mardi 21 novembre 2023

Aymé (Lolita)

Aymé, Les Tiroirs de l'inconnu, chap. VI :

"À demi couché sur le divan de la salle à manger, mon frère lisait un livre ayant pour titre Lolita. Il a levé le nez à mon approche et m’a dit qu’il était en train de lire un livre comme jamais lu, un roman faramineux. Je n’ai pas manifesté de curiosité. Les romans et plus généralement la littérature ne m’intéressent pas. Michel, qui s’en est souvenu tout à coup, m’a considéré un moment en silence. « C’est, a-t-il ajouté, l’histoire d’un type de quarante ans qui est l’amant d’une petite fille de douze ans. » À quoi je n’ai pu me retenir de hausser les épaules. On se casse le dos à faire des études, on avale des centaines et des centaines d’alexandrins qui vous cambrent les sentiments et après, il faudrait se plonger dans une littérature qui va à contre-poil de tout ce qu’on a appris. C’est ce que j’ai dit à mon frère. Maintenant, on en est au derrière des fillettes, demain peut-être à celui des octogénaires. Une littérature de pissotière, d’égout, d’asile de fous, voilà à quoi tu te délectes. À quand le best-seller mondial dont l’action se passera tout entière dans les chiottes ?"


lundi 20 novembre 2023

Amis [Martin] (Quichotte)

     Amis (Martin) Guerre au cliché [Broken Lance, in The War Against Cliché : Essays and Reviews 1971-2000] traduction F. Maurin : 

 "Sans être pour autant menacé dans son statut de chef d’œuvre inexpugnable, Don Quichotte souffre d’un assez gros défaut : celui d’une illisibilité totale. L’auteur de ces lignes en sait quelque chose, il vient de le lire. Le livre ne manque certes pas de beautés, de charme, de comédie sublime, mais il se perd dans de longs développements (représentant près de 75% de l’ensemble) qui en font un monument d’ennui inhumain […] Lire Don quichotte équivaut peu ou prou à recevoir la visite du vieux barbon de la famille […]. Avec ce livre, on plonge le regard dans la bouillie primitive de la fiction : ça fume, ça glougloute, ça grésille de vie en puissance, ça grumelle de prototypes âcres et grossiers."


While clearly an impregnable masterpiece, Don Quixote suffers from one fairly serious flaw – that of outright unreadability. This reviewer should know, because he has just read it. The book bristles with beauties, charm, sublime comedy ; it is also, for long stretches (approaching about 75 per cent of the whole), inhumanly dull. […] Reading Don Quixote can be compared to an indefinite visit from your most impossible senior relative, with all his pranks, dirty habits, unstoppable reminiscences, and terrible cronies. 


dimanche 19 novembre 2023

Montherlant (silence)

Montherlant, Un Voyageur solitaire est un diable, in Essais, Pléiade p. 385 :

"Quoi qu'il en soit, et quand il n'y aurait d'autre divinité dans ces lieux, il y a celle du silence. La procesion va por dentro : la procession se déroule à l'intérieur (proverbe espagnol). Du seul point de vue humain, le silence double la richesse du temps ; aussi hommes et bêtes n'ont-ils de cesse qu'ils l'aient saccagé. Qui me parle, me prend. Et moi, en parlant, je me perds. Au sens chrétien du mot. Et au sens naturel : je perds ma substance et je l'avilis. Un tel disait des choses sages, et s'en vantait. Je lui dis : Si tu étais vraiment sage, ces choses que tu penses et viens de dire, tu les penserais et ne les aurais pas dites. Il est vrai qu'il aurait pu répondre : je l'ai fait par charité. Voulez-vous voir les esprits réellement distingués se diminuer ? Mettez-les en société, et écoutez-les."


samedi 18 novembre 2023

Anderson (pommes)

Anderson, Winesburg-en-Ohio, trad. M. Gay, 1961 p. 22-23 :

"L'histoire du docteur Reefy et de ses amours avec la grande jeune fille brune qui devint sa femme et lui laissa de l'argent est très curieuse. Elle a beaucoup de saveur, comme les petites pommes ridées qui poussent à Winesburg. En automne, on se promène dans les vergers au sol durci par le gel. Les pommes ont toutes été cueillies. Elles ont été mises en baril et expédiées par mer à de grandes villes où elles seront mangées dans des appartements remplis de livres, de revues, de meubles et de gens. Sur les arbres, il ne reste plus que quelques pommes ratatinées, que les cueilleurs ont dédaignées. Elles ressemblent aux jointures des mains du docteur Reefy. Mais quand on les grignote, on les trouve délicieuses. Toute la saveur de la pomme semble s'être concentrée dans un petit rond au flanc du fruit. On court d'un arbre à l'autre sur le sol gelé, en cueillant de vieilles pommes ridées, dont on remplit ses poches. Un petit nombre de personnes seulement connaissent la douceur des fruits ratatinés."


The story of Doctor Reefy and his courtship of the tall dark girl who became his wife and left her money to him is a very curious story. It is delicious, like the twisted little apples that grow in the orchards of Winesburg. In the fall one walks in the orchards and the ground is hard with frost underfoot. The apples have been taken from the trees by the pickers. They have been put in barrels and shipped to the cities where they will be eaten in apartments that are filled with books, magazines, furniture, and people. On the trees are only a few gnarled apples that the pickers have rejected. They look like the knuckles of Doctor Reefy’s hands. One nibbles at them and they are delicious. Into a little round place at the side of the apple has been gathered all of its sweetness. One runs from tree to tree over the frosted ground picking the gnarled, twisted apples and filling his pockets with them. Only the few know the sweetness of the twisted apples.


vendredi 17 novembre 2023

Turgot (explication)

Turgot, Œuvres, éd. Schelle t. I 1913 p. 315, cité par Brunschvicg, Les Ages de l'Intelligence p. 3-4 : 

"Avant que de connaître la liaison des effets physiques entre eux, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits par des êtres intelligents, invisibles, et semblables à nous ; car à quoi auraient-ils ressemblé ? […] Quand les philosophes eurent reconnu l'absurdité de ces fables, sans avoir acquis néanmoins de vraies lumières sur l'histoire naturelle, ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme 'essences' et 'facultés', expressions qui cependant n'expliquaient rien. […] Ce ne fut que bien plus tard, en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette mécanique d'autres hypothèses que les mathématiques purent développer et l'expérience vérifier." 


jeudi 16 novembre 2023

Montaigne (mensonge)

Montaigne, Essais II, XVIII : 

"Le premier trait de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité [...] car l'être véritable [= la sincérité] est le commencement d'une grande vertu. Notre vérité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autrui, comme nous appelons monnaie non celle qui est loyale seulement, mais la fausse aussi qui a mise [cours]. [...] Aux Français le mentir et se parjurer n'est pas vice, mais une façon de parler. Qui voudrait enchérir sur ce témoignage, il pourrait dire que ce leur est à présent vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à un exercice d'honneur ; car la dissimulation est des plus notables qualités de ce siècle. [...] Que peut-on imaginer de plus vilain que d'être couard à l'endroit des hommes et brave à l'endroit de Dieu ? Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse, trahit la société publique. c'est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c'est le truchement de notre âme : s'il nous faut, nous ne tenons plus, nous ne nous entreconnaissons plus. S'il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police. [...] Ce bon compagnon de Grec disait que les enfants s'amusent par les osselets, les hommes par les paroles."


mercredi 15 novembre 2023

Queneau (appartement)

Queneau, Loin de Rueil :

"Il ouvrit la porte de son domicile et ils entrèrent. La lumière électrique fit apparaître aux yeux de Lulu Doumer ce qu’au cours de sa jeune vie elle n’avait pas encore eu l’occasion de voir : un intérieur d’artiste, tapis mous, coussins durs, chinoiseries, éclairages indirects, hallebardes moyenâgeuses, crucifikses bretons, acropoles photographiées, objets aussi faux que loriques et un tas d’autres trucmuches de la même farine.

C’est rien bath ici qu’elle dit Lulu Doumer avec ses quatorze ans.

« Ça te la coupe hein, lui dit Thérèse. Pas du toc tout ce bordel. Admire la consistance de la chose. »

Mince alors qu’elle répéta Lulu Doumer avec ses petits nichons piriformes.

« T’en verras pas souvent des carrées comme celle-là, lui dit Thérèse. » "


mardi 14 novembre 2023

Soljénitsyne (éloignement)

Soljénitsyne, Discours (pour) Stockholm :

"Nous considérons comme le plus important, le plus pénible, et le moins supportable, ce qui est le plus proche de nous. Tout ce qui est loin, tout ce qui ne menace pas de nous envahir à l'instant et de franchir le seuil de notre porte - même avec (des) millions de victimes – tout cela nous le considérons comme parfaitement supportable et tolérable. […] Notre esprit est tout à fait en paix quand il s'agit de cette partie exotique du monde dont nous ne savons pratiquement rien. […] Qui orientera la colère des hommes contre ce qui est le plus terrible et non plus contre ce qui est le plus proche ? […] Les artistes peuvent accomplir ce miracle. Ils peuvent surmonter cette faiblesse caractéristique de l'homme qui n'apprend que de sa propre expérience tandis que l'expérience des autres en le touche pas. L'art transmet d'un homme à l'autre pendant leur bref séjour sur la terre, tout le poids d'une très longue et inhabituelle expérience, avec ses fardeaux, ses couleurs, la sève de sa vie : il la recrée dans notre chair et nous permet d'en prendre possession, comme si elle était nôtre. […] Le seul substitut à l'expérience que nous n'avons pu acquérir est l'art, la littérature. Ceux-ci possèdent un merveilleux pouvoir : au-delà des différences de langues, de coutumes, de structures sociales, ils peuvent transmettre l'expérience de toute une nation à une autre. Ils peuvent faire conanître à une nation novice la pénible épreuve d'une autre s'étendant sur des dizaines d'années, lui évitant ainsi de suivre une route inutile, ou erronée, ou même désastreuse, abrégeant ainsi les sinuosités de l'histoire de l'humanité."


lundi 13 novembre 2023

Racine (éloignement)

Racine, Bajazet, préface : 

"Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. Car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. "


dimanche 12 novembre 2023

Soljénitsyne (colonies)

Soljénitsyne, Lettre aux Dirigeants de l'Union soviétique p. 35 : 

"Les impératifs de notre développement intérieur sont beaucoup plus importants pour nous, en tant que peuple, que ceux de notre expansion extérieure en tant que puissance. Toute l'histoire du monde révèle que les peuples qui ont construit des empires en ont toujours pâti sur le plan spirituel. Les visées d'un grand empire et la santé morale d'un peuple sont incompatibles. Comment oserions-nous nous inventer des tâches internationales et en payer le prix tant que notre peuple se trouve dans un tel délabrement et tant que nous nous considérerons comme ses fils ?"