samedi 22 février 2025

Mauriac (paradis perdu)

Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs XIII p. 172-173 : 

"Le feu, la lecture, le silence, la paix, tout cela participait d'une certaine chambre, « la chambre de maman ». Il m'arrive d'identifier un objet que je me souviens d'y avoir vu, une chaise ou une table qui y furent immergées. Je m'étonne qu'ils n'aient rien gardé de leur séjour au fond de l'océan. Ces meubles sont pareils à tous les meubles. Moi seul je sais de quel mystère ils furent témoins. Il me semble qu'au long de toute ma vie j'aurai essayé de rebâtir ce premier nid avec n'importe quoi."


vendredi 21 février 2025

Mauriac (abstraction)

Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs VII p. 97-98 : 

"La limpidité d'une matinée de printemps pose une […] question : son innocence, nous savons bien qu'elle n'est pas en nous. Elle existe en elle-même, par elle-même, mais elle demande d'être exprimée. 

Elle demande d'être exprimée. Je touche ici à la raison de ce qui nous rend étranger à l'art non figuratif : cette idée ancrée en moi que le monde a besoin de nous pour être, et que l'art humain est l'expression de cette nécessité […]. À ce dernier tournant de ma vie je me cabre devant l'art d'aujourd'hui. La nature que j'ai tant aimée ressemble à cette endormie qui n'a plus à espérer qu'aucun baiser de peintre ou de poète la tire de son sommeil maléfique. L'art abstrait témoigne que l'homme n'a rien à dire, rien à exprimer ni à fixer, s'il se coupe du monde tel que le capte le regard d'un enfant."


jeudi 20 février 2025

La Bruyère (réalisme)

La Bruyère, Caractères, § Des ouvrages de l'esprit :

"Ce n’est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu’elles soient décentes et instructives ; il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu’il n’est ni permis au poète d’y faire attention, ni possible aux spectateurs de s’en divertir. Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n’entre qu’à peine dans le vrai comique, comment pourrait-il faire le fond et l’action principale de la comédie ? Ces caractères, dit-on, sont naturels ? ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l’amphithéâtre d’un laquais qui siffle, d’un malade dans sa garde-robe, d’un homme ivre qui dort ou qui vomit. Y a-t-il rien de plus naturel ? C’est le propre d’un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d’y faire réponse : mettez ce rôle sur la scène, plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus aussi il sera froid et insipide."


mercredi 19 février 2025

Saint-Simon + La Bruyère (efféminés)

Saint-Simon, Mémoires III, I, IX :

"[Monsieur] étoit un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étoient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout avec une longue perruque, tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvoit mettre, plein de toutes sortes de parfums, et en toutes choses la propreté même. On l’accusoit de mettre imperceptiblement du rouge. Le nez fort long, la bouche et les yeux beaux, le visage plein mais fort long. "


La Bruyère, Caractères :

"Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s’y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l’entretient avec une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n’y a guère de moments où il ne veuille sourire ; il regarde ses jambes, et se voit au miroir : l’on ne peut être plus content de personne qu’il l’est de lui-même ; il s’est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n’oublie pas de s’embellir ; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu’il est capable de se procurer ; il met du rouge, mais rarement, il n’en fait pas habitude. Il est vrai aussi qu’il porte des chausses et un chapeau, et qu’il n’a ni boucles d’oreilles ni collier de perles ; aussi ne l’ai-je pas mis dans le chapitre des femmes."


mardi 18 février 2025

Goncourt (discussions)

Goncourt, Journal, 8 juin 1863 : 

"En sortant d'une discussion violente chez Magny, et dont je me lève le cœur battant dans la poitrine, la langue et la gorge sèches, j'acquiers la conviction que toute discussion politique revient à ceci : « Je suis meilleur que vous » ; toute discussion littéraire à ceci : « J'ai plus de goût que vous » ; toute discussion artistique à ceci : « Je vois mieux que vous » ; toute discussion musicale à ceci : « J'ai plus d'oreille que vous ».

Mais c’est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C’est peut-être pour cela que Dieu nous a fait deux."


lundi 17 février 2025

Gendron (éveil)

Gendron, Road Tripes  [2013] (prélude) :

"D’abord je vois le ciel bleu. Les nuages passent vite – il doit y avoir du vent en altitude. Quelque part autour de moi, j’entends un bruit de tôle choquée. Un dernier. Il y en a eu d’autres avant. Beaucoup. Pendant un moment, j’ai cru que j’étais à la salle Pleyel et que j’écoutais Les Fonderies d’acier d’Alexandre Mossolov*** jouées par un philharmonique russe de quatre cents musiciens sous perfusion de Red Bull. Après, il y a le silence. Consternant. Rien à voir avec ceux de Mozart. Quelques trop longues secondes de silence. Avant que les cris n’arrivent. D’Alexandre Mossolov on passe à Steve Reich. Des bruits de radiateurs percés, des sifflements de vapeur qui s’échappe sous haute pression, des klaxons écrasés. La petite voix qui m’ordonnait tout à l’heure d’ouvrir les yeux me dit maintenant de ne surtout pas me retourner. Alors je ne me retourne pas."


*** on peut goûter cette œuvre sur Youtube : 

https://www.youtube.com/watch?v=cQysf5UNSys


dimanche 16 février 2025

Saint-Simon (fils de roi...)

Saint-Simon, Mémoires, tome 3, chap 3 : 

"L’après-dînée le roi d’Espagne alla voir Monseigneur à Meudon, qui le reçut à la portière et le conduisit de même. Il le fit toujours passer devant lui partout, et lui donna de la Majesté ; en public ils demeurèrent debout. Monseigneur parut hors de lui de joie. Il répétoit souvent que jamais homme ne s’étoit trouvé en état de dire comme lui : Le roi mon père, et le roi mon fils. S’il avoit su la prophétie qui dès sa naissance avoit dit de lui : Fils de roi, père de roi, et jamais roi, et que tout le monde avoit ouï répéter mille fois, je pense que, quelque vaines que soient ces prophéties, il ne s’en seroit pas tant réjoui. Depuis cette déclaration, le roi d’Espagne fut traité comme le roi d’Angleterre. Il avoit à souper un fauteuil et son cadenas*** à la droite du roi, Monseigneur et le reste de la famille royale des ployants au bout, et au retour de la table à l’ordinaire, pour boire, une soucoupe et un verre couvert, et l’essai comme pour le roi. Ils ne se voyoient en public qu’à la chapelle, et pour y aller et en revenir, et à souper, au sortir duquel le roi le conduisoit jusqu’à la porte de la galerie."


*** TLFi : "ORFÈVR. anc. : Coffret d'or ou de vermeil fermé à l'aide d'un cadenas et qui contenait les couverts, couteaux, serviettes et épices des rois et des princes



samedi 15 février 2025

Caldwell (demande en mariage 2/2)

Caldwell, Le petit Arpent du Bon Dieu, chap 1 trad. Coindreau : 

[suite]

— T’en fais pas, Pluto, dit Ty Ty. Y fais pas attention. T’inquiète pas. Elle est peut-être un peu inconsidérée, mais elle n’y voit pas de mal. Elle est comme ça, voilà tout. Ça n’lui fait pas de mal, pas un mal que tu pourrais voir en tout cas. M’est avis qu’il y a bien des femmes comme elle, plus ou moins, selon leur nature. Darling Jill aime un peu aguicher les hommes, mais elle n’y voit pas de mal. Une jolie fille comme Darling Jill, elle peut s’offrir tout ce qu’elle veut, et elle le sait bien. Ça sera à toi de la satisfaire, Pluto, et d’lui donner tant de plaisir qu’elle n’aura plus d’yeux que pour toi. Si elle s’est conduite comme ça, c’est simplement parce qu’elle devenait grandette, et qu’il n’y a eu personne d’assez mâle pour la calmer. Mais toi, t’es bien assez mâle pour la satisfaire. J’peux voir ça dans tes yeux, Pluto. Ne te tracasse donc plus de ça, va.

— C’est dommage que quand Dieu fait une femme comme Darling Jill, Il ne sait jamais s’arrêter à temps. Il va toujours trop loin. C’est ce qui est arrivé à Darling Jill. Il ne s’est pas rendu compte quand il était temps d’arrêter les bonnes choses. Il a continué et continué,… et puis, voilà le résultat ! De la façon qu’elle aime les aguicheries et le reste, j’me demande si j’aurai jamais une nuit tranquille après que nous serons mariés.

— Oui, c’est peut-être ben de la faute au Bon Dieu s’il n’a pas su quand il était temps de s’arrêter, Pluto, mais ça n’empêche pas que Darling Jill n’est pas la première fille qu’Il a faite comme ça. Dans mon temps, j’en ai connu des tas comme elle. Et je pourrais bien t’en citer sans aller bien loin. Tiens prends la femme de Buck, par exemple Pluto. J’avoue que j’sais pas quoi penser d’une jolie fille comme Griselda."


“Never mind, Pluto,” Ty Ty said. “Don’t pay no heed to it. Don’t give it no attention. She is careless, to be sure, but she don’t mean no harm. She’s just made that way. It don’t hurt her none, not so that you will notice it, anyway. I reckon a lot of women are like that, a little or more, according to their natures. Darling Jill likes to tease a man some, but she don’t mean no real harm. A pretty girl like Darling Jill has got everything coming her way, anyhow, and she knows it. It’s up to you to satisfy her, Pluto, and make her so pleased she’ll leave off with everybody but you. She’s just been acting that way because she’s come along now and there’s been nobody man enough to hold her down. You’re man enough to keep her satisfied. I can see that in your eyes, Pluto. Don’t let that bother you no more. »

« It’s a pity God can’t make a woman like Darling Jill and then leave off before He goes too far. That’s what He did to her. He didn’t know when He had made enough of a good thing. He just kept on and on—and now look at her ! She’s so full of teasing and the rest that I don’t know that I’d ever have a peaceful night’s rest when we get married.”

“Well, it might be God’s fault that He didn’t know when to stop, Pluto, but just the same Darling Jill ain’t the only girl He has made like that. In my time I’ve run across a heap like her. And I wouldn’t have to go a thousand miles from home to cite you one. Now, you take Buck’s wife, there. Pluto, I declare I don’t know what to make of so pretty a girl as Griselda.”


vendredi 14 février 2025

Caldwell (demande en mariage 1/2)

Caldwell, Le petit Arpent du Bon Dieu, chap 1 trad. Coindreau : 

"— Et puis, il y a encore autre chose, dit Pluto en détournant la tête pour ne plus voir Ty Ty.

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’aime point en parler.

— Allons, dis-le, Pluto. Après que ça sera dit, t’en seras débarrassé.

— J’ai entendu dire que, des fois, elle ne réfléchit pas toujours à ce qu’elle fait.

— Par exemple ?

— Eh ben, j’ai entendu dire qu’elle aime à aguicher les hommes et qu’elle a rigolé avec des tas.

— Comment, on dit des choses sur ma fille, Pluto ?

— Dame, sur Darling Jill.

— Et qu’est-ce qu’on raconte, Pluto ?

— Pas grand-chose, sauf qu’elle aime à aguicher les hommes et qu’elle a rigolé avec des tas.

— J’suis bien content d’apprendre ça. Darling Jill est le bébé de la famille et ça prouve qu’elle s’est enfin dégourdie. Sûr que j’suis content de savoir ça.

— Faudrait qu’elle cesse, parce que je voudrais l’épouser.


[à suivre…]


“And there was something else,” Pluto said, turning his face away from Ty Ty.

“What is that ?”

“I don’t like to bring it up.”

 Just go ahead and say it, Pluto, and after you’ve said it, it’ll be done and can’t be coming back to bother you.”

“I heard that she ain’t so particular about what she does sometimes.”

“Just like what, for example ?”

“Well, I heard that she’s been teasing and fooling with a lot of men.”

“Has things been said about my daughter, Pluto ?”

“Well, about Darling Jill.”

“What do people say, Pluto ?”

“Nothing much, except that she’s been teasing and fooling with a lot of men.”

“I’m tickled to death to hear that. Darling Jill is the baby of the family, and she’s coming along at last. I sure am glad to hear that.”

“She ought to quit it, because I want to marry her.”


jeudi 13 février 2025

Faulkner (crise)

Faulkner, Le Bruit et la fureur, 7 avril 1928 trad. Coindreau : 

"Elles sont arrivées. J’ai ouvert la grille et elles se sont arrêtées, la tête tournée. J’essayais de leur dire, et je l’ai saisie, j’essayais de dire, et elle a hurlé, et j’essayais de dire, j’essayais, et les formes lumineuses ont commencé à s’arrêter, et j’ai essayé de sortir. J’essayais d’en débarrasser mon visage, mais les formes lumineuses étaient reparties. Elles grimpaient la colline où tout a disparu, et j’ai essayé de crier. Mais, après avoir aspiré, je n’ai plus pu expirer pour crier et j’ai essayé de m’empêcher de tomber du haut de la colline, et je suis tombé du haut de la colline parmi les formes lumineuses et tourbillonnantes."


They came on. I opened the gate and they stopped, turning. I was trying to say, and I caught her, trying to say, and she screamed and I was trying to say and trying arid the bright shapes began to stop and I tried to get out. I tried to get it off of my face, but the bright shapes were going again. They were going up the hill to where it fell away and I tried to cry. But when I breathed in, I couldn't breathe out again to cry, and I tried to keep from falling off the hill and I fell off the hill into the bright, whirling shapes.