jeudi 19 novembre 2020

Céline (barque)

 Céline, Mort à crédit, Pléiade p. 613 : 

"L’éclusier bouffi crache trois fois sa chique, tombe la veste, ramone et râle sur la chignole... La porte aux pivots tremblote, grince et démarre à petits coups... Les remous pèsent... les battants suintent et cèdent enfin... l’Arthémise pique un long sifflet... le convoi rentre... 

Plus loin, c’est Villeneuve-Saint-Georges... La travée grise de l’Yvette après les coteaux... En bas, la campagne... la plaine... le vent qui prend son élan... trébuche au fleuve... tourmente le bateau-lavoir... C’est l’infini clapotis... les triolets des branches dans l’eau... De la vallée... En vient de partout... Ça module les brises... Il est plus question des dettes... On n’en parle plus... C’est la force de l’air qui nous grise... On déconne avec l’oncle Arthur... Il veut nous faire traverser. Ma mère refuse qu’on s’embarque... Il monte tout seul dans un bachot. Il va nous montrer ses talents. Il rame à contre-courant. Mon père s’anime et lui prodigue mille conseils, l’exhorte à toutes les prudences. Même ma pauvre mère se passionne. Elle se méfie déjà du pire. Elle boite, elle nous accompagne tout le long de la rive..."



mercredi 18 novembre 2020

Lehn (chimie)

 Lehn (Jean-Marie), documentaire TV : 

"Les molécules ont une structure ; les supermolécules, une architecture. Le molécules sont belles. Termes qui évoquent l'art, la création. Déjà, en 1860, Marcelin Berthelot a écrit une très belle phrase qui contient l'essence de la chimie : 'La chimie crée son objet'. Il n'a pas dit qu'elle crée 'des objets', car c'est évident. Mais elle crée son objet, elle écrit son propre domaine, au fur et à mesure qu'elle se développe. De la même façon que le sculpteur fait sortir de la pierre une sculpture qui n'y était pas contenue ; que le romancier, à l'aide de mots, fait un roman qui n'était pas contenu dans les mots ; que le compositeur organise des sons en un morceau de musique qui n'était pas contenu dans les sons. De la même façon, le chimiste, en utilisant les éléments qui lui sont donnés par la nature (les atomes) crée des molécules, des supermolécules et des objets moléculaires de plus en plus compliqués. Les rapports avec la musique me tiennent à cœur ; et dans l'opération du chimiste se retrouvent, peut-être, ce développement dans le temps, cette organisation verticale et horizontale qui est aussi la caractéristique principale de la musique. Le domaine de la chimie est un domaine, en fait, plus vaste que celui qui est vraiment réalisé dans la nature. La nature n'a pas exploité toutes les ressources des éléments. Mais le chimiste peut le faire, et la seule limite, c'est l'imagination créatrice du chimiste, tempérée bien sûr par les lois qui régissent les relations entre atomes et molécules. Il y a donc pour le chimiste, non seulement lieu de découvrir, mais d'inventer. Pour lui, le livre de la chimie n'est pas seulement à lire, mais à écrire."



lundi 16 novembre 2020

Giono (dog-cart)

 Giono, Le Moulin de Pologne, chapitre 2 : 

« Chaque après-midi que Dieu faisait – c’est bien ici le cas de le dire –, on attelait deux chevaux entiers à un léger dog-cart. La voiture donnait une impression de fragilité insupportable. Pendant qu’on contenait les chevaux à pleins bras, Anaïs et Clara prenaient place dans le dog-cart, ensevelissant le petit siège d’osier sous le bouillonné de leurs robes. On leur donnait les rênes et le fouet. Dès que les deux garçons d’écurie s’écartaient, elles cinglaient les chevaux qui partaient comme le vent. Et, pendant deux heures sur les grand-routes, et même dans les landes, elles conduisaient à bride abattue et les yeux fermés.

On parlait partout de ces yeux fermés. Il est de fait qu’en voyant arriver ce tourbillon de poussière, ce carrosse de paille entraîné par deux brutes folles, ces satins volants, ces catogans dénoués, on regardait au visage ces deux femmes emportées. Tout le monde s’accordait à dire qu’elles avaient les yeux fermés. Tenant les rênes à pleins poings, environnées de falbalas échevelés (elles perdaient chaque jour par les chemins pour plus de six francs de galons et de rubans que les garçons s’en allaient chercher comme de l’or dans l’herbe des routes), traînant leurs longs cheveux comme des comètes, ces deux filles fermaient les yeux. »



Gracq (Venise)

Gracq, Lettrines : 

« Le matin nous allions tous les quatre, le cabas à la main, acheter des calmars au marché du Rialto, ou nager dans un bain populaire des Zattere – le soir, revenant du centre par l’étroite calli qui mène du Grand Canal vers notre quartier de Dorsoduro, nous entendions, tout contre notre joue, au long des fenêtres des petites maisons basses, la respiration des dormeurs : à Venise, où le mur de la vie privée est à peine le rideau de perles qui tient lieu de porte dans le Midi, on circule non dans des rues, mais dans des couloirs de maisons, et du matin au soir c’était pour nous Goldoni bien plus que Barrès : le charme de cette ville morte, c’est avant tout pour moi qu’elle vive encore comme aucune, tous les petits bruits de cette vie menue et attachante, hollandaise : un pas sur les dalles, un seau qu’on remplit, une persienne retombée, une conversation qui monte derrière un pan de mur, prenant sur le fond du silence une résonance et une signification de théâtre. Et jamais le soleil ne fut aussi frais et aussi jaune, aussi ancien et aussi jeune que ce septembre-là sur les Zattere, par où nous prenions presque toujours en sortant de la maison, et qui sont bien pour moi le quai le plus tentant qui soit au monde. C’est ainsi qu’il faut habiter cette ville naïve et merveilleuse : quel charme le soir d’y rentrer non à l’hôtel, mais à la maison ! »



 

dimanche 15 novembre 2020

Kleist (paysage)

 Kleist, Sentiments face au􏰂 pa􏰃ysage marin de Friedrich :

[réécriture d'un article de Brentano]

« Il est merveilleux, dans une infinie solitude sur le rivage marin, sous un ciel brouillé, de porter son regard sur un désert d’eau sans limites. Encore faut-il être allé là-bas, devoir en revenir, vouloir passer de l’autre côté, ne pas le pouvoir, être dépourvu de tout ce qui fait vivre, et percevoir néanmoins la voix de cette vie dans le grondement des flots, le souffle de l’air, le passage des nuages, le cri solitaire des oiseaux. Il faut pour cela une exigence du cœur et cette déception que, pour m’exprimer ainsi, la nature vous inflige. Mais tout cela est impossible devant le tableau, et ce que je devais trouver dans le tableau lui-même, je ne le trouvai qu’entre moi et le tableau, à savoir une exigence adressée par mon cœur au tableau et une déception que m’infligeait le tableau. Je devins ainsi moi-même le capucin, le tableau devint la dune, mais l’étendue où devaient se porter mes regards mélancoliques, la mer, était totalement absente. »


tableau :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/21/Caspar_David_Friedrich_-_Der_M%C3%B6nch_am_Meer_-_Google_Art_Project.jpg


Empfindungen vor Friedrichs Seelandschaft.

"Herrlich ist es, in einer unendlichen Einsamkeit am Meeresufer, unter trübem Himmel, auf eine unbegränzte Wasserwüste, hinauszuschauen. Dazu gehört gleichwohl, daß man dahin gegangen sei, daß man zurück muß, daß man hinüber mögte, daß man es nicht kann, daß man Alles zum Leben vermißt, und die Stimme des Lebens dennoch im Rauschen der Fluth, im Wehen der Luft, im Ziehen der Wolken, dem einsamen Geschrei der Vögel, vernimmt. Dazu gehört ein Anspruch, den das Herz macht, und ein Abbruch, um mich so auszudrücken, den Einem die Natur thut. Dies aber ist vor dem Bilde unmöglich, und das, was ich in dem Bilde selbst finden sollte, fand ich erst zwischen mir und dem Bilde, nehmlich einen Anspruch, den mein Herz an das Bild machte, und einen Abbruch, den mir das Bild that; und so ward ich selbst der Kapuziner, das Bild ward die Düne, das aber, wo hinaus ich mit Sehnsucht blicken sollte, die See, fehlte ganz."



samedi 14 novembre 2020

Picon (Ingres)

 Picon (Gaëtan), Ingres pp. 83 et 101-102 : 

« Ces corps d'un seul tenant, branches d'une seule tige, ces corps interminables ne sont pas dans la nature. Leur modèle est dans une ligne secrète, une seconde ligne qu'ils révèlent et projettent, qui est en-deçà et au-delà d'eux. [...] 'Jamais un cou de femme n'est trop long', dit-il. Cet au-delà dont il parle, il est dans le prolongement, l'exagération de la ligne. Ce qu'il appelle "corriger la nature par elle-même", ce n'est pas seulement (avec la caution des anciens) choisir et réunir les meilleurs "états", c'est prolonger son propre mouvement et comme l'encourager, lui donner plus d'espace. "Insistez sur les traits dominants du modèle, exprimez-les fortement, poussez-les, s'il le faut, jusqu'à la caricature, je dis caricature afin de mieux faire sentir l'importance d'un principe si vrai." Caricature, il corrige le mot, qui évoque le laid, le disgracieux - et s'il pousse la nature au-delà d'elle-même, c'est pour qu'elle y rencontre sa grâce suprême. [...] Son au-delà [...] est celui d'une beauté naturelle soulignée par l'allongement hyperbolique. Et encore qu'elle ne fasse que confirmer le corps et l'envelopper dans sa grâce native, rien de plus sensible que cette élongation qui suscite des corps paradoxaux, jamais rencontrés - et qui a choqué comme une outrance volontaire et incongrue. Les contemporains n'ont pas manqué de compter les vertèbres de la Grande Odalisque : elle en a, paraît-il, trois de trop. Baudelaire lui-même déplore ce style qu'il croit être celui d'une "altération consciencieuse du modèle" [...] . Il ne voit pas qu'il n'y a là ni archaïsme, ni déformation systématique, mais une circulation de la sève jusqu'à l'extrémité des branches, une poussée des formes sous le regard, un héliotropisme venu du ciel de l'âge d'or. »



vendredi 13 novembre 2020

Leiris (défaite)

 Leiris, Journal 6 juin 1941 :

"Certains s’étonnent, s’indignent – et j’ai été du nombre – de l’attitude des Français dans la défaite : abandon complet, soumission absolue au vainqueur, réaction policière, toutes les formes de la lâcheté. L’on a cette idée mystique qu’après la catastrophe militaire, après être descendu au plus bas, il doit, nécessairement, s’opérer un redressement. L’on va jusqu’à s’imaginer que la défaite pourrait être une salutaire leçon. L’on ne voit pas la vérité, qui est beaucoup plus simple : cette débâcle militaire – et là, tous sont d’accord – fut avant tout le signe d’une profonde décomposition ; il n’y a nulle raison pour que cette décomposition ne persiste pas, postérieurement, à la défaite ; pourquoi une telle défaite – qui n’a pas été un accident mais un signe, et, à proprement parler, une «sanction» – serait-elle le point de départ d’une recomposition ? Il est naturel que l’état de pourriture qui nous a menés là ne soit pas diminué, mais accru, du fait que maintenant nous en sommes là. Les Français n’ont rien fait quand ils avaient quelques armes ; ils feront moins encore maintenant qu’ils n’ont plus rien."


jeudi 12 novembre 2020

Dubois (bruits)

 Dubois (Jean-Paul), Tous les Hommes n'habitent pas le monde de la même façon, chapitre 'Montreal QC' : 

« Lorsqu’il arpentait les couloirs de l’immeuble, il imitait à la perfection toutes sortes de bruits de la vie moderne et domestique. Il nettoyait la porte de l’ascenseur en vibrionnant comme un blender, lavait les vitres en imitant le bruit de l’aspirateur qu’il passait en montant les rapports d’une formule un, faisait grincer des portes parfaitement lubrifiées. Quand le soir tombait et qu’il fumait une cigarette, assis sur les marches de l’immeuble, il contrefaisait le bruit du moteur diesel d’un bateau de pêche quittant le port. Durant ces interprétations, Sergei Bubka était seul en ce monde, ne cherchant ni à plaire ni à distraire. Quand il s’éloignait de la rive, à la bonne marée, il était tout simplement à la barre de son fileyeur, bercé par le ronronnement du Perkins. À sa façon, il construisait son monde, sonorisait son songe comme ces enfants à la bouche motorisée poussant leurs Dinky Toys sur les autoroutes du salon. Je m’entendais très bien avec Sergei Bubka. Quand je rentrais, il était parfois dans le hall. 'Tu veux quoi ce soir ?' demandait-il. Je lui répondais : 'Les portes du métro qui s’ouvrent et qui se ferment.' L’instant d’après, le signal sonnait et j’entrais dans la rame. Voilà. »



mercredi 11 novembre 2020

Goncourt (mélancolie)

 Goncourt, Journal 7 septembre 1863 : 

« Tous ces jours-ci, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du corps et de l’esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un inattendu quelconque, qu’on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et rien… Votre existence n’a pas marché, on a l’impression d’un nageur qui, en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais, que j’ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation d’insipidité. Je m’ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées qui me passent et me repassent dans la tête. 

Et les autres, dont j’attendais des distractions, m’ennuient autant que moi. Ils sont comme je les ai quittés, il ne leur est arrivé rien à eux non plus. Ils ont continué à être. Ils me disent des mots que je leur connais. Ce qu’ils me racontent, je le sais. La poignée de main qu’ils me donnent, ressemble à celles qu’ils m’ont données. Ils n’ont changé de rien, ni de gilet, ni d’esprit, ni de maîtresse, ni de situation. Ils n’ont rien fait d’extraordinaire. Il n’y a pas plus de nouveau en eux qu’en moi. Personne même n’est mort parmi les gens que je connais. Je n’ai pas de chagrin, mais c’est pis que cela. »


mardi 10 novembre 2020

Pozzi (poésie)

 Pozzi Catherine, manuscrit inédit janvier 1929, Œuvre poétique p. 43 : 

« Merveilleuse ressemblance de la composition littéraire avec la composition chimique des corps. Le poème se fait par jonction de radicaux. Exactement comme C2H5, OH, CH3, se lient au reste de la molécule, il se présente des "radicaux-de-langage" composés de demi-vers, ou deux ou trois mots, - et ils ont une valence particulière, ils ne s'agrègent pas indifféremment au reste de la molécule verbale. Tout l'art consiste à trouver des radicaux qui satisfont les valences libres du poème (ceci ravirait Hell [Valéry]).  »