lundi 9 novembre 2020

Nabokov + Koestler (échecs)

 Nabokov, La Défense Loujine ; Pléiade 1 p. 310 : 

« Ces temps derniers il avait beaucoup joué, de manière irrégulière, et, en particulier, le jeu à l'aveugle, performance assez bien payée et qu'il pratiquait volontiers, l'avait fatigué. Il y goûtait une jouissance profonde : on n'avait pas affaire à des pièces visibles, audibles, palpables, dont la ciselure précieuse et la matérialité le gênaient toujours et qui lui semblaient être la grossière enveloppe terrestre de forces invisibles et merveilleuses. C'est quand il jouait à l'aveugle qu'il ressentait ces forces diverses dans leur pureté originelle. Alors il ne voyait plus ni la crinière raide des chevaux ni les petites têtes luisantes des pions, mais il sentait que telle ou telle case imaginée était occupée par une force qui s'y concentrait, de sorte que le mouvement de la pièce se présentait à lui comme une décharge, un coup de foudre ; tout le champ de l'échiquier frémissait d'une tension dont il était maître, accumulant ou libérant à sa guise la force électrique. Il jouait de cette façon contre quinze, vingt ou trente adversaires et, bien entendu, le nombre des échiquiers le fatiguait, car le jeu durait plus longtemps ; mais cette fatigue physique n'était rien à côté de la fatigue cérébrale, rançon de la tension et de la jouissance que lui procurait ce jeu mené sur un plan immatériel, à l'aide d'unités impalpables. »


Cf. aussi Koestler, évoqué par Kasparov :

Kasparov : "Quand un joueur regarde l'échiquier, il ne voit pas une mosaïque immobile, une nature morte, mais un champ de forces magnétiques, chargé d'énergie, de même que Faraday voyait les tensions induites par les aimants et les courants comme des courbes dans l'espace, ou comme van Gogh voyait des tourbillons dans le ciel de Provence."

Koestler"Kekule's visions resemble hallucinatory flights ; Faraday's, the stable delusional systems of paranoia. Kekule's serpent reminds one of paintings by Blake ; the curves of force which crowd Faraday's universe recall the vortices in Van Gogh's skies." 



dimanche 8 novembre 2020

Zink (inspiration)

 Zink, Poésie et conversion au moyen-âge chapitre VI : 

« Le berger Caedmon était, bien entendu, illettré. Non seulement il ignorait le latin, nécessaire à la connaissance de l’Écriture sainte, mais encore il était incapable d’une performance pourtant commune de son temps, même chez les plus ignorants, qui était, lors des banquets, de chanter des poèmes dans leur langue en s’accompagnant de la harpe. La petite harpe passait de mains en mains, et chacun chantait à son tour. Mais lorsque le pauvre Caedmon la voyait approcher de sa place, il s’éclipsait et quittait la fête, honteux de ne connaître aucun poème. Un soir où il avait ainsi regagné seul dans la nuit l’étable où il dormait avec ses bêtes, il entendit une voix qui lui ordonnait : « Chante pour moi. » Caedmon s’excusait de ne savoir chanter, mais la voix insistait. - Que dois-je chanter ? finit-il par demander.  - Chante le début de toutes choses. Et, dans son sommeil, Caedmon chanta la Genèse. À son réveil, voilà qu’il se souvenait du poème qu’il avait chanté - en anglais, bien sûr, puisqu’il ignorait le latin. Il alla le chanter à l’intendant du domaine, qui le conduisit devant l’abbesse. Et là, on constata que non seulement le poème de Caedmon était très beau et révélait une parfaite maîtrise de la prosodie, mais en outre qu’il était tout à fait orthodoxe et correspondait en effet au récit de la Genèse. Dès lors, des clercs traduisaient à Caedmon des passages de la Bible et il en faisait des poèmes si beaux qu’ils convertissaient, qu’ils rapprochaient de Dieu ceux-là même qui lui en avaient fourni la matière. »


samedi 7 novembre 2020

Aron (individu et société)

 Aron, Leçon inaugurale au Collège de France : 

"Quel que soit le rôle que je joue - celui de père, de citoyen, d’enseignant, de journaliste, de voyageur d’autobus, de vacancier - je me conforme à certains modèles de conduite, je respecte certaines coutumes, j’obéis à certains impératifs : modèles, coutumes et impératifs lentement intériorisés au cours des années d’éducation, devenus partie intégrante de moi-même. Que des enfants de familles catholiques soient élevés dès leur premier jour par des Juifs ou des enfants de familles juives par des Catholiques, et ces mêmes enfants deviendront juifs ou chrétiens. Même s’ils se révoltent contre la foi du milieu, ils n’en resteront pas moins marqués par ce qu’ils auront reçu et rejeté. Le sociologue ne se borne pas à répéter le mot de Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; - cette formule met l’arbitraire social en dehors de nous alors que le sociologue l’apercoit au plus intime de chacun. L’ermite, dans le désert, partage avec ceux qu’il a fuis les croyances qui l’ont poussé vers une solitude, physique mais non spirituelle. Nous n’ignorons pas que le hasard du lieu de naissance détermine l’objet de notre patriotisme. Nous préférons ne pas le savoir. Car cette vérité, si évidente soit-elle, ne va pas sans créer en nous une sorte de malaise. Personne ne reconnaît volontiers aux autres, hommes ou circonstances, la responsabilité de son être même. Cette fatalité de la socialisation ou, si l’on préfère une autre expression, de notre accession à I’humanité par l’intermédiaire d’une société, une entre d’autres, ne suscite pas seulement un malaise. Elle pose des problèmes philosophiques dont la solution, souvent implicite, commande pour une part la signification de la sociologie." 


vendredi 6 novembre 2020

Gogol + Philippe (casier)

 Gogol, Les Âmes mortes, 1° partie chap. 3, trad. Charrière :

« Il procéda à l’ouverture de son grand nécessaire. L’auteur, à tort ou à droit, est persuadé qu’il y a des lecteurs très capables de désirer ici une inspection détaillée, un plan exact des compartiments, des secrets même de ce nécessaire. Pourquoi leur refuser cette petite satisfaction, si on nous en laisse le temps toutefois ? Voici quelle était la disposition intérieure de la caisse : cette caisse s’ouvre en pupitre ; dans le milieu de la partie haute est le nécessaire à barbe distribué en case à savonnette, case à blaireau, case à cinq cloisons pour six rasoirs ; plus haut est le matériel de bureau : case pour l’encrier, case pour le sable, long chenal pour les plumes, les crayons, la cire à cacheter et le cachet, puis sur les côtés plusieurs cases plus ou moins profondes, les unes couvertes, les autres sans bouchons pour les objets courts et pour la monnaie. Toute cette partie s’enlève, et l’on trouve un second plateau moins profond, contenant, outre des ciseaux, des canifs, des limes et autres objets de cette sorte logés sur les bords à leur place marquée, un fouillis de billets de visite, de faire part, d’invitation, de spectacle, etc., etc. Ce deuxième plateau, enlevé comme le premier, met à découvert les papiers d’affaires grand format, les uns couverts d’écriture, les autres vierges encore sauf les divers timbres qu’on distingue sur une certaine masse placée au fond. À l’arrière et sur les côtés se trouvaient certaines coulisses dont l’une s’ouvrit pour donner passage à un tiroir secret qui fut tiré et repoussé promptement à plusieurs reprises. C’était le tiroir à l’argent ; vous dire ce qu’il contenait dans ce moment, c’est ce que nous ne saurions faire, Tchitchikof parut entendre quelque bruit de pas ; il remit en hâte la coulisse, et, sans rentrer les deux plateaux supérieurs, il rabattit la trappe couverte de maroquin vert formant la moitié de son pupitre, il regarda le bec de sa plume du côté du jour, et il se mit à écrire, juste au moment où la dame entrait et venait à lui. »


Philippe (Charles-Louis), Croquignole, I, 1 : 

« On lui demandait encore :

- Paulat, montre-moi ton tiroir.

- Non, c’est à moi, mon tiroir. Je n’ai pas à te montrer mon tiroir.

Mais il n’est homme si juste, qu’il ne succombe. Un soir, il oublia ses clés.

- À la garde ! dirent les autres. Paulat a oublié ses clés !

C’est alors qu’on put savoir ce que valent l’ordre, l’économie et quelques principes. Selon le volume, le rang et les espèces : grattoirs, canifs, crayons, gommes, boîtes de plumes, l’assemblée des fournitures était classée ; des règles d’ébène, disposées avec méthode, constituaient une série de petits casiers, et comme on n’additionne pas des pommes avec des poires, chaque série ne pouvait se mêler à celles d’à côté. Quinze années d’épargne avaient constitué ce trésor, l’honnêteté s’y voyait comme aux jours de l’âge d’or et la lettre de la loi. Les fournitures étant les fournitures du bureau, Paulat les y laissait et n’en savait rien distraire pour sa maison.

Quant à l’usage quotidien, Paulat n’était pourtant point avare, son grattoir n’était pas rouillé sur la tranche, ni la gomme, comme on disait, usée jusqu’à l’ongle. Le porte-plume était neuf, le crayon bien taillé, une case un peu plus grande réunissait les objets dont il se servait chaque jour, bien placée, près de la serrure, à portée de la main. Et comme une boîte de plumes pleine ressemble extérieurement à une boîte de plumes qui ne l’est pas, Paulat, pour éviter les erreurs, avait collé sur la boîte entamée une étiquette ainsi conçue :

 BOÎTE DE PLUMES (en service).

On lui vola toutes sortes de choses, on lui répandit du désordre. Le lendemain, il retrouva ses clés, examina le tiroir, mais ne s’ouvrit à personne, sachant qu’il est de toute justice qu’une faute se paie. »



jeudi 5 novembre 2020

Daudet (Léon) (portrait)

 Daudet (Léon), Souvenirs littéraires IV, 5, Livre de poche p. 331-332 : 

"Vers sept heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il allait se recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueurs, en fin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ces images imprévues voletaient à la cime des choses et des gens ainsi qu’une musique supérieure, comme on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercucio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques, naturellement complexe, frémissant et soyeux."

mercredi 4 novembre 2020

Ortega y Gasset (imitation)

 Ortega y Gasset, La Déshumanisation de l'art (traduction Struvay et Vauthier) : 

« Parmi ces divers aspects de la réalité qui correspondent aux différents points de vue, il y en a un dont dérivent tous les autres et qu'eux tous présupposent. C'est celui de la réalité vécue. Si nul ne vivait en pur dévouement et totale frénésie l'agonie d'un homme, le médecin ne s'inquiéterait pas, les lecteurs ne comprendraient pas les gestes pathétiques du journaliste qui décrit la scène et le tableau où le peintre représente un homme alité, entouré de figures affligées, nous serait inintelligible. Il en va de même pour n'importe quel objet, qu'il s'agisse d'une personne ou d'une chose. La forme primitive d'une pomme est celle qu'elle possède quand nous nous disposons à la manger. Dans toutes les autres formes possibles – par exemple, celle que lui a donnée un artiste de 1600, en l'agençant dans un ornement baroque, celle qu'elle présente dans une nature morte de Cézanne ou dans la métaphore élémentaire qui en fait une joue de jeune fille – , elle conserve plus ou moins cet aspect originel. Un tableau, une poésie, dans lesquels il ne resterait trace des formes vécues, seraient inintelligibles, c'est-à-dire qu'ils seraient insignifiants, tout comme le serait un discours dont la signification habituelle de chaque mot aurait été extirpée. »


Entre esos diversos aspectos de la realidad que corresponden a los varios puntos de vista, hay uno de que derivan todos los demás y en todos los demás va supuesto. Es el de la realidad vivida. Si no hubiese alguien que viviese en pura entrega y frenesí la agonía de un hombre, el médico no se preocuparía por ella, los lectores no entenderían los gestos patéticos del periodista que describe el suceso y el cuadro en que el pintor representa un hombre en el lecho rodeado de figuras dolientes nos sería inintelligible. Lo mismo podríamos decir de cualquier otro objeto, sea persona o cosa. La forma primigenia de una manzana es la que ésta posee cuando nos disponemos a comérnosla. En todas las demás formas posibles que adopte - por ejemplo, la que un artista de 1600 le ha dado, combinándola en un barroco ornamento, la que presenta en un bodegón de Cézanne o en la metáfora elemental que hace de ella una mejilla de moza - conservan más o menos aquel aspecto originario. Un cuadro, una poesía donde no quedase resto alguno de las formas vividas, serían ininteligibles, es decir, no serían nada, como nada sería un discurso donde a cada palabra se le hubiese extirpado su significación habitual.



mardi 3 novembre 2020

Tocqueville (aristocratie)

Tocqueville, Voyages en Angleterre et en Irlande, chapitre 4 "Dernières impressions sur l'Angleterre" (septembre 1833), Idées-Gallimard p. 108-109 : 


"En Angleterre, un nom illustre est un grand avantage qui donne un grand orgueil à celui qui le porte. Mais en général ou peut dire que l'aristocratie est fondée sur la richesse, chose acquérable, et non sur Ia naissance qui ne l'est pas. D'où il résulte qu'on voit bien en Angleterre où l'aristocratie commence, mais il est impossible de dire où elle finit. On pourrait la comparer au Rhin, dont on trouve la source sur le sommet d'une haute montagne, mais qui se divise en mille petits ruisseaux et disparaît pour ainsi dire avant d'arriver à l'Océan. La différence entre la France et l'Angleterre sur ce point ressort de l'examen d'un seul mot de leur langue. Gentleman et gentilhomme ont évidemment la même origine ; mais gentleman s'applique en Angleterre à tout homme bien élevé, quelle que soit sa naissance, tandis qu'en France gentilhomme ne se dit que d'un noble de naissance. La signification de ces deux mots d'origine commune est devenue si différente par suite de l'état social des deux peuples, qu'aujourd'hui ils sont absolument intraduisibles, à moins d'employer une périphrase. Cette remarque grammaticale en dit plus que de très longs raisonnements. 

L'aristocratie anglaise ne peut donc jamais soulever ces violentes haines qui animaient en France les classes moyennes et le peuple contre la noblesse, caste exclusive qui, en même temps qu'elle accaparait tous les privilèges et blessait toutes les susceptibilités, ne laissait aucun espoir d'entrer jamais dans ses rangs. 

L'aristocratie anglaise se mêle à tout ; elle est accessible à tous ; et celui qui voudrait la proscrire ou l'attaquer comme corps, aurait beaucoup de peine à la définir."



lundi 2 novembre 2020

Gide (classicisme)

 Gide, Réponse à une enquête sur le classicisme : 

"Il me semble que les qualités que nous nous plaisons à appeler classiques sont surtout des qualités morales et volontiers je considère le classicisme comme un harmonieux faisceau de vertus ; dont la première est la modestie. Le romantisme est toujours accompagné d'orgueil, d'infatuation. La perfection classique implique, non point certes une suppression de l'individu […] mais la soumission de l'individu, sa subordination - et celles du mot dans la phrase, de la phrase dans la page, de la page dans l'œuvre. C'est la mise en évidence d'une hiérarchie. Il importe de considérer que la lutte entre classicisme et romantisme existe aussi bien à l'intérieur de chaque esprit. Et c'est de cette lutte même que doit naître l'œuvre ; l'œuvre d'art classique raconte le triomphe de l'œuvre et de la mesure sur le romantisme intérieur. L'œuvre est d'autant plus belle que la chose soumise était d'abord plus révoltée. Si la matière est soumise par avance, l'œuvre est froide et sans intérêt. Le véritable classicisme ne comporte rien de restrictif ni de suppressif ; il n'est point tant conservateur que créateur ; il se détourne de l'archaïsme et se refuse à croire que tout a déjà été dit. J'ajoute que ne devient pas classique qui veut ; et que les vrais classiques sont ceux qui le sont malgré eux, ceux qui le sont sans le savoir…"



dimanche 1 novembre 2020

Bouvier (détritus)

 Bouvier, L'Usage du monde, chap. 'Autour du Saki bar'  :

« Vues de près, ces ordures exprimaient curieusement la disette ; des prélèvements successifs - domestiques, chiffonniers, mendiants infirmes, chiens, corbeaux - les avaient complètement écrémées. Timbres-poste, mégots, chewing-gums, bouts de bois avaient fait des heureux bien avant le passage du camion. Seul l’innommable et l’informe étaient parvenus jusqu’ici, réduits, après l’ultime nettoyage des vautours, à une pâtée cendreuse, acide et morte, pleine d’arêtes traîtresses sur lesquelles la pelle butait. Torse nu, un bâillon sur la bouche, le nez sur les culots d’ampoules, les écorces de melon curées jusqu’à la fibre, les morceaux de journal rougis de bétel et les tampons menstruels à demi calcinés, nous retenions notre souffle et cherchions une piste. On retrouvait dans ces détritus comme une image affaiblie de la structure de la ville.

[...]

Sans l’odeur j’aurais pu oublier la journée. Mais malgré le savon, la douche, une chemise propre, je puais l’ordure. À chaque respiration, je revoyais cette plaine fumante et noire libérer par bouffées ses dernières molécules instables pour rejoindre enfin l’inertie élémentaire et le repos ; cette matière au bout de ses peines, au terme de ses réincarnations, dont cent ans d’ondée et de soleil n’auraient plus tiré un brin d’herbe. »



samedi 31 octobre 2020

Gaultier (génie)

Gaultier (Jules de), Le Bovarysme 1892, début du chapitre 1 : 


"Un des signes auxquels il est possible de reconnaître les hommes de premier ordre est, semble-t-il, un certain sceau d'uniformité dont toutes leurs œuvres sont marquées. Ce caractère uniforme traduit ce qu'il y a en eux de spontané et de nécessaire. Tandis que ceux du second rang ont le pouvoir de se diversifier en imitant des modèles différents, le grand homme, qui n'imite point, demeure asservi à la loi impérieuse de son génie. Le même don qui suscite en lui une vision originale et nouvelle le contraint à appliquer sans cesse cette vision unique : comme si le pouvoir d'innover, d'échapper à l'imitation des formes passées, supposait une force si excessive que, s'étant une fois manifestée chez un être, elle dût, par la suite, le dominer toujours. Tout fragment d'un Rembrandt, d'un Mozart, d'un Shakespeare, d'un Corneille, porte l'empreinte de ce joug : quelles que soient, dans ces productions diverses du génie, l'abondance des développements de second plan et la variété des sujets, un mode de vision tyrannique s'y fait toujours sentir. Il en est ainsi chez Flaubert, et on compte peu d'œuvres littéraires où ce despotisme d'une conception unique s'exerce avec plus d'autorité que dans la suite de ses romans. Il y éclate en une vue psychologique qui présente tous les personnages sous le jour d'une même déformation, et les montre atteints d'une même tare."