mardi 23 février 2021

Woolf (identité)

 Woolf, Au Hasard des rues, une aventure londonienne (1930) traduction Marie-José Tramuta et Toby Gemperle Gilbert :

"Quand elle s'est attachée à son plus grand chef-d'œuvre, la création de l'être humain, [la nature] aurait dû ne penser qu'à une seule chose. Au lieu de quoi, tournant la tête et regardant par-dessus son épaule, elle a laissé s'insinuer en chacun d'entre nous des instincts et des désirs qui sont en total désaccord avec notre être essentiel, et nous nous trouvons zébrés, bigarrés, tout mélangés ; les couleurs ont coulé. Mon vrai moi est-il celui qui se trouve sur la chaussée en janvier, ou celui qui se penche au balcon en juin ? Suis-je ici ou suis-je là ? Ou est-ce que le vrai moi n'est ni ceci ni cela, ni ici ni là-bas, mais quelque chose de si varié et de si fluctuant que c'est seulement lorsque nous donnons libre cours à ses désirs et le laissons faire sans entraves, à sa guise, que nous sommes vraiment nous-mêmes ? Les circonstances requièrent l'unité ; par commodité, l'homme doit être entier. En rentrant le soir, quand il ouvre sa porte, le bon citoyen doit être banquier, golfeur, époux, père ; et non un nomade qui erre dans le désert, un mystique contemplant le ciel, un débauché dans les bas-fonds de San Francisco, un soldat à la tête d'une révolution, un paria, hurlant de solitude et de doute. En ouvrant sa porte, il doit passer ses doigts dans ses cheveux et ranger son parapluie dans le porte-parapluie, comme tout le monde."


Street Haunting : A London Adventure

When she set about her chief masterpiece, the making of man, she should have thought of one thing only. Instead, turning her head, looking over her shoulder, into each one of us she let creep instincts and desires which are utterly at variance with his main being, so that we are streaked, variegated, all of a mixture; the colours have run. Is the true self this which stands on the pavement in January, or that which bends over the balcony in June ? Am I here, or am I there? Or is the true self neither this nor that, neither here nor there, but something so varied and wandering that it is only when we give the rein to its wishes and let it take its way unimpeded that we are indeed ourselves ? Circumstances compel unity; for convenience sake a man must be a whole. The good citizen when he opens his door in the evening must be banker, golfer, husband, father; not a nomad wandering the desert, a mystic staring at the sky, a debauchee in the slums of San Francisco, a soldier heading a revolution, a pariah howling with scepticism and solitude. When he opens his door, he must run his fingers through his hair and put his umbrella in the stand like the rest.


lundi 22 février 2021

Suffran (images)

 Suffran, La Réunion de famille p. 148-149 : 

"Je pense à celles [les images] que, dans l'immédiate avant-guerre, je découvrais glissées entre l'étui et le papier d'argent du Chocolat Menier ; c'était, découpée en vignettes, l'histoire de Blanche Neige, d'après le dessin animé de Walt Disney. J'eus avec cette héroïne en deux dimensions, au visage et à la voix de poupée, une exaltation amoureuse qui confina à la fièvre cérébrale, et qui fit de moi le rival infortuné de sept gnomes et un prince. Du moins la tenais-je emprisonnée en ces deux albums oblongs de carton gris où, sur les cases correspondantes, je m'appliquais à coller les fragments de son aventure. Je ne sais si un goût immodéré du chocolat, voisin de la toxicomanie, me vient de cette quête acharnée ou si leurs deux saveurs délectables se conjuguèrent. Il ne fallut pas moins d'une guerre mondiale pour rompre l'enchantement : en dépit de tous mes efforts, je ne pus venir à bout de la série. Une bonne vingtaine de cadres vides continua à me narguer, dans les albums. Il me fallut attendre encore trois décennies avant que, dans une boîte de bouquiniste, sur les quais de la Seine, je découvrisse, pour quelques malheureux francs, la collection complète. Et (j'en atteste) en me penchant, le coeur battant, sur l'étroit coffre noir, il me parut que je m'inclinais sur le cercueil de cristal où dormait la princesse, que je l'éveillais, et, avec elle, mon enfance - d'un même sommeil, d'une même fausse mort..." 



dimanche 21 février 2021

Proust (musée)

 Proust, À l'Ombre des jeunes filles en fleurs : 

"En tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit qui les isola d'elle. On « présente » un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille, passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques et au milieu duquel le chef-d'oeuvre qu'on regarde tout en dînant ne nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs où l'artiste s'est abstrait pour créer."



samedi 20 février 2021

Vian (dentiste)


"Ce matin-là en me levant

J'avais bien mal aux dents

Oh oh la la

J'sors de chez moi

Et j'fonce en pleurant

Chez un nommé Durand, Mm, Mm

Qu'est dentiste de son état

Et qui pourra m'arranger ça

Ho la salle d'attente est bourrée de gens

Et pendant que j'attends oh oh la la

Sur un brancard

Passe un mec tout blanc

Porté par deux mastards Mm Mm

Je m'lève déjà pour fout' le camp

Mais l'infirmier dit: "Au suivant!"

Je suis debout devant le dentiste

Je lui fais un sourire de crétin

I m'pouss' dans l'fauteuil et me crie: "En piste."

Il a des tenailles à la main

Oh oh oh oh Maman

J'ai les guiboll's en fromag' blanc-anc

Avant même que j'ai pu faire ouf

Il m'fait déjà sauter trois dents

En moins d'un' plombe mes pauvres molaires

Sont r'tournées dans leur tombe

Oh oh la la

Voilà qui m'plombe

Mes deux plus bell's dents

Cell's que j'ai par devant Mm Mm

I' m'grill' la gueul' au chalumeau

Et il me file un bon verre d'eau

Il me dit faut régler votre dette

Je venais d'être payé la veille

Ce salaud me fauche tout mon oseille

Et me refile cinquante ball' net

Oh oh oh oh Maman

Et il ajoute en rigolant

J'suis pas dentist' je suis plombier

Entre voisins faut s'entr' aider

Oh oh

Et moi je gueul' ce soir

Le blues du dentiste dans le noir"


 partition : 

http://ekladata.com/oeEt_d_jxOhTy834QTa5K1zjQCU/Blouse-de-dentiste.pdf


son (H. Salvador)

https://www.youtube.com/watch?v=o1Zkp0jo8IU


vendredi 19 février 2021

Sepulveda (dentiste)

 Sepulveda, Le Vieux qui lisait des romans d'amour, trad. Maspero, chap. 1 : 

"Les quelques habitants d’El Idilio, auxquels s’étaient joints une poignée d’aventuriers venus des environs, attendaient sur le quai leur tour de s’asseoir dans le fauteuil mobile du dentiste, le docteur Rubicondo Loachamín, qui pratiquait une étrange anesthésie verbale pour atténuer les douleurs de ses clients.

– Ça te fait mal ? questionnait-il.

Agrippés aux bras du fauteuil, les patients, en guise de réponse, ouvraient des yeux immenses et transpiraient à grosses gouttes.

Certains tentaient de retirer de leur bouche les mains insolentes du dentiste afin de pouvoir lui répondre par une grossièreté bien sentie, mais ils se heurtaient à ses muscles puissants et à sa voix autoritaire.

– Tiens-toi tranquille, bordel ! Bas les pattes ! Je sais bien que ça te fait mal. Mais à qui la faute, hein ? À moi ? Non : au gouvernement ! Enfonce-toi bien ça dans le crâne. C’est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement.

Les malheureux n’avaient plus qu’à se résigner en fermant les yeux ou en dodelinant de la tête."



Los pocos habitantes de El Idilio más un puñado de aventureros llegados de las cercanías se congregaban en el muelle, esperando turno para sentarse en el sillón portátil del doctor Rubicundo Loachamín, el dentista, que mitigaba los dolores de sus pacientes mediante una curiosa suerte de anestesia oral.

—¿Te duele? —preguntaba.

Los pacientes, aferrándose a los costados del sillón, respondían abriendo desmesuradamente los ojos y sudando a mares.

Algunos pretendían retirar de sus bocas las manos insolentes del dentista y responderle con la justa puteada, pero sus intenciones chocaban con los brazos fuertes y con la voz autoritaria del odontólogo.

—¡Quieto, carajo! ¡Quita las manos! Ya sé que duele. ¿Y de quién es la culpa? ¿A ver? ¿Mía? ¡Del Gobierno! Métetelo bien en la mollera. El Gobierno tiene la culpa de que tengas los dientes podridos. El Gobierno es culpable de que te duela.

Los afligidos asentían entonces cerrando los ojos o con leves movimientos de cabeza.


jeudi 18 février 2021

Nabokov (dentiste)

 Nabokov, Pnine (trad. Chrestien) II, IV

"Le lendemain matin, Pnine l’héroïque, partit à pied en direction de la ville, une canne à la main, dont il se servait à la manière européenne (ciel-terre-ciel-terre) et le regard qui traînait sur divers objets tentant philosophiquement d’imaginer l’impression qu’il ressentirait à les revoir une fois l’épreuve subie, en se souvenant de ce qu’avait été leur perception à travers le prisme de l’imagination de cette épreuve. Deux heures plus tard, il cheminait de retour, s’appuyant sur sa canne, mais ne regardant rien. Le flot brûlant de la douleur remplaçait par degrés la glace et le bois de l’anesthésie, dans sa bouche atrocement martyrisée, encore à demi morte, en proie au dégel. Puis, pendant quelques jours, il se trouva en deuil d’une part intime de lui-même. Il était surpris de constater combien il avait éprouvé d’affection pour ses dents. Sa langue, ce gros phoque lisse, avait fait plouf et glissé avec tant de plaisir parmi les rochers familiers, vérifiant les contours de son empire menacé, mais encore solide, plongé de crique en grotte, grimpé cette arête, scruté cette anfractuosité, attrapant au passage une bribe d’algue marine délectable dans cette même vieille brèche, naguère ; à présent, les repères avaient disparu, il restait une vaste plaie sombre, une terra incognita de muqueuse, que la crainte et le dégoût interdisai[en]t d’explorer. Et quand le râtelier fut posé, ce fut comme si l’on avait serti dans un pauvre crâne fossile les mâchoires ricanantes d’un parfait étranger.


Next morning heroic Pnin marched to town, walking a cane in the European manner (up-down, up-down) and letting his gaze dwell upon various objects in a philosophical effort to imagine what it would be to see them again after the ordeal and then recall what it had been to perceive them through the prism of its expectation. Two hours later he was trudging back, leaning on his cane and not looking at anything. A warm flow of pain was gradually replacing the ice and wood of the anesthetic in his thawing, still half-dead, abominably martyred mouth. After that, during a few days he was in mourning for an intimate part of himself. It surprised him to realize how fond he had been of his teeth. His tongue, a fat sleek seal, used to flop and slide so happily among the familiar rocks, checking the contours of a battered but still secure kingdom, plunging from cave to cove, climbing this jag, nuzzling that notch, finding a shred of sweet seaweed in the same old cleft ; but now not a landmark remained, and all there existed was a great dark wound, a terra incognita of gums which dread and disgust forbade one to investigate. And when the plates were thrust in, it was like a poor fossil skull being fitted with the grinning jaws of a perfect stranger. 


mercredi 17 février 2021

Huysmans (dentiste)

 Huysmans, À rebours, chapitre IV : 

"Ses sensations devenaient, dès ce moment, confuses. Vaguement il se souvenait de s'être affaissé, en face d'une fenêtre, dans un fauteuil, d'avoir balbutié, en mettant un doigt sur sa dent : « elle a été déjà plombée ; j'ai peur qu'il n'y ait rien à faire. »

L'homme avait immédiatement supprimé ces explications, en lui enfonçant un index énorme dans la bouche ; puis, tout en grommelant sous ses moustaches vernies, en crocs, il avait pris un instrument sur une table. Alors la grande scène avait commencé. Cramponné aux bras du fauteuil, des Esseintes avait senti, dans la joue, du froid, puis ses yeux avaient vu trente−six chandelles et il s'était mis, souffrant des douleurs inouïes, à battre des pieds et à bêler ainsi qu'une bête qu'on assassine. Un craquement s'était fait entendre, la molaire se cassait, en venant ; il lui avait alors semblé qu'on lui arrachait la tête, qu'on lui fracassait le crâne ; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes ses forces, s'était furieusement défendu contre l'homme qui se ruait de nouveau sur lui comme s'il voulait lui entrer son bras jusqu'au fond du ventre, s'était brusquement reculé d'un pas, et levant le corps attaché à la mâchoire, l'avait laissé brutalement retomber, sur le derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout, emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au bout de son davier, une dent bleue où pendait du rouge !

Anéanti, des Esseintes avait dégobillé du sang plein une cuvette, refusé, d'un geste, à la vieille femme qui rentrait, l'offrande de son chicot qu'elle s'apprêtait à envelopper dans un journal et il avait fui, payant deux francs, lançant, à son tour, des crachats sanglants sur les marches, et il s'était retrouvé, dans la rue, joyeux, rajeuni de dix ans, s'intéressant aux moindres choses."



mardi 16 février 2021

Valéry (point noir)

 Valéry, Alphabet lettre H 

"Hélas ! au plus haut lieu de sa puissance et de sa gloire, hélas ! au point suprême, au séjour le plus élevé, rien n'échappant à la lumière, je heurte à la place de l'astre une tache brûlante ténébreuse ; et le haut dieu a pour moi le cœur noir. Absent est le soleil dans toute sa force, invisible est celui que les yeux ne peuvent soutenir. Il se cache dans son éclat, il se retranche dans sa victoire. Au sommet de la nature vivante j'ai trouvé la terreur et la nuit dans le centre de tes feux. Sur mes mains, sur le mur, sur une page pure, une tache vivante s'impose affreusement, une macule sombre et violacée s'attarde, une morsure de pourpre renaît devant moi sur toute chose. Voici que l'essence du visible dévore ce qui se voit. Cette marque m'accuse. Je la fuis ; c'est me fuir. Je descends vers les fleurs, aux bosquets, sous les arbres ; j'y transporte le mal ardent. Le fantôme du dieu m'affecte en chaque fleur. Je ne laverai plus mes regards du crime d'avoir vécu par eux dans le soleil."



lundi 15 février 2021

Nerval (point noir)

 Nerval, Le point noir :


"Quiconque a regardé le soleil fixement

Croit voir devant ses yeux voler obstinément

Autour de lui, dans l'air, une tache livide.


Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,

Sur la gloire un instant j'osai fixer les yeux :

Un point noir est resté dans mon regard avide.


Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,

Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon oeil,

Je la vois se poser aussi, la tache noire !


Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !

Oh ! c'est que l'aigle seul - malheur à nous, malheur !

Contemple impunément le Soleil et la Gloire."



dimanche 14 février 2021

Proust (son et image)

 Proust 

Du Côté de chez Swann

"Il y a dans le violon – si, ne voyant pas l'instrument, on ne peut pas rapporter ce qu'on entend à son image, laquelle modifie la sonorité – des accents qui lui sont si communs avec certaines voix de contralto, qu'on a l'illusion qu'une chanteuse s'est ajoutée au concert."


À l'Ombre des jeunes filles en fleurs : 

[première expérience du téléphone]

"... tout d'un coup j'entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand-mère avait causé avec moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place, mais sa voix elle-même, je l'écoutais aujourd'hui pour la première fois. Et parce que cette voix m'apparaissait changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; [...] l'ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l'avaient fêlée au cours de la vie."