité ; il y a eu des années de grande souffrance, de grand doute, de grande angoisse ; (...) s'apparente à une démarche spirituelle, une plongée intérieure... besoin profond de me connaître, et de me transformer. Je voulais arriver à connaître celui que j'étais et que je ne connaissais pas ; et tout cela m'a pris une vingtaine d'années. ... passer par cette phase où on sent qu'on n'est rien ... véritablement rien ; et c'est cela qui après permet de vivre cette seconde naissance dont on parle si souvent dans les traités de spiritualité  - vivre cette mutation qui est réelle, qui est vécue corporellement, et qui fait que d'emblée après on accède véritablement à une autre manière d'être - et où l'on sent que c'est irréversible, décisif - une remise à neuf de quelqu'un qui était vieux. Une accession à la lumière, paix, quiétude, lumière, on a véritablement des fondations...    

Extrait d'un entretien sur le web, proche du précédent : 

Après de longues années sans savoir où j’allais, j’ai compris que je cherchais à me connaître et à me transformer. Tout ce que j’ai écrit a son origine dans cette nécessité. Or cela concerne tout être humain. Les Grecs l’avaient déjà dit : « Connais-toi toi-même ». Réalisant une auto-analyse, j’ai traversé une crise qui a duré des années. Cette crise est inévitable si on vit cette aventure. Par la pensée et l’écriture, je suis allé à la racine de moi-même pour me modifier. Cette descente en soi – il n’est pas exagéré de parler de « descente aux enfers » – permet cette dénudation grâce à laquelle on arrive à avoir une juste perception de soi. Il s’est alors produit pour moi une mutation. »


jeudi 25 février 2021

Flaubert + Proust + Montherlant (profondeur)

 

Flaubert, lettre à Louise Colet 16 septembre 1853 : 

"L'artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et qu'on ne voyait pas."


Proust, Le Temps retrouvé : 

"C’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit [...] les œuvres, comme dans les puits artésiens, montent d’autant plus haut que la souffrance a plus profondément creusé le cœur."


Montherlant, Pour le chant profond II, in Service inutile, Essais Pléiade p. 607 : 

"Dans le « chant profond », chacun jette en soi comme le tuyau d'une pompe pour arriver à la nappe souterraine de l'âme ; chacun jette plus ou moins loin, sans arriver à l'eau de l'âme ; enfin quelqu'un jette si profond que l'eau de l'âme est atteinte, elle monte, elle apparaît dans la voix. Ceux qui avaient précédé le petit Gitan n'avaient pas jeté assez profond. Mais lui il avait atteint l'eau de l'âme, l'aspirait et la répandait ; et toute sécheresse humaine fondait, fleurissait sous ce chant."

 


mercredi 24 février 2021

Bronner (croyances)

 Bronner (Gérald), La Démocratie des crédules chapitre V : 

« Lorsqu’il s’agit de phénomènes naturels, les croyances impliquées sont finalistes et souvent implicitement ou explicitement religieuses. Lorsqu’il s’agit de phénomènes sociaux, on suppose des intentions derrière des phénomènes complexes ou des agrégations d’actions d’individus qui n’ont aucune conscience des résultats qu’ils vont produire, et l’on se demande dans tous les cas : à qui profite le crime ? On est alors très près de passer d’une pensée critique à une pensée conspirationniste.

C’est ainsi que s’inventent des théories de la domination défendues sans complexe par ceux-là mêmes qui pourraient moquer ce genre d’explications concernant les phénomènes de la nature, mais qui les trouvent subtiles dès qu’il s’agit de phénomènes sociaux. On a là de la crédulité qui se fait passer pour de l’intelligence. Si ces biais cognitifs contaminent si facilement des esprits brillants par ailleurs, c’est sans doute parce que ceux-ci laissent leur conception du bien contaminer leur conception du vrai (dans un but religieux ou idéologique), mais aussi parce qu’ils n’ont pas appris à reconnaître l’expression de ces biais dans différentes structures de problèmes. Ils sont rationalistes ici et crédules là.

[...] à l’affût en lui, l’avare cognitif attend son heure tout autant que l’homme d’intérêt – économique ou idéologique."