vendredi 8 septembre 2023

Céline (compréhension 1/2)

Céline, Lettre à M. Hindus 28 juillet 1947, Pléiade p. 932 : 

"[…] il est impossible à un être humain d'excéder son aire psychique... il comprend tout ce qui tombe dans son rayon... tout ce qui le dépasse il l'exècre... ainsi du singe qui tend à massacrer tout ce qu'il ne comprend pas... et tout de suite ! Ainsi le critique, ainsi l'éditeur. Ce que veut le con c'est un miroir pour son âme de con où il puisse s'admirer – d'où le cinéma et les romans d'immenses tirages – 'miroirs pour les âmes du plus grand nombre de cons possibles'. Cette loi vaut aussi pour la psychologie, la graphologie, etc... Comment comprendre ce qui vous dépasse ? Impossible. Alors en avant pour le bla-bla-bla."


jeudi 7 septembre 2023

Toole (incipit)

Toole, John Kennedy, La Conjuration des imbéciles, incipit, traduction Carasso : 

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d’une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l’intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d’autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s’avançaient sous la moustache noire et broussailleuse et, à leur commissure, s’enfonçaient en petits plis pleins de désapprobation et de miettes de pommes de terre chips. À l’ombre de la visière verte, les yeux dédaigneux d’Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des signes de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l’absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l’existence de son âme."


A green hunting cap squeezed the top of the fleshy balloon of a head. The green earflaps, full of large ears and uncut hair and the fine bristles that grew in the ears themselves, stuck out on either side like turn signals indicating two directions at once. Full, pursed lips protruded beneath the bushy black moustache and, at their corners, sank into little folds filled with disapproval and potato chip crumbs. In the shadow under the green visor of the cap Ignatius J. Reilly’s supercilious blue and yellow eyes looked down upon the other people waiting under the clock at the D.H. Holmes department store, studying the crowd of people for signs of bad taste in dress. Several of the outfits, Ignatius noticed, were new enough and expensive enough to be properly considered offenses against taste and decency. Possession of anything new or expensive only reflected a person’s lack of theology and geometry; it could even cast doubts upon one’s soul.



mercredi 6 septembre 2023

Goncourt (Fragonard / Diderot)

Goncourt, Journal 5 décembre 1859 :

"À la fin des sociétés troublées, quand il n'y a plus de doctrines, d'écoles, que l'art est entre une tradition perdue et une tradition qui s'inaugure, il se trouve des décadents singuliers, prodigieux, libres, charmants, des aventuriers de la ligne et de la couleur, qui mêlent tout, risquent tout et marquent toutes choses d'un cachet singulier, corrompu, rare ; brouillons de bonne foi, d'élan, d'abondance, de génie, qui semblent un grand artiste manqué, une imagination qui déborde, etc. Tel Fragonard – le plus merveilleux des improvisateurs parmi les peintres. Je m'imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous deux, même feu, même verve. Une page de Fragonard, c'est comme une peinture de Diderot : même ton polissonnant et ému, tableaux de famille, attendrissement de la nature, liberté d'un conte libre. Tous deux se jouant de la forme précise, absolue, de la pensée ou de la ligne. Diderot, parleur sublime plus grand qu'écrivain ; Fragonard, plus dessinateur que peintre. Hommes du premier mouvement, de la pensée jetée toute vive et naissante aux yeux ou à l'idée."    



mardi 5 septembre 2023

Michelet (travail industriel)

Michelet, Le Peuple 1° partie, ch. II : 

"Aujourd'hui de nouveaux métiers se sont créés, qui ne demandent guère d'apprentissage et reçoivent un homme quelconque. Le véritable ouvrier, dans ces métiers, c'est la machine ; l'homme n'a pas besoin de beaucoup de force, ni d'adresse ; il est là seulement pour surveiller, aider cet ouvrier de fer. Cette malheureuse population asservie aux machines comprend quatre cent mille âmes, ou un peu plus. […]… les grands ateliers de filage et tissage, véritable enfer de l'ennui. Toujours, toujours, toujours, c'est le mot invariable que tonne à votre oreille le roulement automatique dont tremblent les planchers. Jamais l'on ne s'y habitue. Au bout de vingt ans, comme au premier jour, l'ennui, l'étourdissement sont les mêmes, et l'affadissement. Le coeur bat-il dans cette foule ? bien peu, son action est comme suspendue ; il semble, pendant ces longues heures, qu'un autre coeur, commun à tous, ait pris la place, coeur métallique, indifférent, impitoyable, et que ce grand bruit assourdissant dans sa régularité n'en soit que le battement. […] Le travail solitaire du tisserand était bien moins pénible. Pourquoi ? c'est qu'il pouvait rêver. La machine ne comporte aucune rêverie, nulle distraction. Vous voudriez un moment ralentir le mouvement, sauf à le presser plus tard, vous ne le pourriez pas. L'infatigable chariot aux cent broches est à peine repoussé, qu'il revient à vous. Le tisserand à la main tisse vite ou lentement selon qu'il respire lentement ou vite; il agit comme il vit ; le métier se conforme à l'homme. Là, au contraire, il faut bien que l'homme se conforme au métier, que l'être de sang et de chair où la vie varie selon les heures, subisse l'invariabilité de cet être d'acier. […] Le rhythme de la navette, lancée et ramenée à temps égaux, s'associait au rhythme du coeur ; le soir, il se trouvait souvent qu'avec la toile, s'était tissue, aux mêmes nombres, un hymne, une complainte. […] Le vide de l'esprit, nous l'avons dit, l'absence de tout intérêt intellectuel est une des causes principales de l'abaissement de l'ouvrier des manufactures. Un travail qui ne demande ni force ni adresse, qui ne sollicite jamais la pensée ! Rien, rien, et toujours rien ! Nulle force morale ne tiendrait à cela !"



lundi 4 septembre 2023

Goncourt (corps et histoire 2/2)

 Goncourt, Journal 19 mars 1857 :

"Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées, des croyances, des habitudes d’esprit des peuples, elles sont aussi une transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles, en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez en une sculpture antique, cet éphèbe, assis d’une manière théâtrale sur un siège de fer, à ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin. Voyez-le ce dernier : il est assis de face, les jambes écartées, la tête de profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche appuyé sur un genou, et la main montant en l’air, où elle joue inoccupée. C’est d’un charmant, d’un coquet, ce seigneur : on dirait un homme rocaille, mais ce n’est pas vraiment le même homme que l’éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d’anémiés, avec leur échine voûtée, le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n’ont ni la grande ligne de l’antique, ni le caprice du XVIIIè siècle, et se développent d’une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué."


dimanche 3 septembre 2023

Goncourt (corps et histoire 1/2)

Goncourt, Journal 11 mars 1862 : 

"J’ai été voir la fameuse Source de M. Ingres. C'est une restitution d'un corps de jeune fille antique, restitution peinée, lissée, naïvement bête. Le corps de la femme n’est pas immuable. Il change selon les civilisations, les époques, les mœurs. Le corps du temps de Phidias n’est plus un corps de notre temps. Autres mœurs, autre siècle, autre ligne. L’allongement, les grâces élancées de Goujon et du Parmesan, ce n’est que la femme de leur temps, saisie dans l’élégance du type. De même, Boucher ne fait que rendre la caillette du XVIII° siècle, pleine de potelures. Le peintre qui ne peint pas la femme de son temps ne restera pas."     



https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Source_(Ingres)#



samedi 2 septembre 2023

Despentes (enfants)

Despentes, Apocalypse bébé : 


"Il voit bien, Claire, avec ses deux filles, c’est différent. Tout est évident. Claire est contente de s’occuper de faire changer l’appareil dentaire de la grande, de surveiller les cours de danse de la petite, leurs résultats scolaires l’intéressent, elle s’entend bien avec leurs maîtresses. Même ce qu’elles mangent pour le goûter fait l’objet d’une conversation. Il aime sa fille. Mais toute cette maintenance qu’il a fallu assurer seul, quelle poisse. Pour écrire, pour sortir, pour écouter un disque tranquille, pour lire le matin, pour l’intimité avec Claire. La poisse, constante. La corde au cou, c’est les enfants, tout le reste est aménageable. Et encore, tant que Valentine était petite, il y avait un côté mignon, les pantoufles Aristochats, lui montrer les films de Buster Keaton, son costume de Cosette pour la fête de l’école. Il y avait une douceur, en plus des emmerdements. Mais ces dernières années, elle a épuisé l’angoisse dont il se sentait capable."

[…]

"Les enfants sont les vecteurs autorisés de la sociopathie des parents. Les adultes geignent en faisant mine d’être dépassés par la vitalité destroy des petits, mais on voit bien qu’ils jouissent d’enfin pouvoir emmerder le monde, en toute impunité, au travers de leur progéniture. Quelle haine du monde a bien pu les pousser à se dupliquer autant ?"


vendredi 1 septembre 2023

Aymé (bœuf / veau)

Aymé, Aller-retour p. 23 : 

"Une demi-livre de bœuf, bon Dieu, je me rappelle, j'ai demandé du bœuf et ce gros sanglant de boucher qui m'a fait prendre du veau. J'ai pris du veau quand je voulais du bœuf, et j'ai pu le manger, ah saleté ! Toute ma vie on m'a poussé sur le veau, toute ma fille de vie on m'a fait abdiquer le bœuf et le fumet du bouilli ne me tirait pas seulement un soupir. Vessies et lanternes ! trente ans ! J'ai eu trente ans sans m'apercevoir que le corsage des femmes était rond et que le père Blanc avait une verrue dégoûtante sur le nez. Trente ans ? Tiens, je crache sur Galuchey de un à trente, je le jure ! Je crache sur ce Galuchey domestique, je le piétine. Et maintenant ça va changer... 

Il gloussa en ravissement et les mots lui raclaient la gorge, à son aigu. 

— Ah Larouselle, Barillet ! Vous êtes socialistes, eh bien, moi, je serai anarchiste, parfaitement, anarchiste. Et d'un. Je mangerai du bœuf toute l'année, s'il me plaît…"



jeudi 31 août 2023

Balzac (personnages)

Balzac, Le Cabinet des antiques, préface (début) : 

"Beaucoup de gens à qui les ressorts de la vie, vue dans son ensemble, sont familiers, ont prétendu que les choses ne se passaient pas en réalité comme l'auteur les présente dans ses fictions, et l'accusent ici de trop intriguer ses scènes, là d'être incomplet. Certes la vie réelle est trop dramatique ou pas assez souvent littéraire. Le vrai souvent ne serait pas vraisemblable, de même que le vrai littéraire ne saurait être le vrai de la nature. Ceux qui se permettent de semblables observations, s'ils étaient logiques, voudraient, au théâtre, voir les acteurs se tuer réellement. 

[…] Souvent il est nécessaire de prendre plusieurs caractères semblables pour arriver à en composer un seul, de même qu'il se rencontre des originaux où le ridicule abonde si bien, qu'en les dédoublant, ils fournissent deux personnages. Souvent la tête d'un drame est très éloignée de sa queue. La nature qui avait très bien commencé son oeuvre à Paris, et l'avait finie d'une manière vulgaire, l'a supérieurement achevé ailleurs. Il existe un proverbe italien qui rend à merveille cette observation : Cette queue n'est pas de ce chat (Questa coda non è di questo gatto). La littérature se sert du procédé qu'emploie la peinture, qui, pour faire une belle figure, prend les mains de tel modèle, le pied de tel autre, la poitrine à celui-ci, les épaules de celui-là. L'affaire du peintre est de donner la vie à ces membres choisis et de la rendre probable. S'il vous copiait une femme vraie, vous détourneriez la tête."


mercredi 30 août 2023

Valéry + Proust (rêve)

Valéry, Cours de poétique au Collège de France,  10° leçon : Le langage, moyen indispensable de l’art, samedi 22 janvier 1938 : 

"Le rêve consiste dans un développement de la sensibilité pure, mais ce développement est revêtu, déguisé, masqué par des images représentatives. Nous avons l’impression de vivre une certaine vie, mais je pense que, si nous pouvions l’observer, nous verrions dans cette vie que les événements qui s’y produisent, que les drames qui peuvent s’y dérouler sont eux-mêmes pris, entraînés, soumis à une sorte de régime dû à la sensibilité même. Par conséquent, régime de contraste, régime de réponse, régime symétrique, etc. L’image, ici, l’image représentative, les personnes, les situations, etc., sont en quelque sorte superficielles, empruntées pour servir de réponse à des phénomènes de pure sensibilité, sans contrôle."


Proust, Du Côté de chez Swann : 

"Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait."