samedi 12 octobre 2024

Blanché (géométrie)

Blanché (Robert), L’axiomatique, Que-sais-je ? PUF, p. 2 :

"Avec [les Grecs], la géométrie a cessé d’être un recueil de recettes pratiques ou, au mieux, d’énoncés empiriques, pour devenir une science rationnelle. D’où le rôle pédagogique privilégié qu’on n’a, depuis, cessé de lui reconnaître. Si on la fait étudier aux enfants, c’est moins pour enseigner des vérités que pour discipliner l’esprit, sa pratique étant censée donner et développer l’habitude du raisonnement rigoureux. Comme l’écrit L. Brunschvicg : « Euclide, pour de nombreuses générations qui se sont nourries de sa substance, a été moins un professeur de géométrie qu’un professeur de logique."


vendredi 11 octobre 2024

Fagus (portraits)

Fagus, Éphéméride, in Pas perdus (1926) :

"Une après-midi d’octobre 1906, je croisai sous ce dais deux hommes de mauvaise mine cheminant côte à côte, presque bras dessus, bras dessous. Petits l’un et l’autre ; l’un épais, ventripotent, portait sur un cou gras un masque rougeaud, tout en barbe et en cheveux, pêle-mêlés de roux, de gris, de blanc, de blond. D’une paire de petits yeux ronds bleus, un regard fuyait, insaisissable ; bouche large, sans menton, batracienne, à grosses lèvres rouges. Le second, sec, trépidant, osseux, tout en moustaches (noires, rabattues sur une bouche longue et mince, entre de voraces mâchoires) ; les yeux bruns, câlins, impudents et faux, d’un commis-voyageur pour marchandises interlopes. Je les reconnus aussitôt sans les avoir auparavant jamais vus : l’un était Aristide Briand et l’autre était Jaurès."


jeudi 10 octobre 2024

Thompson (Earl) (central téléphonique)

Thompson (Earl), Un Jardin de sable chap 9 : 

"Un jour, sa grand-mère l’emmena voir le grand bâtiment ouvert du central. Là-bas, ça sentait le linoleum neuf, la cire à meubles, l’électricité et le ciment frais. Pour le style, on était quelque part entre Frank Lloyd Wright et le Magicien d’Oz. Dans le hall d’entrée, une gigantesque fresque murale, bien dans l’esprit WPA* et intitulée 20th Century Ltd, représentait des poseurs de lignes téléphoniques casqués tels des guerriers troyens, tissant leur toile sur les grandes plaines. Des héros ouvriers, aux bras épais comme des pieds de table de ferme, vêtus de bleus de travail moulants immaculés, venant louer la puissance de l’industrie et du commerce américains, symbolisés par un entrelacs très cubiste d’engrenages, de leviers, de cheminées d’usine, d’avions, de trains et d’un tas d’autres choses, à un héros fermier indécemment bien nourri et flanqué de son héroïne d’épouse, avec laquelle il avait, très comme il se doit, engendré une paire de moutards aryens aux yeux bleus, lesquels attendaient patiemment, avec sous leur petit bras de héros chacun son manuel de lecture illustré, aussi neuf et impeccable que leurs chaussures, que les ouvriers aient enfin installé leur téléphone."


* La Work Projects Administration ou WPA (créée sous le nom de Works Progress Administration) est la principale agence fédérale instituée dans le cadre du New Deal (programme économique d'état pour résorber la crise de 1929) durant la présidence de Franklin Delano Roosevelt dans le domaine des grands travaux.  [Wikipedia]


mercredi 9 octobre 2024

Queneau (asthme 3)

Queneau, Loin de Rueil : 

"Et maintenant et maintenant ça ne va plus du tout, car c’est pire qu’un étranglement, pire qu’un encerclement, pire qu’un étouffement, c’est un abîme physiologique, un cauchemar anatomique, une angoisse métaphysique, une révolte, une plainte, un cœur qui bat trop vite, des mains qui se crispent, une peau qui sue. Louis-Philippe des Cigales n’est plus que le poisson jeté sur le plancher d’une barque et qui ouvre la bouche désespérément parce qu’il se sent mourir et parce qu’il va mourir. Mais Louis-Philippe des Cigales qui sans bouger de son fauteuil a été lancé dans un monde où les hommes ne parviennent pas plus à respirer que les aquatiques sur terre arrachés à leur eau, Louis-Philippe des Cigales ne mourra pas bien qu’il se sente mourir, il ne mourra pas encore cette fois-ci, il respire de plus en plus fort, et la respiration s’arrête, rien ne rentre dans la poitrine, on croit qu’il n’y a pas moyen de tenir, et puis on tient quand même."


mardi 8 octobre 2024

Queneau (asthme 2)

Queneau, Loin de Rueil : 

"Louis-Philippe des Cigales des deux poings appuyés sur ses genoux, Louis-Philippe des Cigales penché commence à mal respirer tout simplement c’est-à-dire qu’il est en train de prendre conscience de sa respiration par le simple fait qu’elle ne fonctionne pas épatamment en ce moment. Louis-Philippe des Cigales on ne peut pas dire qu’il halète non on ne peut pas dire ça mais il est affligé en ce moment, ce moment après la prise de conscience de la difficulté de respirer, Louis-Philippe des Cigales est affligé d’une constriction des poumons, des muscles pulmonaires, des nerfs pulmoneux, des canaux pulmoniques, des vaisseaux pulmoniens, c’est une espèce d’étouffement, mais ce n’est pas un étouffement qui prend par la gorge, par le tuyau d’en haut, c’est un étouffement qui part d’en bas, qui part des deux côtés à la fois aussi, c’est un étouffement thoracique, un encerclement du tonneau respiratoire. Et maintenant et maintenant ça ne va plus du tout. Ce n’est pas un étouffement qui prend par le cou comme si on tenait ledit col de deux poignes solides, non c’est un étouffement qui monte des ténèbres du diaphragme, qui se déploie à partir de l’aine  et puis aussi c’est un étouffement triste, un effondrement du moral, une crise de conscience."


(à suivre)

lundi 7 octobre 2024

Queneau (asthme 1)

Queneau, Les Enfants du limon, livre IV, chap. LXXX :  

"Au milieu de la nuit Daniel se réveilla peu à peu. Il respirait mal. Ses poumons se durcissaient et semblaient ne plus vouloir fonctionner. Il s’assit dans son lit, aspirant péniblement et ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Par la fenêtre ouverte il vit la masse noire des arbres et les étoiles, la nature nocturne. Il détourna les yeux et regarda le mur obscur en face de lui et le lavabo qui reflétait une vague lueur. Il respirait de plus en plus mal. Il suait. La poitrine penchée contre ses genoux levés, il essayait de prendre une position qui diminuait la suffocation. Il entendit sonner 2 heures, puis 3 heures. Peu à peu l’oppression diminua. Il y avait encore comme une sorte d’âcreté dans la respiration même. Il entendit sonner 4 heures. Il murmura : « Je suis heureux, je suis heureux, je suis heureux."


Queneau, Les Enfants du limon, livre V, chap. CXVIII :

"Depuis quelques jours Daniel sentait l’air se resserrer autour de lui, se rider, se friper. Et ce soir-là lorsque couché il fut sur le point de s’endormir, à l’intérieur de sa poitrine, il sentit l’espace qui se resserrait, se fripait, se ridait, se contractait comme un vieux parchemin. Il se dressa et s’assit dans son lit et se demanda si après une dizaine d’années il allait recommencer à avoir des crises d’asthme. Il se recoucha ; mais sa respiration devenait plus lente, plus pénible, prête à s’immobiliser. Il se dressa de nouveau et s’assit, tout bossu, prenant automatiquement la position de l’asthmatique, celle des momies du Pérou celles qu’on mettait dans des jarres, celle de l’embryon.

Peut-être cela n’allait-il pas venir. Il lui sembla que sa respiration se régularisait. Il s’allongea ; mais bientôt il dut reprendre son attitude fœtale. Il attendit. Il étudiait le rythme de ses inspirations et de ses expirations. […] 

Replié sur lui-même, il sentait venir l’étouffement. Lorsqu’il allait à la pêche à La Ciotat, il regardait toujours avec horreur les cabrioles du poisson qui, gueule ouverte, sanglante du hameçon arraché, essayait de saisir un espace respirable dans cette grande masse d’air qui l’angoissait."


dimanche 6 octobre 2024

Proust & Nabokov (remémoration)

Proust, Sodome et Gomorrhe, éd. Pléiade (ancienne) p. 650 : 

"Dans ce grand «cache-cache» qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une série d'approximations graduées. On ne voit rien puis tout d'un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu'on croyait deviner. Ce n'est pas lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu'au fur et à mesure que nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où un nom est distinct, et c'est par un exercice de ma volonté et de mon attention, qui augmentait l'acuité de mon regard intérieur, que tout d'un coup j'avais percé la demi-obscurité et vu clair. En tous cas s'il y a des transitions entre l'oubli et le souvenir, alors ces transitions sont inconscientes. Car les noms d'étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé."


Nabokov, Retrouvailles, éd. Quarto p. 455 :

"Lev prit lentement le chemin du retour, traversa la place, passa devant la poste et la mendiante...

Soudain, il s'arrêta net. Quelque part au fond de sa mémoire, il y eut une sorte de léger remous, comme si quelque chose de très petit s'était éveillé et commençait à bouger. Le mot était encore invisible, mais son ombre, comme sortie de derrière un coin, commençait à apparaître et il eut envie de poser le pied sur cette ombre pour l'empêcher de se retirer et de disparaître à nouveau. Hélas, c'était trop tard. Tout s'évanouit, mais, à l'instant même où son cerveau relâchait ses efforts, la chose frémit à nouveau, de manière plus perceptible cette fois, et, telle une souris sortant de son trou quand la pièce est tranquille, il vit apparaître, silencieusement, mystérieusement, à pas légers, le corpuscule vivant d'un mot... «Donne ta patte, Joker.» Joker ! Comme c'était simple. Joker...» "



samedi 5 octobre 2024

O'Neddy (romantiques)

O'Neddy, Une fièvre de l'époque [1837] (Poésies posthumes, éd. 1877) :


"Il est depuis longtemps avéré que nous sommes, 

Dans le siècle, environ six mille jeunes hommes 

Qui du démon de l'Art nous croyant tourmentés 

Dépensons notre vie en excentricités ; 

Qui, du fatal Byron copiant les allures, 

De solennels manteaux drapons nos encolures. 

Esprits du second rang, poètes incomplets, 

Moins artistes, hélas ! qu'artistiques reflets, 

Qu'aux portes de la Gloire une commune audace 

Inconsidérément tous à la fois entasse. 

Or chacun d'entre nous, dans sa prose et ses vers, 

A quotidiennement le malheureux travers 

De mettre à nu son moi, de décrire les phases 

De son cœur, d'en trahir les occultes emphases. 

À l'excès pour ma part, j'ai ce tempérament : 

Je prends mon moi pour thème avec emportement. 

Voici l'un de ces chants : mon moi, ma fantaisie, 

Ont un fidèle écho dans cette poésie. 

Artistes incomplets, mes frères, puissiez-vous 

Y sentir palpiter le mal qui nous tient tous !"


vendredi 4 octobre 2024

Chesterton (amateurs)

Chesterton, Le jeu parfait, in Petites choses formidables, trad. Darbon : 

"Vous qui pourtant savez jouer, comme vous êtes loin du pur amour du sport ! Nous autres seuls qui ne savons pas jouer aimons vraiment le Jeu pour lui-même. Vous aimez la gloire et les vivats, vous aimez la voix sismique de la victoire, mais vous n'aimez pas le croquet. Vous n'aimerez jamais le croquet tant que vous n'apprécierez pas d'y perdre. Nous seuls, les incapables, pouvons aimer une occupation de façon désintéressée. Pour nous seuls, l'art existe pour l'art. Nous qui voyons le vrai visage du Croquet, si j'ose dire, nous sommes très heureux de le voir poser sur nous un regard de colère. On nous traite d'amateurs, mais nous en sommes très fiers, car le mot “amateur”, en français, signifie “amant”. Nous acceptons toutes les aventures où nous jette notre dame, les désastreuses comme les ennuyeuses."


The perfect game, in Tremendous trifles 

"How far you really are from the pure love of the sport – you who can play. It is only we who play badly who love the Game itself. You love glory ; you love applause ; you love the earthquake voice of victory ; you do not love croquet. You do not love croquet until you love being beaten at croquet. It is we the bunglers who adore the occupation in the abstract. It is we to whom it is art for art's sake. If we may see the face of Croquet herself (if I may so express myself) we are content to see her face turned upon us in anger. Our play is called amateurish ; and we wear proudly the name of amateur, for amateurs is but the French for Lovers. We accept all adventures from our Lady, the most disastrous or the most dreary.


jeudi 3 octobre 2024

Platon (amour-propre)

Platon, Lois V, 731-732, trad. L. Robin, Pléiade pp. 783-784 : 

"Le plus grave [...] des maux qui affligent l'âme de la plupart des hommes, c'est ce mal congénital pour lequel chacun est, envers lui-même, plein d'indulgence, et auquel personne ne s'ingénie à échapper : c'est le mal qu'on appelle l'amour-propre, en ajoutant que cette tendresse de l'individu pour lui-même est naturelle à tout homme et qu'elle est à bon droit obligatoire pour chacun. Mais ce qui est très vrai, c'est que chacun de tous nos manquements en chaque occasion a pour cause l'extrême affection que l'on a pour soi : celui qui aime s'aveugle à tel point en effet à l'endroit de ce qu'il aime, qu'il en vient à juger de travers sur ce qui est juste, bon et beau, dans la conviction que toujours ce qui est sien mérite plus d'estime que ce qui est la vérité ! En fait, celui qui sera un grand homme, celui-là au moins ne doit chérir ni lui-même, ni les choses qui sont siennes, mais ce qui est juste, aussi bien s'il se trouve que ce le soit du fait de sa propre action ou, mieux encore, du fait de celle d'autrui. Or, elle est également un résultat de cette même faute, l'illusion qui fait prendre à tous les hommes la sottise qui est la leur, pour de la sagesse : d'où il suit que nous, qui, pour ainsi dire, ne savons rien, nous nous figurons savoir tout, et que, faute de nous en remettre à autrui pour faire ce dont nous n'avons pas la connaissance, nous nous trompons en le faisant nous-mêmes. Aussi tout homme doit-il éviter de s'aimer véhémentement lui-même, mais être toujours à la poursuite de celui qui vaut mieux que lui, sans chercher à se retrancher, en une pareille situation, derrière aucun sentiment de fausse honte."