mardi 23 août 2022

Jünger (pays)

Jünger, La guerre comme expérience intérieure, éd. Bourgois, p. 135 : 

"Voilà qu’ils en viennent au pays. C’est leur grand thème de conversation numéro deux. Comme d’autres divisent l’univers entre la vie et l’écriture, la clarté et la ténèbre, le bien et le mal, le beau et le laid, ils divisent leur univers entre la guerre et le pays. Quand ils disent « à la maison » ou « chez nous », ce n’est pas qu’ils pensent à une quelconque tache de couleur sur la carte. Le pays, c’est le coin où ils jouaient étant enfants, le gâteau du dimanche que la mère a mis au four, la petite chambre sur le derrière, les gravures au-dessus du divan, un rayon de soleil par la fenêtre, le jeu de quilles chaque jeudi que Dieu fait, la mort dans son lit avec nécrologie dans les journaux, cortège funèbre et hauts-de-forme dodelinant derrière. Le pays n’est pas un slogan : ce n’est qu’un petit mot modeste, mais c’est aussi la poignée de terre où leur âme s’enracine. L’Etat, la nation sont des concepts flous, mais ils savent ce que pays veut dire. Le pays, c’est le sentiment que la plante est capable d’éprouver."


lundi 22 août 2022

Gracq (animaux)

Gracq, Lettrines : 

"Presque sous les pieds gicle de partout au coin des sentes le lourd giflement d’ailes du faisan, poussif et ronflant comme une motocyclette à l’allumage, le petit trot basculant et mécanique du lapin secoue et fait étinceler à travers l’herbe les menus derrières candides – l’écureuil flotte et se déroule de branche en branche comme un souple boa de plumes rousses, presque immatériel, le hérisson retourne du museau, avec lenteur et sagacité, le tapis de feuilles sèches. Chaque promenade – et le sentier méandreux vous déroute très vite, vous dévoie du monde habité, – devient une merveilleuse escapade au royaume des fables, où l’on avance le cœur battant un peu au coin de chaque layon ; le passage de l’homme au milieu de la sauvagerie ne propage ici à très courte distance qu’une très faible onde d’alarme, vite refermée derrière lui comme un sillage dans la mer. Cette longue promenade de fin de journée sous le beau soleil jaune et oblique était à proprement parler délicieuse, et la vue la plus approchée jusqu’ici que je connaisse des jardins d’Éden."


dimanche 21 août 2022

Giono (route)

Giono, Regain I, III : 

"La route monte accompagnée par les deux files de platanes. Les maisons ne vont pas plus loin que le détour. Là, elles disent « au revoir » et elles restent assises au bord des prés ; elles regardent la route qui part, vers le large des terres. Les platanes vont encore un peu jusqu'au milieu de la côte, mais, là, ils s'arrêtent aussi. Alors, la petite route s'en va toute seule. D'un beau coup de rein, elle saute le mamelon et, adieu, elle est partie."


samedi 20 août 2022

Singer (énigmes)

Singer Yentl p. 90 : 

"Le monde est plein d'énigmes. Il est possible qu'Elie lui-même ne soit pas en mesure de répondre à toutes nos questions lorsque le Messie paraîtra. Peut-être Dieu lui-même, dans ses sept firmaments n'a-t-il pas encore élucidé tous les mystères de sa création ; et c'est peut-être pourquoi il nous cache sa face." 



vendredi 19 août 2022

Drillon (lecteur)

Drillon, Coda : "Le lecteur est un type éminemment rebutable. Il ne supporte pas le papier bible des Pléiade, ou les livres aux pages cornées, ou annotées par d’autres, ou bien encore les livres à lire de la main gauche, les auteurs antisémites ou sud-américains, les descriptions, la poésie ou le théâtre, les livres qui pèsent sur l’estomac, les notes en fin de volume, les livres de poche ou d’occasion, le texte sur deux colonnes, les livres dont les pages sont à couper, les reprints, les livres reliés, les très grands ou très petits livres, la science-fiction, les romans russes (à cause des nombreux personnages et des noms compliqués), les livres illustrés ou bilingues, le papier glacé, les romans policiers, les livres de femmes, les reliures qui se cassent trop facilement, les livres de chez Albin Michel, les livres traduits, les livres précieux, les livres empruntés ou offerts, les livres de distribution des prix (et les prix littéraires)…"



jeudi 18 août 2022

Claudel (travail)

Claudel, Le Pain dur, acte 1, sc. 1 : 

"Plus de chômage, plus de bras inoccupés ! L'industrie allume de toutes parts ses foyers, partout s'élèvent les cheminées des sucreries ! et moi aussi, Messieurs, moi-même, oui, je veux donner l'exemple. Cette terre, cette maison, ce bien héréditaire de notre antique famille, je veux les consacrer au développement de nos forces économiques. Ce monastère va devenir une papeterie. Là où jadis de bien intentionnés ecclésiastiques, dont les plus vieux d'entre vous se souviennent sans doute avec attendrissement, élevaient en l'honneur de la divinité une voix respectable mais inutile, va retentir le bruit joyeux des machines et des trémies. Le travail n'est-il pas la meilleure des prières, et la plus agréable au créateur ?"


mercredi 17 août 2022

Rilke (derniers mots)

Rilke, Correspondance, Seuil p. 612 : 


[en français ; Rilke meurt le 29 décembre]


ce 21 Décembre 1926 

Mon cher cher Supervielle, 

gravement malade, douloureusement, misérablement, humblement malade, je me retrouve un instant dans la douce conscience d'avoir pu être rejoint, même là, sur ce plan insituable et si peu humain, par votre envoi et par toutes les influences qu'il m'apporte. 

Je pense à vous, poète, ami, et faisant cela je pense encore le monde, pauvre débris d'un vase qui se souvient d'être de la terre. (Mais cet abus de nos sens et de leur ‘dictionnaire’ par la douleur qui le feuillette !) 

R.



mardi 16 août 2022

Degas (restauration)

Degas, in Je veux regarder par le trou de la serrure [propos rapporté par D. Halévy] :

"Ce que je veux ? c’est qu’on ne restaure pas les tableaux. Tu gratterais une pissotière, tu irais en correctionnelle ! M. Kaempfen gratterait La Joconde, on le décorerait !

Toucher à un tableau ! Mais il faut qu’un tableau périsse, il faut que le temps marche dessus, comme sur toutes choses, c’est sa beauté. On devrait déporter un homme qui touche à un tableau !

Toucher à un tableau ! mais tu ne sais pas l’effet que cela me fait ; ces tableaux sont la joie de ma vie, ils l’embellissent, ils la bercent… Toucher à un Rembrandt ! mais c’est comme si…"


lundi 15 août 2022

Richter (Notre-Dame)

Richter (Sviatoslav), Ecrits et conversations p. 216 : 

"24 XII 1971. Veillée de Noël avec Ninochka à Notre-Dame de Paris. Nous nous étions fait une joie, et puis ?... Ce fut une horrible déception. Les parisiens se servent de leur cathédrale comme d'un lieu de promenade. En cette occasion spéciale, ils bavardaient à haute voix, traînaient bruyamment les savates, bref, se conduisaient de façon tout à fait inconvenante, sans prêter la moindre attention à ceux qui, installés sur des chaises, étaient venus écouter un concert de musique sacrée. Nous avons été profondément indignés et déçus par ce comportement des Français qui ont pourtant la réputation d'être un peuple éduqué et intelligent. Pendant qu'elle était jouée, il ne pouvait être question d'écouter la musique ; on n'arrivait tout simplement pas à l'entendre. Et cela, dans cette ville, dans cette cathédrale prodigieuses, dans ce pays de l'art ! Quelle honte !!! Nous sommes ressortis, et dans ce Paris nocturne, nous n'avions pas le sentiment d'une fête."



dimanche 14 août 2022

Sciascia + Tremblay (blasphèmes)

SciasciaLe jour de la chouette :

"Le receveur jura. C’était un blasphémateur célèbre parmi les voyageurs de cette ligne : un blasphémateur inspiré ; on l’avait déjà menacé de le congédier, car il était tellement endurci dans son vice qu’il ne tenait pas du tout compte de la présence de prêtres ou de religieuses dans son autobus."


Tremblay, La grosse femme d'à côté est enceinte,  chap 9 :

"Mastaï Jodoin avait la réputation d'être un conducteur de tramway hors pair, aussi le laissait-on sacrer et vitupérer en paix, même si les règles de la compagnie de transport l'interdisaient formellement. Quand un passager se plaignait du manque de savoir-vivre du conducteur numéro 423 de la ligne Saint-Denis, on lui répondait toujours : «Y sacre peut-être comme un démon, mais en cinq ans y a pas eu une seule accident ! Aimeriez-vous mieux qu'y soye doux comme un mouton pis qu'y risque votre vie à journée longue ? » [...] On avait fini par lui demander d'essayer de se contenir un peu quand un prêtre ou une religieuse montait dans son tramway."