samedi 14 octobre 2023

Huysmans (Baudelaire)

Huysmans, préface à Rimes de joie (de Th. Hannon) in Vingt Lettres à Théo Hannon, éd. À l'Écart, 1984 p. 50 : 

"Le seul maître moderne qui fût, en dépit de son exaspérant diabolisme de dandy et de romantique, attirant et curieux, [...] le seul qui ait sonné une note vraiment nouvelle, qui ait, par ces temps de poésies impassibles et pleurardes, créé une oeuvre vivante et vraie, qui ait osé, à son époque, briser les moules prônés d'Hugo, ... le seul qui se soit résolument engagé dans les sentiers jusqu'alors inexplorés du réalisme. 

J'ai nommé le poète de génie qui, de même que notre grand Flaubert, ouvre sur une épithète, des horizons sans fin, l'abstracteur de l'essence et du subtil de nos corruptions, le chantre de ces heures de trouble où la passion qui s'use cherche, dans des tentatives impies, l'apaisement des folies charnelles, j'ai nommé le poète qui a rendu le vide immense des amours simples, les hantises implacables du spleen, la déroute des sens surmenés, l'adorable douleur des lents baisers qui boivent, le peintre qui nous a initiés aux charmes mélancoliques des saisons pluvieuses et des joies en ruine, j'ai nommé le prodigieux artiste qui a gerbé les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire !"


"l'adorable douleur des lents baisers qui boivent" : bel alexandrin… 

rappel :

http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/12/la-passion-de-j-k-huysmans.html

vendredi 13 octobre 2023

Goncourt (création)

Goncourt, Journal 4 février 1861 :

"On ne fait pas les livres qu’on veut. Il y a une fatalité dans le premier hasard qui vous en dicte l’idée. Puis c’est une force inconnue, une volonté supérieure, une sorte de nécessité d’écrire qui vous commandent l’œuvre et vous mènent la plume ; si bien que quelquefois le livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-même : il vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n’aviez pas conscience."


jeudi 12 octobre 2023

Proust (création poétique)

Proust, "Au temps de Jean Santeuil", in Contre Sainte-Beuve, Pléiade p. 412-413 : 

"La vie du poète a ses petits événements comme celle des autres hommes. Il va à la campagne, il voyage. Mais le nom de la ville où il a passé un été, inscrit avec la date au bas de la dernière page d'une œuvre, nous montre que la vie qu'il partage avec les autres hommes lui sert à un tout autre usage, et parfois si ce nom de ville, datant à la fin du volume le moment et le lieu où le livre a été écrit, est justement celui de la ville où se passe le roman, nous sentons tout le roman comme une sorte de prolongement immense qui s’adapte à la réalité, et nous comprenons que la réalité fut pour le poète quelque chose de tout autre que pour les autres, quelque chose qui contient la chose précieuse qu'il cherchait et qu'il n'est pas facile d'en faire sortir."


mercredi 11 octobre 2023

Balzac (lecture poésie)

Balzac, Les Illusions perdues, Bouquins p. 295-296 : 

"Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d'éminents artistes, ou par ceux que l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie. Les murmures des hommes, qui n'étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient."


mardi 10 octobre 2023

Toulet (poème parfait)


Toulet, Contrerimes : 


Toute allégresse a son défaut

Et se brise elle-même.

Si vous voulez que je vous aime,

Ne riez pas trop haut.


C'est à voix basse qu'on enchante

Sous la cendre d'hiver

Ce cœur, pareil au feu couvert,

Qui se consume et chante.



lundi 9 octobre 2023

Balzac (société)

Balzac, La Duchesse de Langeais : 

"Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d'inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. L'égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait. Il serait bien utile pour le bonheur de la France d'y populariser cette pensée. Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l'harmonie politique. L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout dire en un mot, n'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre ? L'Architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe […]."


dimanche 8 octobre 2023

Boudard (militaires)

Boudard, Les Combattants du petit bonheur Folio p. 318-319 

[en 44, le jeune narrateur va voir l’armée allemande défiler au pas de l’oie]

"Pourquoi ai-je été à l’Arc de Triomphe un midi ? Ça me semble peu probable que je me sois déplacé spécial à vélo pour voir une dernière fois les Fritz relever la garde au pas de l’oie… J’avais sans doute un rencart avec un de nos mystérieux du réseau. Je me suis arrêté pour bien les regarder… bien les fixer une dernière fois dans ma mémoire. Les cymbales, les fifres… l’officier à cheval. Ça va devenir vieillot ce ballet de bottes luisantes, de casques d’acier… un peu XIXe siècle à tout prendre. Ceux qui arrivent, les nouveaux vainqueurs, sur leurs Sherman, leurs camions géants… avec leur pipeline… leurs ponts flottants… leurs jeeps… leur chewing-gum… c’est le XXe siècle d’un seul coup ! Ils n’ont pas besoin de cymbales, de fioritures."


samedi 7 octobre 2023

Malherbe (Psaume)

Malherbe, Paraphrase du Psaume CXLV, Œuvres 1630  (éd. posthume) :


N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde :

Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde

Que toujours quelque vent empêche de calmer.

Quittons ses vanités, lassons-nous de les suivre;

     C'est Dieu qui nous fait vivre,

     C'est Dieu qu'il faut aimer.


En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,

Nous passons près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris et ployer les genoux :

Ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont comme nous sommes,

     Véritablement hommes,

     Et meurent comme nous.


Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière

Que cette majesté si pompeuse et si fière

Dont l'éclat orgueilleux étonne l'univers ;

Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines

     Font encore les vaines,

     Ils ont mangés des vers.


Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,

D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;

Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,

Et tombent avec eux d'une chute commune

     Tous ceux que leur fortune

     Faisait leurs serviteurs.



vendredi 6 octobre 2023

Claudel (Rimbaud)

Claudel, sur Rimbaud, 

préface à Rimbaud, Pléiade p. 517-518 (1942) : 

"Une espèce d'hypnose « ouverte » s'établit, un état de réceptivité pure fort singulier [...] les mots fortuits [...] montent à la surface de l'esprit. [...] Le poète trouve expression non plus en cherchant les mots, mais au contraire en se mettant en état de silence et en faisant passer sur lui la nature, les espèces sensibles « qui accrochent et tirent » [Lettre de AR du 15 mai 1871]. Le monde et lui-même se découvrent l'un par l'autre chez ce puissant imaginatif, le mot « comme » disparaissant, l'hallucination s'installe et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque avoir le même degré de réalité." 


à propos des Mains de Jeanne-Marie (1946) Pléiade p. 1471 : 

"… ce sont des mains […] qui ont tiré du jeune lion ardennais cette poussée de vers incohérents, absurdes, détestables, magnifiques… « Inspirés », jamais mot plus applicable qu'ici. Une inspiration qu'on nourrit avec n'importe quoi, indifféremment avec des mots hétéroclites pêchés au hasard dans la mémoire ou le dictionnaire. Et tout à copup le génie se fait jour : ce n'est qu'un vers, la moitié d'un vers, un seul mot, mais pourpre, écarlate. Le poète arrive quelquefois à sortir la moitié, les trois quarts d'une strophe, jamais une strophe entière ! Comme c'est beau ! et, mon Dieu, comme c'est mauvais ! comme on souffre ! comme on est entraîné ! comme on est déçu et après tout, malgré tout, comme on a compris et comme on a eu son compte !"  . 


jeudi 5 octobre 2023

Valéry (provenances)

Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (Pléiade t. 1 p. 1156-1157) : 

"Mainte erreur, gâtant les jugements qui se portent sur les œuvres humaines, est due à un oubli singulier de leur génération. On ne se souvient pas souvent qu’elles n’ont pas toujours été. Il en est provenu une sorte de coquetterie réciproque qui fait généralement taire – jusqu’à les trop bien cacher – les origines d’un ouvrage. Nous les craignons humbles ; nous allons jusqu’à redouter qu’elles soient naturelles. Et bien, que fort peu d’auteurs aient le courage de dire comment ils ont formé leur œuvre, je crois qu’il n’y en a pas beaucoup plus qui se soient risqués à le savoir. Une telle recherche commence par l’abandon pénible des notions de gloire et des épithètes laudatives ; elle ne supporte aucune idée de supériorité, aucune manie de grandeur. Elle conduit à découvrir la relativité sous l’apparente perfection. Elle est nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont aussi profondément différents que leurs produits les font paraître."