jeudi 27 août 2026

Forster (musique)

Forster E.-M., Howards End (traduction Mauron) chap. 5 : 


[le texte a été "charcuté" pour n'en garder que les passages correspondant à un certain mode d'écoute de la musique]


"On s’accordera généralement à dire que la Cinquième Symphonie de Beethoven est le bruit le plus sublime qui ait jamais frappé l’oreille humaine. Elle comble les attentes de chacun, quels que soient son milieu ou sa condition. 

[...] L’Andante avait commencé — très beau, certes, mais présentant un air de famille avec tous les autres beaux Andantes composés par Beethoven et, aux yeux d’Helen, tendant quelque peu à rompre le lien entre les héros et les naufrages du premier mouvement et les héros et les lutins du troisième. [...] À ce moment, Beethoven commença à broder des variations sur son thème ; [...] Ici, Beethoven, après quelques hésitations pleines de douceur, lança un soupir résigné et l’Andante prit fin. [...] Helen dit à sa tante : « Voici maintenant le mouvement merveilleux : d’abord les lutins, puis un trio d’éléphants qui dansent » ; 

[...] Guette le moment où tu crois en avoir fini avec les gobelins et où ils reviennent », murmura Helen, alors que la musique commençait avec un gobelin traversant silencieusement l'univers, d'un bout à l'autre. D'autres lui emboîtèrent le pas. Ce n'étaient pas des créatures agressives ; c'est précisément ce qui les rendait si effrayantes aux yeux d'Helen. Ils se contentaient de constater, au passage, que la splendeur ou l'héroïsme n'existaient pas en ce monde. Après l'interlude des éléphants dansants, ils revinrent et formulèrent ce constat une seconde fois. [...] 

Comme si les choses allaient trop loin, Beethoven saisit les gobelins et les força à obéir à sa volonté. Il apparut en personne. Il leur donna une petite poussée ; ils se mirent à marcher sur un mode majeur au lieu d'un mode mineur, puis — il souffla et ils furent dispersés ! Des bouffées de splendeur, des dieux et des demi-dieux s'affrontant avec des épées immenses, des couleurs et des parfums répandus sur le champ de bataille, une victoire magnifique, une mort magnifique ! Oh, tout cela éclatait devant la jeune fille ; elle tendit même ses mains gantées, comme si la scène était tangible. Tout destin devenait titanesque, toute lutte devenait désirable ; vainqueurs et vaincus seraient également acclamés par les anges des étoiles les plus lointaines.

Et les gobelins — n'avaient-ils jamais vraiment été là ?

N'étaient-ils que les fantômes de la lâcheté et de l'incrédulité ?

[...] Beethoven, lui, savait à quoi s'en tenir. Les gobelins avaient bel et bien été là. Ils pouvaient revenir — et ils revinrent. C'était comme si la splendeur de la vie risquait de déborder pour se perdre en vapeur et en écume. Dans cette dissolution, on percevait une note terrible, lourde de menaces, et un gobelin, plus malveillant que jamais, traversait silencieusement l'univers d'un bout à l'autre. Panique et vide ! Panique et vide ! Même les remparts enflammés du monde risquaient de s'effondrer. Beethoven choisit de tout rétablir à la fin. Il reconstruisit les remparts. Il souffla une seconde fois, et les gobelins furent de nouveau dispersés. Il fit revenir les bouffées de splendeur, l'héroïsme, la jeunesse, la magnificence de la vie et de la mort et, au milieu des vastes rugissements d'une joie surhumaine, il mena sa Cinquième Symphonie à son terme. Mais les gobelins étaient là. Ils pouvaient revenir. Il l'avait dit avec courage, et c'est pourquoi l'on peut faire confiance à Beethoven lorsqu'il affirme autre chose."


mercredi 26 août 2026

Heidegger (souliers)

Heidegger, "L’origine de l’œuvre d’art", § La chose et l'œuvre, in Chemins qui ne mènent nulle part [Holzwege] trad. Brokmeier, Gallimard : 


Note liminaire : Je ne suis pas du tout heideggerien. Pas-du-tout !  Mais, de temps à autre, je comprends un passage. Celui-ci par exemple. Et je peux le trouver assez beau. Philosohique, je n'en suis pas sûr. Formateur pour de futurs philosophes, je suis sûr que non. Mais d'une beauté qui me fait penser, par exemple, à Giono, à Ramuz. Il m'arrive donc de le lire avec plaisir et intérêt. 


"Tant que nous nous contenterons de nous représenter une paire de souliers « comme ça », « en général », tant que nous nous contenterons de regarder sur un tableau de simples souliers vides, qui sont là sans être utilisés – nous n’apprendrons jamais ce qu’est en vérité l’être-produit du produit. D’après la toile de Van Gogh, nous ne pouvons même pas établir où se trouvent ces souliers. Autour de cette paire de souliers de paysan, il n’y a rigoureusement rien où ils puissent prendre place : rien qu’un espace vague. Même pas une motte de terre provenant du champ ou du sentier, ce qui pourrait au moins indiquer leur usage. Une paire de souliers de paysan, et rien de plus. Et pourtant...

Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. À travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. A travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. Ce produit appartient à la terre, et il est à l’abri dans le monde de la paysanne. Au sein de cette appartenance protégée, le produit repose en lui-même."


mercredi 12 août 2026

Jourde (Belhaj Kacem)

Jourde (Pierre), La Littérature sans estomac

"Chez de petits éditeurs, l’illisibilité devient une garantie de qualité, un style. Mehdi Belhaj Kacem publie chez Tristram un premier roman, Cancer (1994), écrit paraît-il à dix-sept ans. Il remporte un tel succès qu’on le publie dans la collection J’ai lu. Cela donne ceci :

"Là cherche à me soustraire à sa digestion conquérante se change vite en indigestion enchantée perceptible remue-ménage de la flache au tuf de son bidon l’estomac lourd remonte à l’insuffle des lèvres pareilles à un débouche-chiottes à l’invincible ventouse me démène inutile émotion infernale de la mulsion monstre avant-coureuse du dégueu-lis entre dans la bouche broyée chuintement du vomi rêche dans la bouche en liquéfaction vers le boyau tenant à peine liquide coule en l’intestin précaire muscles du corps impotents à se bander avale coco avale mes débats plus forfait estomac à l’épreuve abandon paix superbe lèvres jointes dégorge plus forte medley subjectif de son menu en tornades inlassables."



pour information, cf. : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mehdi_Belhaj_Kacem


Valéry (tentation)

Valéry, La Tentation de (saint) Flaubert [1942], Pléiade t. 1 p 618 : 

"Il est clair que toute « tentation » résulte de l’action de la vue ou de l’idée de quelque chose qui éveille en nous la sensation qu’elle nous manquait. Elle crée un besoin qui n’était pas ou qui dormait, et voici que nous sommes modifiés sur un point, sollicités dans une de nos facultés, et tout le reste de notre être est entraîné par cette partie surexcitée. Dans Breughel, le cou du gourmand s’allonge, s’étire vers la pâtée que ses yeux fixent, que ses narines hument, et l’on pressent que toute la masse du corps va joindre la tête, qui aura joint l’objet du regard. Dans la nature, la racine pousse vers l’humide, la sommité vers le soleil, et la plante se fait de déséquilibre en déséquilibre, de convoitise en convoitise. L’amibe se déforme vers sa minuscule proie, obéit à ce qu’il va transsubstantifier, puis se hale à son pseudopode aventuré et s’y rassemble. Ce mécanisme est celui de toute la nature vive ; le Diable, hélas ! est la nature même, et la tentation est la condition la plus évidente, la plus constante, la plus inéluctable de toute vie."


mardi 4 août 2026

Proust (par Morand + James à Woolf)

Morand, témoignage sur sa première rencontre avec Proust (transcription d'un libre propos oral) :


A peine avais-je dit à ces amis avec lesquels je dinais que Proust, pour moi, ce serait quelque chose comme Flaubert, que ça a intrigué énormément Proust et que à une de mes permissions à Paris, il est venu sonner, à minuit et j’ai trouvé, devant la porte du petit rez-de-chaussée que j’habitais rue Galilée, c’était au mois d’août 1915, un homme dans une pelisse, avec une figure très pâle, une barbe qui repoussait comme de la moisissure de fromage très bleue autour du menton, des grands yeux très bistrés, des cheveux noirs épais, des dents magnifiques et une voix très douce, très insinuante avec en même temps beaucoup d’autorité. J’avais devant moi un personnage de 1905. Il avait un chapeau melon gris, je le vois encore, sa pelisse avait un vieux col de loutre tout usé, une cravate qui ne tenait pas à son col, le col tenait mal à la chemise, il avait la chemise empesée qu’on avait à ce moment-là, il se battait continuellement contre cette chemise qui bâillait sous sa cravate, la cravate remontait sur le col, les manchettes étaient tournées à l’envers, il avait une canne comme on en avait à ce moment-là, une canne de théâtre en bois d’amourette, des souliers avec des empeignes de daim gris, bref, exactement la mode de 1905, époque à laquelle il s’était couché pour ne plus se relever qu’une ou deux fois de temps en temps.

La phrase avec laquelle il entra, je me suis amusé à la reconstituer, je le dis, n’y voyez pas d’irrévérence, mais je suis l’un des derniers à avoir bien connu Proust, et je veux vous donner une idée de ce qu’était sa conversation bien que ses livres en donnent tout à fait une idée car sa phrase écrite ressemble étonnamment à sa phrase parlée.

[...] « Recouchez-vous vous allez attraper froid »  [j’étais en pyjama et toujours dans l’antichambre]. Vous trouverez sans doute malséant qu’on vous réveille à cette heure-ci mais je ne sors guère de chez moi, je me lève tard, et j’ai d’ailleurs tort de me lever car je paie cela le lendemain par des souffrances atroces et par un excès de soins ridicules et infinis qui sont pourtant une nécessité car il faut vivre avec sa maladie. On ne guérit jamais mais la maladie chronique est une vieille dame qui adore qu’on ait des égards pour elle, vous auriez le droit de vous plaindre, vous aussi, bien que vous soyez un jeune homme et non une vieille dame, que je manque d’égard avec vous en sonnant à votre porte à minuit, si j’ai pris cette liberté, c’est parce que j’avais le vif désir de connaître quelqu’un, il s’agit de vous, qui a émis sur moi, on me l’a rapporté, je ne vous connais pas encore assez pour qu’on me rapporte de vous autre chose que des propos qui me soient agréables, et même délicieux à entendre, qui a émis sur moi, ou plus exactement sur mon livre, des jugements, je n’aurai pas là l’audace de dire les plus pertinents dans le style de notre ami du Bos, mais les plus délicats.


Je ne résiste pas au plaisir de mettre en parallèle ces primiers propos avec ceux de Hanry James à la toute jeune Virginia Woolf (encore Stephen), que j'ai cités il y a quelques années : 


Woolf V., Pléiade 1 p. 1340 : 

"[Henry James] a fixé sur moi un regard vide de toute expression [...] et a déclaré : 'Ma chère Virginia, on me dit - on me dit - on me dit - que vous - et d'ailleurs étant la fille de votre père, que dis-je, la petite-fille de votre grand-père - la descendante, si je puis dire, d'un siècle - d'un siècle - de plumes d'oie et d'encr- d'encr- d'encriers, oui oui oui, on me dit - humumum - que vous, en bref, que vous écrivez." 


James fixed me with his staring blank eye—it is like a childs marble—and said : ‘My dear Virginia, they tell me—they tell me—they tell me—that you—as indeed being your fathers daughter nay your grandfathers grandchild—the descendant I may say of a century—of a century—of quill pens and ink—ink—ink pots, yes, yes, yes, they tell me—ahm m m—that you, that you, that you write in short.’


dimanche 26 juillet 2026

Giono (incendie)

Giono, Colline

"Ça a pris au tonnerre de dieu, là-bas, entre deux villages qui brûlaient des fanes de pommes de terre.

La bête souple du feu a bondi d’entre les bruyères comme sonnaient les coups de trois heures du matin. Elle était à ce moment-là dans les pinèdes à faire le diable à quatre. Sur l’instant, on a cru pouvoir la maîtriser sans trop de dégâts ; mais elle a rué si dru, tout le jour et une partie de la nuit suivante, qu’elle a rompu les bras et fatigué les cervelles de tous les gars. Comme l’aube pointait, ils l’ont vue, plus robuste et plus joyeuse que jamais qui tordait parmi les collines son large corps pareil à un torrent. C’était trop tard.

Depuis elle a poussé sa tête rouge à travers les bois et les landes, son ventre de flammes suit ; sa queue, derrière elle, bat les braises et les cendres. Elle rampe, elle saute, elle avance. Un coup de griffe à droite, un à gauche ; ici elle éventre une chênaie ; là elle dévore d’un seul claquement de gueule vingt chênes blancs et trois pompons de pins ; le dard de sa langue tâte le vent pour prendre la direction. On dirait qu’elle sait où elle va.

Et c’est son mufle dégouttant de sang que Maurras a aperçu dans la combe."


dimanche 19 juillet 2026

Derrida (conférence)

Derrida, Otobiographies (incipit) :

"Il vaut mieux que vous le sachiez tout de suite, je ne tiendrai pas ma promesse. Je vous en demande pardon mais il me sera impossible de vous parler cet après-midi de cela même dont je m'étais engagé à traiter, fût-ce dans un style indirect. Très sincèrement, j'aurais aimé pouvoir le faire. 

Mais comme je ne voudrais pas faire le silence, simplement, sur ce dont j'aurais dû vous parler, J'en dirai un mot en forme d’excuse. Je vous parlerai donc, un peu, de ce dont Je ne parlerai pas et dont j'aurais voulu, parce que je le devais, vous parler.

Il reste que j'entends bien vous entretenir, cela du moins pourrez-vous le vérifier, de la promesse, du contrat, de l’engagement, de la signature et même de ce qui les suppose toujours d’une étrange façon, la présentation des excuses."


jeudi 9 juillet 2026

Faure (peinture hollandaise)

Faure (Elie), Histoire de l'art ; L'Art moderne, la Hollande § III :

"Comment les yeux de ceux qui vivent au milieu de cette fête de l'ombre humide et du soleil ne recréeraient-ils pas pour le repos et la continuité de leur vision, dans le vêtement, l'ornement, l'habitation, dans tous les objets domestiques, ce que les harmonies spontanées de l'espace ne cessent de leur enseigner ? Ils peignent tout, les maisons, les moulins, les clôtures des jardins et des champs, les seaux, les boîtes à lait, les futailles, les bateaux ventrus qui vont jusque dans les villes mêler leurs reflets rouges ou verts au tremblement multicolore des nuages, des clochers, des façades de briques, des vitres, des tuiles des toits dans le miroir noir des canaux. On voit passer sur les routes des voitures vertes avec des roues oranges ; des barils bleus ou verts cerclés de rouge s'empilent dans les chalands. Les géraniums, les bégonias dont on fleurit les croisées sont dans des pots de terre ou des caisses de bois peint."


rappels : 

Claudel :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2019/09/claudel-peinture-hollandaise.html

Hegel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/02/hegel-art.html

mardi 23 juin 2026

Guimard (une journée de Julien Legris)

Guimard, Rue du Havre, I (incipit) :

"Une fois de plus Julien Legris remua des idées d’évasion. Le petit jour favorise les songes creux car l’espérance est matinale. Souvent, à cette heure incertaine, l'envie l'effleurait d’oser le geste qui lui permettrait d’échapper  à sa condition de matricule. II se laissait bercer quelques moments par l’audace anodine de ses velléités puis il capitulait devant l’évidence qu’aucune fuite n’était possible. Comme chaque matin, il regarda ses compagnons d’infortune, cherchant autour de lui une étincelle humaine. Il eût suffi de peu pour lui réchauffer le cœur : à cet égard il avait un appétit d’oiseau ; mais ce peu était trop. Du morne et las troupeau qui avançait autour de lui, à petits pas, Julien savait qu’il ne fallait attendre nul encouragement à la révolte, pas même un clin d’œil amical ou complice. L’énorme bâtiment pesait sur lui de toute la force de ses murs épais et le troupeau savait qu’en un pareil endroit la notion d’escapade était saugrenue.

« Pourtant, soufférent les démons du matin, il suffirait peut-être d’un geste pour...»

Une bourrade remit Julien dans le droit chemin. II suivit l’ordonnance de cet univers concentrationnaire dont il connaissait la mécanique, les mouvements secrets et l’odeur puissante, inimitable. Noyé dans la masse il parcourut un couloir formé de deux grilles aux barreaux massifs. Un haut-parleur aboya des ordres incompréhensibles entremêlés d’informes chiffres. Le troupeau défila entre deux cages d’acier et de verre dans lesquelles deux hommes en uniforme posaient un regard attentif sur les dos voûtés qui glissaient devant eux. Puis ce furent un escalier, un autre couloir sombre, sans issue, dans lequel résonnait le sourd tumulte de milliers de pas. Partout des écriteaux : Défense de... Il est interdit de... Sous peine de...

Dans la grande cour la lumière était cruelle. Là encore, il y avait des grilles, des murs noirs ; mais au-dessus de leurs perspectives obliques un grand pan de ciel bleu laissait déchiffrer la promesse vaine d’une belle journée.

Julien Legris alluma la première cigarette de la journée. Près de lui on cria des numéros et, en bon ordre, une partie du troupeau s’engouffra dans de longs fourgons verts dont les portes furent verrouillées automatiquement.

 Des policiers montaient une garde débonnaire. « Dans une vraie prison, se dit Julien, je n’aurais pas le droit de fumer. »

Il cessa de jouer au prisonnier et sortit de la gare Saint-Lazare."


Note : le nom du personnage est vraisemblablement un rabaissement du Julien de Stendhal, rouge et noir, mais pas gris... 

Guimard (vins régionaux)

Guimard, Rue du Havre, chap. II :

 "[...] Trois influences [...] conditionnaient la population mâle de Sillé : le noah, le vin d’Anjou et le muscadet, trois vins blancs très alertes et dont les effets sont divers. Ainsi le noah, cher aux Vendéens, procure-t-il à ses fervents une funeste démence qui les pousse à éventrer la famille à coups de serfouette, à incendier la demeure ancestrale et ses dépendances avant de s’aller pendre au pommier le plus proche. Le vin d’Anjou, d’humeur plus douce, invite à la sensualité assortie souvent d’exhibitionnisme, voire d’outrages dont les petites bergères sont les victimes habituelles. En Anjou, la demi-bouteille s’appelle une fillette. « Baiser une fillette » ne signifie rien d’autre que se désaltérer ; mais lorsqu’un brave père de famille prend l’expression au pied de la lettre, les tribunaux savent étre indulgents. Quant au muscadet breton, il laisse à ses usagers toute une gamme de nuances entre la fureur et l’excessive tendresse. C’est l’aristocrate des vins blancs régionaux. Mais à Sillé, quelle que fût l'option, la dose quotidienne de dix à douze litres était de règle pour l’autochtone."


mercredi 17 juin 2026

Perros (langage)

Perros, Papiers collés :

" «Avoir quelque chose à dire», la sotte expression. Mais on n’a rien à dire, ça crève les yeux et le reste. C’est pourquoi l’on parle, écrit, bouge sans cesse. Pourquoi l’on vit, en quelque sorte. C’est le ciel, la fleur, l’âne, la mer qui ont quelque chose à dire, qui nous supplient de les aider dans leur difficile prononciation, tonitruante ou muette. Le langage c’est l’outil qui nous est donné pour leur faire trouver, à eux, leur dire, leur parole. Les hommes s’entraînent entre eux pour conserver intact cet outil. Malheur à eux s’ils s’en croient les propriétaires, ou s’ils pensent qu’il est fait pour leur usage personnel. Pour leur misérable commerce."


dimanche 14 juin 2026

Perros (Avignon et Paris)

Perros, Papiers collés

"En Avignon. Qui ne serait heureux dans de telles conditions, que la tendresse et la nature s’appliquent à rendre idéales ? Qui ne cracherait au visage du monstre qui avouerait une fois de plus – mais à qui l’avouer ? – son impossibilité d’aise, de respiration ? Vrai, la Provence saigne d’allégresse. Et ces grandes tables dressées sur d’antiques terrasses, ces repas coupés de soleil et d’ombre, où les corps parlent mieux, précédant la parole, ces rêves d’orgies romaines entre ciel et terre, cette situation enfin, homme en contact avec la nature, n’est-ce pas le maximum ?"


+


"Ce soir, je regardais Paris faire naufrage à mes pieds, mourir doucement au rythme capricieux des mille et mille scintillements de sa coque gonflée d’hommes."

mercredi 10 juin 2026

Perros (note)

Perros, Papiers collés, "Note sur la note" : 

"Toute note attend son cadre. Celle-ci pourra servir de point d’orgue à un roman, celle-là commencer une lettre, cette autre être « datée » et trouver son heure dans un Journal. La note est orpheline. La littérature commence le jour où pour mettre en valeur ce déchet, on se trouve le génie, on prend le temps d’écrire un roman, une lettre, d’entretenir un Journal. C’est justement ce dont je me sens incapable, sans pour autant me résoudre à tuer tous mes spartiates. [...] La note existe. Elle est très proche de l’objet. Elle dit à peine ce qu’elle veut dire. Elle est naïve, parce que confiante. Elle laisse l’intelligence de l’autre libre de la finir, de la commencer, ou de l’avaler. Elle est paresseuse et ne tient pas absolument à se faire entendre. À être prise aux mots. Mais préfère sonner, résonner. Son auteur et son lecteur doivent en sortir indemnes. Elle a le goût effréné de l’autonomie, de la liberté. Rien de moins familier, malgré les apparences. De moins « humain ». Le commerce l’indiffère."


jeudi 14 mai 2026

Maynard (road-trips)

Maynard (Joyce), L'Influenceuse § Kevin : 

"Quand on pense « road trip », on imagine tout de suite des panoramas superbes qui défilent à mesure qu’on avale les kilomètres – montagnes, plages, cascades, petits restos où on tombe sur les meilleurs sandwichs bacon-tomate-laitue du monde, un papy en bord de route, occupé à tailler un bout de bois au couteau, qui vous invite chez lui, et au moment où on entre, sa femme sort une tarte du four et, miam, c’est une tarte aux pommes. En vérité, la plupart du temps, quand on est sur la route, tout ce qu’on voit, ce sont des autoroutes, et parfois des aires de repos et un McDo. Le premier jour, je me suis arrêté devant les arches dorées en forme de M, mais Tammy ne voyait pas vraiment les choses comme ça. « L’idée, c’est de manger sainement, tu te souviens, mon cœur ? » elle m’a dit. Elle avait emporté de la poudre qu’on mélange à de l’eau et qui est censée contenir tous les nutriments dont le corps a besoin. J’ai balancé la mienne dès qu’elle a eu le dos tourné. Elle se prenait pour qui ? Ma mère ?"


When you think about a road trip, the pictures that come to you are of all these great vistas along the way – mountains or beaches or waterfalls, funky little diners that turn out to have the best BLT ever, some old grandpa sitting by the side of the road whittling, and he invites you over to his house, where his wife is just taking a pie out of the oven, and it’s apple. The truth is, most of the time when you’re out on the road the way we were, what you see are highways, with the occasional rest stop and a McDonald’s. That first day, I pulled up to the golden arches, but Tammy had other ideas. We’re going to eat healthy, remember, babe ?” she said. She had this powder that you mixed with water that had every nutrient a person’s body needed, supposedly. I poured mine out when she wasn’t looking. Who did she think she was, my mom ?



vendredi 8 mai 2026

Anouilh (conversation)

Anouilh, Ne réveillez pas Madame :


La 1° fille :

Alors tu ne sais pas ce qu'il m’a dit ?

La 2° fille :

Non.

La 1° fille :

Il m’a dit qu’il ne l'avait pas dit.

La 2° fille :

Non ?

La 1° fille :

Il me I’a dit.

La 2° fille :

Mais qui t’avait dit qu’il l’avait dit ?

La 1° fille :

Son copain. Celui qui a les dents jaunes.

La 2° fille :

Le Libanais. Moi je le trouve plutôt joli garçon.

La 1° fille :

N’empêche que je lui ai dit : méme si c’est vrai que tu ne l’as pas dit, avoue que tu allais le dire, André.

La 2° fille :

Toc !

La 1° fille :

Toc ! Il s’est senti mouché. Il a compris que je savais qu'il l’avait dit.


samedi 18 avril 2026

Beigbeder (villes)

Beigbeder, "Octave in Paris", in Ibiza a beaucoup changé [2026] :

"Londres est trop pluvieuse, Berlin trop grande, Barcelone trop bruyante, Rome trop vieille, Lisbonne trop en pente, Stockholm trop loin, Moscou trop violente, Budapest trop pauvre, Prague trop sale, Genève trop calme. Qu’on le veuille ou non, Paris est l’insupportable capitale du Vieux Monde. C’est la ville qui énerve toute la terre. Ceux qui y habitent sont insatisfaits, ceux qui n’y vivent pas se sentent méprisés. J’ai adoré New York pour son énergie mais, enfin, comment le dire poliment ? Quand on a grandi à Paris, New York aura toujours l’air d’un centre commercial dont les résidents provisoires marchent vite pour cacher qu’ils sont mal habillés. Los Angeles ? Une ville de carton-pâte, peuplée de serveuses décolorées qui rêvent d’être Margaret Qualley en oubliant qu’elle est la fille d’Andie MacDowell. Le problème avec New York et L.A. est le même : les gens n’y parlent que d’argent".



mercredi 15 avril 2026

Iskander (interdit)

Iskander (Fazil), Le buffle front large. Le fruit interdit [début du Fruit interdit] trad. L. Vogel, éd. Complexe :

"Dans notre famille, la tradition orientale nous imposait de ne jamais manger de viande de porc. Les adultes s'en abstenaient et imposaient aux enfants le respect scrupuleux de cette règle.

Mais, maintenant que j'y pense, un autre commandement de Mahomet - celui concernant l'alcool – pouvait être violé allègrement. Pour ce qui est du porc par contre, on ne se permettait pas le moindre écart. Cette prohibition suscitait en nous un désir ardent en même temps qu'un orgueil froid. Je rêvais de goûter du porc et l'odeur de sa viande rôtie me mettait au bord de l'évanouissement. Je restais planté pendant des heures devant les vitrines des boucheries et j'y contemplais les saucissons ruisselant de graisse à la peau ratatinée et aux entailles mouchetées. Je m'imaginais déjà leur arrachant la peau et plantant mes dents dans la chair succulente et ferme. Je m'étais fait une idée si précise du goût de ces saucissons que lorsque, plus tard, j'en mangeai, je fus frappé par l'exactitude avec laquelle j'avais pressenti leur saveur. Certes, au jardin d'enfants ou lorsque nous rendions visite à des amis, les occasions de goûter du porc ne manquaient pas mais je ne m'étais jamais permis de transgresser l'interdit. Je me souviens qu'au jardin d'enfants, lorsqu'on nous servait un plat de riz épicé avec de la viande de porc, j'écartais les morceaux de viande et je les donnais à mes camarades. Le tourment du désir était largement compensé par la douceur du sacrifice. Je me sentais une sorte de prééminence spirituelle sur mes camarades. Je goûtais au plaisir d'être seul détenteur d'un mystère inaccessible à mon entourage. Mais tout cela ne faisait que raviver mon envie coupable de céder à la tentation."


mardi 14 avril 2026

Proguidis (innovation 2/2)

Proguidis (Lakis) : L’art du roman répond au progressisme en augmentant le monde présent ;  entretien, 6 fév. 2026, in Philitt :

https://philitt.fr/2026/02/06/lakis-proguidis-lart-du-roman-repond-au-progressisme-en-augmentant-le-monde-present/

(suite et fin)

"Comme l’art est inconcevable et impraticable en l’absence d’un dialogue avec le public, en l’absence des gens qui attendent et savent apprécier l’œuvre d’art, pareillement la pensée qui essaie d’ouvrir un nouveau chemin, qui s’aventure dans des domaines « relativement inexplorés » doit s’enraciner dans la vie de la pensée, dans les échanges avec les autres, dans les apories communes et dans les perspectives déjà indiquées par d’autres écrivains et d’autres essayistes. Nous ne sommes jamais seuls, peu importe le terrain ; même quand nous pensons avoir dit quelque chose que personne n’avait dit auparavant. 

[...] La raison d’être de cet art est de s’inscrire comme le contrepoint à l’idéologie du progrès qui s’empare de la civilisation occidentale au tournant du XVI° siècle. Croire, oui croire – parce qu’il s’agit d’une croyance mille fois démentie – à l’amélioration future du monde plonge forcément le monde présent, le monde qui vit ici et maintenant, dans une profonde mélancolie. Pourquoi, se demanderait-on très logiquement, être condamné à vivre dans un monde inférieur par rapport à celui qui va arriver ultérieurement et qui plus est travailler en faveur de son avènement ? Le roman n’est pas tourné vers le passé. Sa seule tâche est de sauver le temps présent, de ne pas laisser le présent se réduire à une simple étape conduisant à un avenir supposé radieux. Comment ? En scrutant le monde tel qu’il est et en essayant d’imaginer d’autres possibilités existentielles face à l’unique possibilité existentielle avancée par le démon du progrès. L’art du roman ne s’oppose pas bêtement au progrès. Il augmente le monde. Et le plus souvent, pour ne pas dire toujours, ce qu’il ajoute comme hypothèse s’avère plus réalisable que les desseins des progressistes patentés."

+

"... à la lecture d’un roman, le plaisir de se sentir « augmenté » par une connaissance inattendue, insoupçonnée, insaisissable par tous nos autres moyens de savoir."

lundi 13 avril 2026

Proguidis (innovation 1/2)

Proguidis (Lakis) : L’art du roman répond au progressisme en augmentant le monde présent ;  entretien, 6 fév. 2026, in Philitt :

https://philitt.fr/2026/02/06/lakis-proguidis-lart-du-roman-repond-au-progressisme-en-augmentant-le-monde-present/

"Une œuvre d’art, même si elle semble répondre aux attentes profondes, subconscientes des gens, est toujours en décalage avec les goûts et les critères esthétiques établis. Toutefois, tôt ou tard, l’assimilation viendra. Grâce au dialogue esthétique véhiculé par les revues littéraires, les émissions radiophoniques, la presse, etc. Mais cette assimilation viendra aussi parce que, en premier lieu, aucune nouveauté artistique n’est totalement étrangère aux beautés dont le grand public est familier. Les nouveautés artistiques ne sont pas des créations ex nihilo. Elles le sont encore moins lorsqu’il s’agit de nouveautés qui marquent l’histoire même d’un art. Comme cela se passe, par exemple, avec l’apparition du roman qui, sur le plan de l’esthétique, n’a pas son pareil compte tenu de l’ensemble des arts que nous a légués l’Antiquité. Mais même dans ce cas-là, en regardant de plus près, on voit qu’à sa naissance le roman ne fait que reprendre et métamorphoser en plaisir littéraire une « sensibilité » largement partagée, « forgée » par des facteurs esthétiques et des situations historiques et spirituelles anté-romanesques. Je pense aux plaisirs des vastes populations en France et alentours associés au Jeux de la Passion du Moyen Âge. [...]

.. à suivre...


dimanche 5 avril 2026

Altman (revoir)

Altman (Robert) cité in livret combo collector 3 Femmes (n.p.) : 

"Un grand nombre de mes films doivent être vus deux fois si on veut les appréhender vraiment. Rien ne m'agace plus que ces gens qui vous répondent : « Je l'ai déjà vu » quand vous proposez d'aller voir un film. Si vous avez vu un film une fois et s'il présente quelque intérêt, vous ne l'avez pas vraiment vu. Parce que, si versé que vous soyez dans l'art et la technique du cinéma, la première fois que vous voyez un film, vous le voyez comme vous lisez un roman policier. Vous jouez au jeu des devinettes. « Ah ! elle va le quitter. Tiens, elle ne le quitte pas... Ce doit être une lesbienne. Finalement, non. » Vous passez toute la durée du film à corriger vos hypothèses. La deuxième fois, vous êtes prévenu ; vous ne tombez plus dans les pièges de l'intrigue ; vous pouvez regarder les coins du tableau, ses nuances – les choses qui, pour moi, font vraiment un film. Une telle attitude n'existe pas pour la musique ou pour la peinture. Les airs dont on se souvient sont des airs qu'on a entendus plus d'une fois. On voit et on revoit un tableau. Un échange s'établit entre le tableau et celui qui le regarde. Évidemment, on ne peut exiger du cochon de payant qu'il voie un film deux fois, mais s'il ne le fait pas, il manque quelque chose."