lundi 20 janvier 2025

Queneau (violoniste)

Queneau, Loin de Rueil  Folio p. 159 :

"Le garçon était chauve. Il faisait chaud, les femmes parvenaient à sentir plus fort que les frites. La clientèle semblait de joyeuse humeur. Un éculé chevelu vint jouer du violon en souriant de façon servile.

«  Il me fait suer ce con-là », dit Jacques.

Il haussa les épaules.

Le racleur de jambon vint fourrer sa sébile sous le nez des gens en prenant des airs de fumier rossé mais arrogant.

« Quel dégueulasse », dit Jacques en lui allongeant dix ronds."


dimanche 19 janvier 2025

Goethe (création)

Goethe, Entretiens avec Eckermann, 1828 : 


[traduction Delérot] 

"Toute fécondité d'une nature très-élevée, tout ce qui est aperçu important, invention, grande pensée, tout ce qui porte des fruits et a des résultats, tout cela n'obéit à personne et reste au-dessus de toute puissance terrestre. L'homme doit considérer ces choses comme des présents inespérés d'en haut, comme de purs enfants de Dieu, qu'il faut recevoir avec une joie respectueuse et vénérer. — Il y a là comme une puissance démoni(a)que, qui mène l'homme comme elle le veut, pendant qu'il croit agir par lui-même. Dans ces circonstances l'homme doit souvent être considéré comme l'instrument du gouvernement suprême du monde, comme l'outil qui a été jugé digne de recevoir l'impulsion divine. — Je parle ainsi en pensant combien de fois il est arrivé qu'une seule idée ait donné à des siècles entiers une physionomie différente, et qu'un seul homme ait mis sur son temps une empreinte qui se reconnaissait encore dans les générations suivantes et continuait à produire un heureux effet." 


[traduction ?] 

"Toute productivité sublimée, tout aperçu vraiment profond, toute pensée grande et fertile n'est du ressort de personne et se trouve être supérieure aux puissances terrestres. Ce sont des présents inespérés que l'homme reçoit d'en haut, de purs enfants de Dieu, qu'il doit accueillir avec une reconnaissance profonde et vénérer. cela nous rappelle le démonique qui fait de l'homme ce qu'il veut, et auquel l'homme, sans le savoir, s'abandonne, tout en croyant suivre ses propres inclinations. En pareils cas l'homme doit bien souvent être considéré comme l'instrument de la puissance qui régit l'univers, comme un vase reconnu digne d'accueillir un contenu divin. En disant cela, je considère combien de fois une seule idée a changé la physionomie de siècles entiers et combien de fois des individus isolés, par ce qui émanait d'eux, ont marqué leur époque d'une empreinte qu'on reconnaît encore dans les générations suivantes, où elle a continué d'exercer son action bienfaisante."


samedi 18 janvier 2025

Amis (Las Vegas)

Amis, Perdre à Vegas, in Americana, in La friction du temps :

"Il faut souvent faire la queue à Vegas, au restaurant, pour prendre un café, pour aller voir Elton John, Cats, des revues de soutiens-gorge en strass, pour les frigos motorisés, pour un tabouret lors de parties de poker à l’extérieur du tournoi ; mais on n’a jamais besoin de faire la queue pour les jeux de hasard dans lesquels la probabilité joue toujours en faveur de la « maison » (la banque). Ce qui frappe le plus dans les casinos de Las Vegas, c’est leur échelle et à quel point ils sont bondés. Les chiffres de la fréquentation sont tiers-mondistes. Quand, en pénétrant dans un hôtel de la taille du Pentagone, on cherche la bonne queue, on s’aperçoit qu’en fait, on est déjà dans une queue : la foule fait la queue pour faire la queue."


vendredi 17 janvier 2025

Céline (femmes)

Céline, à Garcin, avril 1931, Lettres, Pléiade p. 300 :

"Oui Mahé est un grand connaisseur de collégiennes en cavale – tout bien tout honneur et la prudence certes, méfiance innée de toutes les brigades, mondaines ou pas… Ensemble nous encourageons les danseuses, entrée des artistes. Quelles grâces, et envols et fines ondes. Nous travaillons pour le délire – consommation sans doute mais vous le savez j’aime les filles saines et délivrées et un peu lesbiennes, alors je me régale. Au théâtre je me cache derrière le rideau, il faut pour l’orchestre toutes ses artères et l’âge est là, inexorable. Enfin je me débrouille, je connais tous les bobis de Paris, cette humanité du derrière me chaut me console. Voilà de pauvres petits secrets."


jeudi 16 janvier 2025

Balzac (orang-outang)

BalzacPhysiologie du mariage (Méditation V) :

"Le grand singe, dont la chaîne était longue, arriva jusqu'à la fenêtre et prit gravement le violon. Je ne sais pas si vous avez eu comme moi le plaisir de voir un singe essayant d'apprendre la musique ; mais en ce moment, que je ne ris plus autant qu'en ces jours d'insouciance, je ne pense jamais à mon singe sans sourire. Le demi-homme commença par empoigner l'instrument à pleine main et par le flairer comme s'il se fût agi de déguster une pomme. Son aspiration nasale fit probablement rendre une sourde harmonie au bois sonore, et alors l'orang-outang hocha la tête, il tourna, retourna, haussa, baissa le violon, le mit tout droit, et l'agita, le porta à son oreille, le laissa et le reprit avec une rapidité de mouvements dont la prestesse n'appartient qu'à ces animaux.

Il interrogeait le bois muet avec une sagacité sans but, qui avait je ne sais quoi de merveilleux et d'incomplet. Enfin il tâcha, de la manière la plus grotesque, de placer le violon sous son menton en tenant le manche d'une main ; mais, comme un enfant gâté, il se lassa d'une étude qui demandait une habileté trop longue à acquérir, et il pinça les cordes sans pouvoir obtenir autre chose que des sons discords. Il se fâcha, posa le violon sur l'appui de la croisée ; et, saisissant l'archet, il se mit à le pousser et à le retirer violemment, comme un maçon qui scie une pierre. Cette nouvelle tentative n'ayant réussi qu'à fatiguer davantage ses savantes oreilles, il prit l'archet à deux mains, puis frappa sur l'innocent instrument, source de plaisir et d'harmonie, à coups pressés. Il me sembla voir un écolier tenir sous lui un camarade renversé et le nourrir d'une volée de coups de poings précipitamment assénés, pour le corriger d'une lâcheté.

Le violon jugé et condamné, le singe s'assit sur les débris et s'amusa avec une joie stupide à mêler la blonde chevelure de l'archet cassé.

Jamais, depuis ce jour, je n'ai pu voir les ménages des prédestinés sans comparer la plupart des maris à cet orang-outang voulant jouer du violon.

L'amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, et nous en avons le sentiment inné. La femme est un délicieux instrument de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux.

Que d'orangs !... que d'hommes, veux-je dire, se marient sans savoir ce qu'est une femme ! Que de prédestinés ont procédé avec elles comme [ce singe] avec son violon ! Ils ont brisé le coeur qu'ils ne comprenaient pas, comme ils ont flétri et dédaigné le bijou dont le secret leur était inconnu. Enfants toute leur vie, ils s'en vont de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé d'amour et de plaisir, de libertinage et de vertu, comme les esclaves parlent de la liberté.

Presque tous se sont mariés dans l'ignorance la plus profonde et de la femme et de l'amour. Ils ont commencé par enfoncer la porte d'une maison étrangère et ils ont voulu être bien reçus au salon."


mercredi 15 janvier 2025

Goncourt (sonnette)

Goncourt, Journal (fin 1853) (Wikisource) : 

"Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses dans ce coup de sonnette : un chagrin, une larme, un dépit colère et la modestie de carillon de l’amour qui n’a plus le droit de tapage. Ah ! que de visites de femmes dites d’avance par le coup de sonnette. La première fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement ! Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l’amour qui s’affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait."


mardi 14 janvier 2025

Sterne (gonds)

Sterne, Tristram Shandy, livre III Chapitre LXV trad. Wailly :

"Tous les jours, depuis dix ans au moins, mon père prenait la résolution de les faire raccommoder — ils ne le sont point encore. — Nulle autre famille que la nôtre ne l’aurait toléré une heure ; — et, ce qui est plus étonnant, il n’y avait pas de sujet au monde sur lequel mon père fût plus éloquent que sur celui des gonds de porte ; — et pourtant, il en était certes en même temps une des plus grandes dupes que l’histoire puisse fournir : sa rhétorique et sa conduite étaient perpétuellement aux prises. — La porte du parloir ne s’ouvrait jamais — que sa philosophie ou ses principes n’en tombassent victimes. — Trois gouttes d’huile sur une plume, et un bon coup de marteau auraient sauvé pour toujours son honneur.

… Quel être inconséquent que l’homme ! — languissant sous des plaies qu’il est en son pouvoir de guérir ! — sa vie entière en contradiction avec ses connaissances ! — sa raison, ce précieux don qu’il a reçu de Dieu — (au lieu de verser de l’huile) ne servant qu’à irriter sa sensibilité, — à multiplier ses peines, et à lui en rendre le poids plus dur et plus pénible. — Pauvre malheureuse créature, d’en être réduit là ! — n’est-ce pas assez des causes nécessaires de malheur dans cette vie, sans qu’il en doive ajouter de volontaires à sa provision de chagrin ; — lutter contre des maux inévitables, et se soumettre à d’autres qu’un dixième de la peine qu’ils donnent écarterait pour jamais de son cœur ?

Par tout ce qui est bon et vertueux ! s’il y a moyen de se procurer trois gouttes d’huile et de trouver un marteau à dix milles à la ronde, — les gonds de la porte du parloir de Shandy-Hall seront raccommodés sous ce règne."


Every day for at least ten years together did my father resolve to have it mended -- 'tis not mended yet ; -- no family but ours would have borne with it an hour -- and what is most astonishing, there was not a subject in the world upon which my father was so eloquent, as upon that of door-hinges. -- And yet at the same time, he was certainly one of the greatest bubbles to them, I think, that history can produce : his rhetorick and conduct were at perpetual handy-cuffs. -- Never did the parlour-door  -- but his philosophy or his principles fell a victim to it ; -- three drops of oil with a feather, and a smart stroke of a hammer, had saved his honour for ever.

-- Inconsistent soul that man is ! -- languishing under wounds, which he has the power to heal ! -- his whole life a contradiction to his knowledge ! -- his reason, that precious gift of God to him -- (instead of pouring in oil) serving but to sharpen his sensibilities -- to multiply his pains, and render him more melancholy and uneasy under them ! -- Poor unhappy creature, that he should do so ! -- Are not the necessary causes of misery in this life enow*, but he must add voluntary ones to his stock of sorrow ; -- struggle against evils which cannot be avoided, and submit to others, which a tenth part of the trouble they create him would remove from his heart for ever ?

By all that is good and virtuous, if there are three drops of oil to be got, and a hammer to be found within ten miles of Shandy Hall -- the parlour door hinge shall be mended this reign.


* forme archaïque de 'enough'



lundi 13 janvier 2025

Goncourt (rococo)

Goncourt, Journal 4 juin 1869, éd. Bouquins t. 2 p. 226 : 

"C’est un petit palais rococo d’un germanisme falot, et qu’on appelle de ce nom antique et galant : Mon bijou. Il y a là du bric-à-brac de toutes sortes, des saxes, tous les saxes possibles, les joujoux de Frédéric et de tous les princes, le Monument de la reine, des masques et des figures de cire de tous les Borussiens, des cercueils, des petits modèles de navire, des objets et des instruments inconnus de l’Orient, un immense et abracadabrant méli-mélo de choses, la resserre de bibelots d’une monarchie baroque, un musée de Curtius* mélangé d’un musée Tussaud. — Et ce Mon bijou est gardé par un custode maniaque, d’un bavardage intarissable sur chaque objet ; et là, passe sa vie, en robe de fantôme, une vieille princesse allemande, qui est folle."


*Curz (dit Curtius), et sa nièce Madame Tussaud, équivalents de Grévin.


dimanche 12 janvier 2025

Nerval + Nodier + Voltaire (généalogie)

Nerval, Les deux Bibliophiles, 12° lettre :

"Et puis..." (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me dira−t−on.) 

− Allez toujours !

− Vous avez imité Diderot lui−même.

− Qui avait imité Sterne...

− Lequel avait imité Swift.

− Qui avait imité Rabelais.

− Lequel avait imité Merlin Coccaïe...

− Qui avait imité Pétrone...

− Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres..


Nodier, Histoire du roi de Bohême et ses sept châteaux, § "Objection" :

"Une idée nouvelle, grand Dieu ! il n’en restait pas une dans la circulation du temps de Salomon – et Salomon n’a fait que le dire d’après Job.

Et vous voulez que moi, plagiaire des plagiaires de Sterne – 

Qui fut plagiaire de Swift –

Qui fut plagiaire de Wilkins –

Qui fut plagiaire de Cyrano –

Qui fut plagiaire de Reboul –

Qui fut plagiaire de Guillaume des Autels –

Qui fut plagiaire de Rabelais –

Qui fut plagiaire de Morus –

Qui fut plagiaire d’Érasme –

Qui fut plagiaire de Lucien – ou de Lucius de Patras – ou d’Apulée – car on ne sait lequel des trois a été volé par les deux autres, et je ne me suis jamais soucié de le savoir…"


Voltaire, Candide : 

À ce discours Candide s’évanouit encore : mais revenu à soi, et ayant dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison suffisante qui avaient mis Pangloss dans un si piteux état. “Hélas ! dit l’autre, c’est l’amour ; l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour.” “Hélas ! dit Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des cœurs, cette âme de notre âme ; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable ?” Pangloss répondit en ces termes : “Ô mon cher Candide ! vous avez connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne ; j’ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous me voyez dévoré ; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source ; car il l’avait eue d’une vieille comtesse, qui l’avait reçue d’un capitaine de cavalerie, qui la devait à une marquise, qui la tenait d’un page, qui l’avait reçue d’un jésuite qui, étant novice, l’avait eue en droite ligne d’un des compagnons de Christophe Colomb."


samedi 11 janvier 2025

Safranko (Céline)

Safranko (Mark), Confessions d'un loser (trad. Gassie & Rebillon) chap. 18 :

"Avant de décoller pour chez Marlene ce samedi soir je me suis allongé sur mon canapé estropié avec Voyage au bout de la nuit de Céline. Où que Ferdinand t’emmène – que ce soit à travers les champs de bataille sanglants de la Première Guerre mondiale, ou les jungles équatoriales moites, ou les taudis insalubres de nos bons vieux États-Unis –, lire ce bouquin est une expérience que t’oublieras jamais. La vie est un putain d’énorme bordel, très bien, mais si t’arrives à en trouver l’ironie, t’as une chance de t’en sortir. Une fois que t’en as fini avec Voyage au bout de la nuit ou Mort à crédit, tu peux plus revenir aux joyeux étalagistes, ceux qui t’enjolivent la vitrine à coups de dentelle et de froufrous."