samedi 1 mai 2021

pub (normes)

 Je viens de mettre en ligne sur mon site un texte ancien : Le psychiatre, le politique et les normes

https://sites.google.com/site/lesitedemichelphilippon/psychiatrie-politique-normes

Valéry, Borges, Eco (miroirs)

Valéry, Mélange, Humanités V :

"Deux hommes se disputaient. Les épithètes s’échangeaient si vivement et promptement que l’on ne savait plus qui donnait, qui recevait.

L’intervalle des ripostes devenait si bref qu’il approchait de la plus petite durée possible, qui est celle des réponses d’un esprit se répondant à soi-même, tellement que ces deux adversaires constituaient une véritable intimité. - Chacun eût pu prendre la bouche de l’autre pour sienne."


Borges, Les théologiens (fin) in L'Aleph, Pléiade t. 1 p. 589 : 

"[...] Aurélien s'entretint avec Dieu et [...] celui-ci porte si peu d'intérêt aux différends en matière de religion qu'il le prit pour Jean de Pannonie. Mais cela ferait croire à de la confusion dans l'esprit divin. Il est plus correct de dire qu'au paradis Aurélien apprit que pour l'insondable divinité lui et Jean de Pannonie (l'orthodoxe et l'hérétique, celui qui haïssait et celui qui était haï, l'accusateur et la victime) n'étaient qu'une même personne."

Aureliano conversó con Dios y [...] Éste se interesa tan poco en diferencias religiosas que lo tomó por Juan de Panonia. Ello, sin embargo, insinuaría una confusión de la mente divina. Más correcto es decir que en el paraíso, Aureliano supo que para la insondable divinidad, él y Juan de Panonia (el ortodoxo y el hereje, el aborrecedor y el aborrecido, el acusador y la víctima) formaban una sola persona.


Eco, Le Nom de la rose, Septième jour :

"Non sans frémir, je m'aperçus qu'en ce moment ces deux hommes, s'affrontant en un combat mortel, s'admiraient à tour de rôle, comme si chacun d'eux n'avait agi que pour obtenir les félicitations de l'autre. Mon esprit fut traversé par la pensée que les arts déployés par Bérenger pour séduire Adelme, et les gestes simples et naturels par lesquels la jeune fille avait suscité ma passion et mon désir, n'étaient rien, quant à la ruse et à l'habileté forcenée dans la conquête de l'autre, en face de cette séduction réciproque qui avait lieu sous mes yeux à l'instant, et qui s'était déroulée sept jours durant, chacun des deux interlocuteurs donnant, pour ainsi dire, de mystérieux rendez-vous à l'autre, chacun aspirant secrètement à l'approbation de l'autre, qu'il redoutait et haïssait."

    Mi resi conto, con un brivido, che in quel momento quei due uomini, schierati per una lotta mortale, si ammiravano a vicenda, come se ciascuno avesse agito solo per ottenere il plauso dell’altro. La mia mente fu attraversata dal pensiero che le arti dispiegate da Berengario per sedurre Adelmo, e i gesti semplici e naturali con cui la fanciulla aveva suscitato la mia passione e il mio desiderio, erano nulla, quanto ad astuzia, e forsennata abilità nel conquistare l’altro, di fronte alla vicenda di seduzione che si svolgeva sotto i miei occhi in quel momento, e che si era dipanata lungo sette giorni, ciascuno dei due interlocutori dando, per così dire, misteriosi convegni all’altro, ciascuno segretamente aspirando all’approvazione dell’altro, che temeva e odiava. 

vendredi 30 avril 2021

Queneau (incipit)

 Queneau, Zazie en el metro, traduction Domingo Pruna : 

« ¿ Por qué apestan tanto ? - se preguntó Gabriel, abrumado -. Es increíble, no se limpian jamás. En el periódico dicen que ni el once por ciento de las viviendas de París tienen cuarto de baño, cosa que no me sorprende, pero uno se puede lavar sin ellos. Todos esos que me rodean no deben de hacer grandes esfuerzos. Por otra parte, tampoco es una selección entre lo más cochambroso de París. No hay razón. El azar los ha reunido. No puede suponerse que la gente que aguarda en la estación de Austerlitz huela peor que la que espera en la estación de Lyon. No, de verdad, no hay razón. Pero ¡ qué olor, de todos modos ! »

Gabriel se sacó de la manga un pañuelo de seda color malva y se taponó las napias.

- ¿ Qué es lo que apesta así ? - dijo una mujer en voz alta.

No pensaba en ella al decirlo ; no era egoísta ; lo que quería era hablar del perfume que emanaba del caballerete.

- Esto, buena mujer - contestó Gabriel, que era rápido en la réplica -, es Barbouze, un perfume de chez Fior. 


Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. Pas possible, ils se nettoient jamais. Dans le journal, on dit qu'il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, ça m'étonne pas, mais on peut se laver sans. Tous ceux-là qui m'entourent, ils doivent pas faire de grands efforts. D'un autre côté, c'est tout de même pas un choix parmi les plus crasseux de Paris. Y a pas de raison. C'est le hasard qui les a réunis. On peut pas supposer que les gens qu'attendent à la gare d'Austerlitz sentent plus mauvais que ceux qu'attendent à la gare de Lyon. Non vraiment, y a pas de raison. Tout de même quelle odeur.

Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve et s'en tamponna le tarin.

– Qu'est-ce qui pue comme ça? dit une bonne femme à haute voix.

Elle pensait pas à elle en disant ça, elle était pas égoïste, elle voulait parler du parfum qui émanait de ce meussieu.

– Ça, ptite mère, répondit Gabriel qui avait de la vitesse dans la repartie, c'est Barbouze, un parfum de chez Fior.


jeudi 29 avril 2021

Flaubert (incipit)

 Flaubert, Madame Bovary, traduction Eleanor Marx-Aveling* (1886) :

"We were in class when the head-master came in, followed by a "new fellow," not wearing the school uniform, and a school servant carrying a large desk. Those who had been asleep woke up, and every one rose as if just surprised at his work.

The head-master made a sign to us to sit down. Then, turning to the class-master, he said to him in a low voice

- "Monsieur Roger, here is a pupil whom I recommend to your care ; he'll be in the second. If his work and conduct are satisfactory, he will go into one of the upper classes, as becomes his age."

The "new fellow," standing in the corner behind the door so that he could hardly be seen, was a country lad of about fifteen, and taller than any of us. His hair was cut square on his forehead like a village chorister's; he looked reliable, but very ill at ease. Although he was not broad-shouldered, his short school jacket of green cloth with black buttons must have been tight about the arm-holes, and showed at the opening of the cuffs red wrists accustomed to being bare. His legs, in blue stockings, looked out from beneath yellow trousers, drawn tight by braces, He wore stout, ill-cleaned, hob-nailed boots."


* (fille de Karl Marx)


Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail. 

Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d'études : 

- Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands , où l'appelle son âge. 

Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.


mercredi 28 avril 2021

Céline (incipit)

 Céline, Journey to the End of the Night, traduction R. Manheim :

« Here's how it started. I'd never said a word. Not one word. It was Arthur Ganate that made me speak up. Arthur was a friend from med school. So we meet on the Place Clichy. It was after breakfast. He wants to talk to me. I listen. "Not out here," he says. "Let's go in." We go in. And there we were. "This terrace," he says, "is for jerks. Come on over there." Then we see that there's not a soul in the street, because of the heat ; no cars, nothing. Same when it's very cold, not a soul in the street; I remember now, it was him who had said one time : "The people in Paris always look busy, when all they actually do is roam around from morning to night ; it's obvious, because when the weather isn't right for walking around, when it's too cold or too hot, you don't see them anymore; they're all indoors, drinking their cafés crèmes or their beers. And that's the truth. The century of speed! they call it. »



Céline, Viaje al fin de la noche, traduction ? :

« La cosa empezó así. Yo nunca había dicho nada. Nada. Fue Arthur Gánate quien me hizo hablar. Arthur, un compañero, estudiante de medicina como yo. Resulta que nos encontramos en la Place Clichy. Después de comer. Quería hablarme. Lo escuché. « ¡ No nos quedemos fuera ! – me dijo -. ¡ Vamos adentro ! » Y fui y entré con él. « ¡ Esta terraza está como para freír huevos ! ¡ Ven por aquí ! », comenzó. Entonces advertimos también que no había nadie en las calles, por el calor; ni un coche, nada. Cuando hace mucho frío, tampoco; no ves a nadie en las calles; pero, si fue él mismo, ahora que recuerdo, quien me dijo, hablando de eso: « La gente de París parece estar siempre ocupada, pero, en realidad, se pasean de la mañana a la noche ; la prueba es que, cuando no hace bueno para pasear, demasiado frío o demasiado calor, desaparecen. Están todos dentro, tomando cafés con leche o cañas de cerveza. ¡Ya ves! ¡ El siglo de la velocidad !, dicen. »


Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. «Restons pas dehors! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. 


mardi 27 avril 2021

Proust (incipit)

 Proust, Swann's Way (traduction Lydia Davis) :

« For a long time, I went to bed early. Sometimes, my candle scarcely out, my eyes would close so quickly that I did not have time to say to myself : “I’m falling asleep.” And, half an hour later, the thought that it was time to try to sleep would wake me ; I wanted to put down the book I thought I still had in my hands and blow out my light ; I had not ceased while sleeping to form reflections on what I had just read, but these reflections had taken a rather peculiar turn ; it seemed to me that I myself was what the book was talking about : a church, a quartet, the rivalry between François I and Charles V. This belief lived on for a few seconds after my waking ; it did not shock my reason but lay heavy like scales on my eyes and kept them from realizing that the candlestick was no longer lit.  »


Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. 

lundi 26 avril 2021

Valéry (eau)

 Valéry, Louanges de l'eau*, 1935, Pléiade t. 1 p. 202 : 

"Plus d’un chanta le vin.

Innombrables sont les poètes qui ont, jusqu’au lyrisme, élevé leur ivresse et tendu vers les dieux la coupe de vin fort que leur âme attendait.

Le vin très précieux mérite ces louanges. Mais quelle ingratitude et quelle grande erreur chez ceux qui blasphémèrent l'eau !…

Divine lucidité, Roche transparente, merveilleux Agent de vie, eau universelle, je t’offrirais volontiers l’hommage de litanies infinies.

Je dirai l'eau tranquille, luxe suprême des sites, où elle tend des nappes de calme absolu, sur le plan pur desquelles toutes choses mirées paraissent plus parfaites qu’elles-mêmes. Là, toute la nature se fait Narcisse, et s’aime…

L'eau mouvante, qui par douceur et violence, par suintements et par usure prodigieusement lente, par son poids comme par courants et tourbillons effrénés, par brumes et par pluies, par ruisseaux, par cascades et cataractes, façonne le roc, polit le granit, use le marbre, arrondit le galet indéfiniment, berce et dispose en molles traînes et en douces plages tout le sable qu’elle crée. Elle travaille et diversifie, sculpte et décore la figure morne et brutale du sol dur.

L'eau multiforme habite les nuées et comble les abîmes ; elle se pose en neige sur les cimes au soleil, d’où pure elle s’écoule ; et suivant des chemins qu’elle sait, aveugle et sûre de son étrange certitude, descend invinciblement vers la mer, sa plus grande quantité."


[* texte publicitaire pour l'eau Perrier]

dimanche 25 avril 2021

Daumal (voix)

 Daumal, La grande Beuverie, 1, 2 : 

"[...] La grande voix de derrière les fagots, comme nous l’appelions dans notre langage de soiffards, s’était un peu élevée. Elle sortait effectivement de derrière un tas de fagots, ou de caisses à biscuits, c’était difficile à savoir à cause de la fumée et de la fatigue ; et elle disait :

- Quand il est seul, le microbe (j’allais dire : l’homme) réclame une âme sœur, comme il pleurniche, pour lui tenir compagnie. Si l’âme sœur arrive, ils ne peuvent plus supporter d’être deux, et chacun commence à se frénétiser pour devenir un avec l’objet de ses tiraillements intestins. N’a pas de bon sens : un, veut être deux ; deux, veut être un. Si l’âme sœur n’arrive pas, il se scinde en deux, il se dit : bonjour mon vieux, il se jette dans ses bras, il se recolle de travers et il se prend pour quelque chose, sinon pour quelqu’un. Vous n’avez pourtant qu’une chose en commun, c’est la solitude ; c’est-à-dire tout ou rien, cela dépend de vous."


samedi 24 avril 2021

Flaubert + Nabokov (papier de soie)

 Nabokov a repris un très beau motif visuel que Flaubert avait utilisé dans une phrase merveilleusement galbée :

Flaubert

Madame Bovary, I, VI : 

"Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page."


Nabokov

1.

Sounds : "Your eyes were limpid, as if a pellicle of silken paper had fluttered off them - the kind that sheathes illustrations in precious books."

Bruits (Quarto) : "Tes yeux étaient clairs, comme si une feuille de papier de soie, celles qui recouvrent les illustrations des livres précieux, en était partie."


2.

Glory chap. 9 : "All this was taking place at a garden table on the terrace before the hotel, early in the morning. The day promised to be lovely; the cloudless sky still had a hazy cast, as a sheet of gauze paper sometimes covers an exceptionally vivid frontispiece in an expensive edition of fairy tales. Martin carefully removed this translucent sheet, and there, down the white steps, swinging her low hips ever so slightly, wearing a bright-blue skirt across which an orderly ripple ran back and forth as, stepping down with calculated unhurriedness, first one foot and then the other extended the tip of its polished shoe, rhythmically balancing her brocaded handbag and already smiling, her hair parted on one side, came a limpid-eyed, slender-necked woman with large black earrings that also swung in rhythm with her descent."

L'Exploit chap. 9 (trad. Pléiade) : "La scène se passait autour d'une table de jardin sur la terrasse devant l'hôtel, un matin de bonne heure. La journée promettait d'être belle ; le ciel sans nuages gardait encore un voile de brume, telles ces feuilles de papier de soie qui recouvrent parfois les frontispices aux couleurs exceptionnellement vives dans des éditions de luxe de contes de fées. Martin enleva avec précaution cette feuille translucide et là-bas, sur les marches blanches, balançant imperceptiblement ses hanches basses drapées d'une jupe bleu vif qui ondoyait d'avant en arrière tandis qu'elle descendait avec une lenteur calculée, pointant à chaque marche le bout de sa chaussure vernie, balançant en rythme son sac à main de brocart, les lèvres esquissant déjà un sourire, les cheveux ramenés sur le côté, arrivait une femme aux yeux limpides, au cou de cygne, avec de grandes boucles d'oreilles noires qui se balançaient également au rythme de ses pas."


Glory ch. 10 : "Upon her, upon that frontispiece, which, after the removal of the gauze paper, had proved to be a little coarse, a little too gaudy, Martin replaced the haze and through it the colors reassumed their mysterious charm."

L'Exploit ch. 10 (Pléiade) : "Sur elle, sur ce frontispice qui, après le retrait du papier de soie, était apparu un peu grossier, un peu trop coloré, Martin remit le voile, et, à travers lui, les couleurs reprirent leur charme mystérieux." 


3.

Laughter in the dark ch. 28 : "A few days later he woke up earlier than usual, threw open the shutters, smiled at the tender blue sky and at the soft green slopes, luminous yet hazy, as if it were all a bright frontispiece under tissue paper, and he felt a strong longing to climb and wander, and to breathe the thyme-scented air."

Rire dans la nuit chap 28 (Pléiade) : "Quelques jours plus tard, il se réveilla plus tôt que d'habitude, ouvrit grands les volets, adressa un sourire au ciel bleu pâle et aux coteaux vert tendre, lumineux bien que noyés dans la brume, comme si tout cela était un éclatant frontispice derrière une feuille de papier de soie, et il eut très envie d'aller se promener sur les hauteurs pour respirer l'air embaumé de thym."


4.

Lolita, 1,5 : "The days of my youth, as I look back on them, seem to fly away from me in a flurry of pale repetitive scraps like those morning snow storms of used tissue paper that a train passenger sees whirling in the wake of the observation car."

Lolita, 1, 5 (Couturier) : "Quand je repense à ma jeunesse, j'ai l'impression que les jours s'enfuient loin de moi en un tourbillon sans fin de pâles lambeaux pareils à ces blizzards matinaux de papiers de soie chiffonnés que le voyageur voit voler en spirale dans le sillage du wagon panoramique."

Lolita, I, 5, (Kahane) : "« Quand je me retourne vers le passé, les mois et les années de ma jeunesse semblent filer au vent du souvenir errant en une nuée de lambeaux identiques et pâles, telles ces tempêtes matinales de papiers chiffonnés que le voyageur voit tourbillonner dans le sillage du train. »


5.

Pnin, III, VI : "whereupon it shed a pocket comb, a Christmas card, Pnin’s notes, and a gauzy wraith of tissue paper, which descended with infinite listlessness to Pnin’s feet and was replaced by Mr. Case on the Great Seals of the United States and Territories."

Pnine III, VI, Chrestien : "... il en tomba un peigne de poche, une carte de Noël, les notes de Pnine, et un fantôme de papier soie transparent, qui descendit avec une nonchalance infinie jusqu’aux pieds de Pnine pour être replacé par Mr. Case sur les Grands Sceaux des Etats-Unis et des territoires."

Pnine III, VI, Couturier : "... ce qui entraîna la chute d'un peigne de poche, d'une carte de Noël, de la fiche de Pnine et du spectre vaporeux d'un bout de papier de soie qui retomba avec une nonchalance infinie aux pieds de Pnine, Mr Case le replaçant aussitôt sur les Grands Sceaux des États-Unis et des Territoires." 


6.

Speak Memory 10 1 : "The edition I had (possibly a British one) remains in the stacks of my memory as a puffy book bound in red cloth, with a watery-gray frontispiece, the gloss of which had been gauzed over when the book was new by a leaf of tissue paper. I see this leaf as it disintegrated - at first folded improperly, then torn off - but the frontispiece itself, which no doubt depicted Louise Pointdexter’s unfortunate brother (and perhaps a coyote or two, unless I am thinking of The Death Shot, another Mayne Reid tale), has been so long exposed to the blaze of my imagination that it is now completely bleached (but miraculously replaced by the real thing, as I noted when translating this chapter into Russian in the spring of 1953, and namely, by the view from a ranch you and I rented that year."

Autres rivages (Pléiade) 10-1 : "L'édition que j'avais (peut-être bien une édition anglaise) demeure dans les rayonnages de ma mémoire comme un livre bouffi relié en toile rouge, avec un frontispice gris déteint, dont l'éclat était voilé, quand le livre était neuf, par une feuille de papier de soie. Je vois cette feuille en train de se désagréger - d'abord malencontreusement pliée puis arrachée -, mais le frontispice lui-même, qui représentait sans doute le malheureux frère de Louise Pointdexter (et peut-être un ou deux coyotes, à moins que je ne confonde avec Le Coup de fusil mortel, autre histoire de Mayne Reid), a été si longtemps exposé aux feux de mon imagination qu'il est à présent complètement décoloré (mais miraculeusement remplacé par la chose en soi, ainsi que j'en fis la remarque en traduisant ce chapitre en russe au cours du printemps 1953, c'est-à-dire par la vue qu'on avait depuis un ranch que toi et moi avions loué cette année-là."


vendredi 23 avril 2021

Descartes (méthode)

Descartes, Règle II AT X pp. 363-364, FA I pp. 81-82 : 

"Nous ne condamnons point pour autant, certes, cette manière de philosopher que les autres ont cultivée jusqu'à présent, ni ces machines de guerre, si bien adaptées aux joutes oratoires, que sont les syllogismes probables de la scolastique ; car elles exercent les jeunes esprits et les stimulent par l'appel qu'elles font à l'émulation ; et il vaut bien mieux former les esprits par des opinions de cette sorte, si manifestement incertaines soient-elles, puisqu'elles divisent les savants, plutôt que de les laisser libres et abandonnés à eux-mêmes. Peut-être en effet courraient-ils à des précipices s'ils n'avaient point de guide ; tant qu'ils mettront leurs pas dans les traces de leurs précepteurs, ils pourront parfois s'éloigner de la vérité, du moins suivront-ils un chemin plus sûr, à ce titre au moins qu'il aura déjà été exploré par de plus prudents qu'eux-mêmes. Moi-même je me félicite d'avoir été jadis éduqué de cette manière dans les écoles."


"Neque tamen idcirco damnamus illam, quam caeteri hactenus invenerunt, philosophandi rationem, et scholasticorum aptissima bellis probabilium syllogismorum tormenta, quippe exercent puerorum ingenia, et cum quadam aemulatione promovent, quae longe melius est ejusmodi opinionibus informari, | etiamsi illas incertas esse appareat, cum inter eruditos sint controversae, quam si libera sibi ipsis relinquerentur. Fortasse enim ad praecipitia pergerent sine duce; sed quamdiu praeceptorum vestigiis insistent, licet a vero nonnunquam deflectant, certe tamen iter capessent, saltem hoc nomine magis securum, quod jam a prudentioribus fuerit probatum. Atque ipsimet gaudemus, nos etiam olim ita in scholis fuisse institutos."