vendredi 1 décembre 2023

Tsvetaeva (musique)

Tsvetaeva, "Ma mère et la musique" (Le Diable et autres écrits, trad. V. Lossky), in Trésor de la nouvelle russe t. 2 Belles-Lettres p. 163 : 

" — Maman (c'était son dernier été, le dernier mois du dernier été) pourquoi quand c'est toi qui joues Warum cela sonne tout autrement ? — Warum, Warum ? plaisanta ma mère du fond de ses oreillers. Puis effaçant le sourire de son visage : — Eh bien, lorsque tu auras grandi, lorsque tu te retourneras sur toi-même et que tu demanderas Warum tout a tourné comme cela a tourné, warum rien n'a réussi non seulement pour toi, mais aussi pour tous ceux que tu as aimés, que tu as joués, – rien n'a réussi à personne, alors tu sauras jouer Warum."


...par Richter, très lent et, comme souvent avec SR, assez "minéral"

https://www.youtube.com/watch?v=__lxOjIT2uA


jeudi 30 novembre 2023

Unamuno (littérature)

Unamuno, Comment se fait un roman, trad. Vauthier et Garcia. Allia, 2010, p. 13 : 

"Ce qu’en littérature on appelle production n’est autre qu’une consommation, ou, plus précisément, une consomption. Celui qui met par écrit ses pensées, ses rêves, ses sentiments, les consume, les tue. Dès qu’une de nos pensées est fixée par l’écriture, exprimée, cristallisée, elle est morte et elle n’est pas plus la nôtre que ne le sera un jour sous la terre notre propre squelette." 


mercredi 29 novembre 2023

Vautrin (ensevelissement)

Vautrin, Adieu la vie, adieu l’amour chap. 1 : 

"D’un index rageur il s'agrandissait les trous de nez pour faire passer l'air, voilà, je respire maintenant, il riait le statufié en boules de glaise, voilà qu'il criait de plus belle, j'suis pas encore raplati ! Pour s'expliquer, il remuait, il gigotait si fort qu'il avait fini par faire glisser le tas de chairs gluantes qui l'embourbait.

Peu à peu, il sortait de sa berlue. Il émergeait avec lenteur de la confiture d'homme, rampait sous les débris, faisait son chemin avec obstination, forniquait à l'aveugle une demi-livre de poumons en bourtouillade, touchait à d'autres bidoches, s'enfonçait, trifouillait une clavicule sèche, barre-toi, gouape infecte, les mots dansaient dans sa bouche, place aux macchabées d'aujourd'hui, il grommelait, le blair au vent il se traînait sur le bide, cloporte à glu, il avançait sous sa carapace immonde, il se faisait penser à ces foutus débardeurs d'excréments, genre bestioles scarabées qui deviennent bleues quand les gamins leur crachent dessus, les bousiers, le mot du dictionnaire lui revenait, il se voyait en géotrupe de dernière catégorie, roulant sa boule de merde devant lui, il écartait des pelotes de chevelures, des flingots, des godasses avec ses bras courts, son ventre était trempé comme un mouchoir de rhume, il insultait les squelettes et les clamsés d'avant-hier pour enrayer son envie de gerber, il déblayait l'ordure décomposée, c'était un sacré tintouin, veux-tu aller t'allonger plus loin, nom d'un foutre ! Il venait d'écrouler un tas d'ossailles, il avait commencé à se dresser sur ses guibolles, j'te jure que j't'en veux pas mon camarade mais tu cognes plus dur qu'une fosse d'abattoir, il tâtait ses propres phalanges, ses poignets, palpait ses miches, vérifiait l’enroulis de ses molletières jusqu'à la tige des godillots, deux pieds, y a l'compte, quel bonheur ! à part la tête qui branle, le ventre est superbe et un, deux, trois, tout le monde sont là, mes bijoux de famille sont en place, il s'extasiait. Il levait ses bras comme deux bâtons. Il grimaçait, il clinquait de partout quand il faisait un effort. […]

Il faisait des bulles avec sa bouche comme un crapaud, oula, oula, pensez donc, il marmonnait, je tangue, je tiens pour ainsi dire par les boutons de ma vareuse. Mais c'est normal. Je reviens de loin. Il titubait deux pas de guingois au fond du cacatoir, au milieu de l'odeur impitoyable, reprenait pied au fond de l'entonnoir, sacré bain de gadouille […]."



mardi 28 novembre 2023

Grossman (soumission)

Grossman (Vassili), Vie et destin, trad. Berelowitch et Coldefy-Faucard, LP p. 280 :

"Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu'ait révélé cette période est la soumission. On a vu d'énormes files d'attente se constituer devant les lieux d'exécution et les victimes elles-même veillaient au bon ordre de ces files. On a vu des mères prévoyantes qui, sachant qu'il faudrait attendre l'éxécution pendant une longue et chaude journée, apportaient des bouteilles d'eau et du pain pour leurs enfants. Des millions d'innocents, pressentant une arrestation prochaine, préparaient un paquet avec du linge et une serviette et faisaient à l'avance leurs adieux. […] Et ce ne furent pas des dizaines de milliers, ni même des dizaines de millions, mais d'énormes masses humaines qui assistèrent sans broncher à l'extermination des innocents. Mais ils ne furent pas seulement des témoins résignés ; quand il le fallait, ils votaient pour l'extermination, ils marquaient d'un murmure approbateur leur accord avec les assassinats collectifs. Cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d'inattendu. Bien sûr, il y eut la résistance, il y eut le courage et la ténacité des condamnés, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand, pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celle de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable."


lundi 27 novembre 2023

Irving (origine)

Irving (John), Le Monde selon Garp, trad. Rambaud, chap. 1 :

"Jenny avait le sentiment d’avoir grandi à bord d’un énorme navire, sans jamais avoir vu, et encore moins compris, la salle des machines. Elle aimait les dimensions auxquelles l’hôpital ramenait tout : ce que les malades mangeaient, si cela les aidait de manger, où passait ce qu’ils mangeaient. Dans son enfance, elle n’avait jamais vu de vaisselle sale ; en fait, lorsque les bonnes desservaient la table, Jenny était convaincue qu’elles jetaient la vaisselle (il s’écoula un certain temps avant qu’on ne la laisse entrer dans la cuisine). Et Jenny crut longtemps que, le matin, lorsque la voiture du laitier apportait les bouteilles de lait, elle apportait en même temps la vaisselle du jour, tant le bruit, ces chocs et cliquetis de verrerie, ressemblait au bruit qui sortait de la cuisine où étaient enfermées les bonnes occupées à faire Dieu sait quoi avec la vaisselle.

Pas une seule fois avant l’âge de cinq ans Jenny Fields ne vit la salle de bains de son père. Elle tomba dessus un matin qu’elle avait humé le parfum de l’eau de Cologne paternelle et remonté la piste. Elle découvrit une cabine de douches remplies de buée – très moderne pour 1925 –, un WC privé, une rangée de flacons tellement différents des flacons de sa mère que Jenny crut avoir découvert le repaire d’un homme mystérieux qui, à l’insu de tous, aurait habité chez eux depuis des années. Ce qui, du reste, était bien le cas.

A l’hôpital, Jenny savait où passaient toutes les choses – et elle était en train d’apprendre, en termes très prosaïques, d’où presque toutes les choses venaient."


Jenny felt she had grown up on a large ship without having seen, much less understood, the engine room. She liked how the hospital reduced everything to what one ate, if it helped one to have eaten it, and where it went. As a child she had never seen the dirty dishes ; in fact, when the maids cleared the table, Jenny was sure they were throwing the dishes away (it was some time before she was even allowed in the kitchen). And when the milk truck brought the bottles every morning, for a while Jenny thought that the truck brought the day’s dishes too – the sound, that glassy clatter and bang, being so like the sound of the maids in the closed kitchen, doing whatever they did to the dishes. 

Jenny Fields was five before she saw her father’s bathroom. She tracked it down one morning by following the scent of her father’s cologne. She found a steamy shower stall – quite modern for 1925 – a private toilet, a row of bottles so unlike her mother’s bottles that Jenny thought she had discovered the lair of a secret man living undetected in their house for years. In fact, she had.

In the hospital, Jenny knew where everything went and she was learning the unmagical answers to where almost everything came from.


dimanche 26 novembre 2023

Alain-Fournier (effroi)

Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes III, IX : 

"Il allait répondre, lorsqu'une figure échevelée, hagarde, se dressa entre nous. C'était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car elle avait le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser, car elle avait le front écorché au-dessus de l'oeil droit et du sang figé dans les cheveux.

Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, descendue dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté tout d'un coup, n'importe quand, à l'instant de se mettre à table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête du petit garçon... et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement, les supplient de se taire et de ne plus se battre.

Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eût regardée, qu'elle fût accourue tout de même, qu'elle fût tombée de la même façon, échevelée, pleurante, salie."


samedi 25 novembre 2023

Aymé (propreté)

Aymé, Les Tiroirs de l'inconnu chap. XII :

"La colère, c’est le pied de cochon, c’est surtout les gants. J’ai fait une chose abominable encore une fois. Je suis sale, Volodia, je n’aime pas me laver et si j’étais seule, je sais que je serais toujours sale et que je souffrirais pas. Alors, avec Tatiana, qui est propre tous les jours, même aux endroits qu’on ne voit pas, c’est la guerre qui ne finit pas. Elle me surveille, elle m’interroge et moi je mens, je dis que j’ai lavé les pieds et souvent, je n’ai pas lavé, mais Tatiana s’aperçoit presque toujours. Si j’étais vraie mère, je me laverais tous les matins pour ne pas qu’elle ait une peine à cause de moi, mais je suis un monstre. Un monstre.

Des yeux de Sonia des larmes ont coulé dans son assiette sur une peau de banane."


vendredi 24 novembre 2023

Aymé (mariage)

Aymé, La Table-aux-Crevés, chap. XIII : 

"Truchot avait des notions très fermes sur l’évolution sentimentale des valeurs arithmétiques du mariage. Il pensait que les solidarités de nourriture sont les assises essentielles de l’amour conjugal, la faribole par-dessus le marché. La première année de son mariage, lorsque la Louise était tombée malade, il avait observé que la sollicitude naît d’une inquiétude matérielle, la tendresse de la sollicitude. Comme la maladie, dont il ne s’était pas ému d’abord, paraissait devoir durer, il s’était dit avec anxiété : « Pourvu qu’elle soit relevée avant les foins. » Et par la suite, il ne devait jamais oublier avec quelle reconnaissance attendrie il avait vu sa femme se rétablir avant le temps de la fenaison."


jeudi 23 novembre 2023

Apollinaire (nature et artifice)

Apollinaire, Lettres à Lou, 19 mai 1915, Gallimard p. 385-386 : 

"Ici, le printemps commence à défleurir et ça me fait un peu de peine. Aujourd'hui cependant j'ai vu une aubépine rose en fleurs, je ne sais pas d'ailleurs si c'est le vrai nom de cet arbre charmant. Il était tout en fleurs, les petites feuilles s'y mêlaient agréablement aux fleurs rouges plutôt que roses et pressées et nombreuses. On aurait dit une œuvre d'art, une plante artificielle ou obtenue par un art particulier comme par exemple chez les Japonais. Car, il y a quelque chose de bien singulier dans les arts raffinés c'est qu'ils produisent des œuvres qui lorsqu'elles ne veulent pas viser au sublime sont bien plus gracieuses, plus belles même que ce que la nature peut produire dans les mêmes proportions et ma foi, un feu d'artifice, aussi, est à première vue bien plus beau que la guerre. C'est là non point une apparence vaine, mais un fait de plaisir immédiat pour nos sens blasés d'hommes qui de fils en pères [sic] sont un peu habitués à la nature ; cependant dès qu'on approfondit on voit qu'il y a dans la nature quelque chose de supérieur à ce qui n'est que l'artifice. C'est la vie même et pour que l'œuvre d'art y atteigne il faut l'inspiration. Et l'inspiration se rencontre rarement dans les œuvres qui ne s'adressent qu'à la joie superficielle des sens. C'est pourquoi il arrive bien souvent que les œuvres inspirées ne sont pas immédiatement agréables.

L'amour aussi est une œuvre d'art et il est plus important qu'il soit animé par l'inspiration qui est la vie même, que d'être, dès l'abord, trop plaisant, trop seulement plaisant."


mercredi 22 novembre 2023

Aguéev (statue)

Aguéev, Roman avec cocaïne chap. 4 p. 108 (traduction Lydia Chweitzer) :  

"Vers le soir la pluie s’arrêta, mais les trottoirs et l’asphalte étaient encore mouillés, les réverbères s’y reflétaient comme dans des lacs noirs. Les candélabres gigantesques des deux côtés d’un Gogol de granit bourdonnaient doucement. Cependant, leurs boules laiteuses, dans la résille de leur monture, suspendues au sommet de ces mâts de fonte, éclairaient mal en bas, et ce n’est que çà et là, dans les tas noirs des feuillages mouillés, que clignotaient leurs pièces d’or. Une goutte de pluie se détacha du nez pointu, du nez en pierre, accrocha en tombant la lueur du réverbère, s’alluma de bleu et s’éteignit aussitôt."


texte cité dans La Désobligeante :

http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/07/p.html