mercredi 18 mai 2022

Focillon (familles spirituelles)

Focillon, La Vie des formes chap. 1 :

"Il existe une sorte d’ethnographie spirituelle qui s’entrecroise à travers les « races » les mieux définies, des familles d’esprits unies par des liens secrets et qui se retrouvent avec constance par delà les temps, par delà les lieux. Peut-être chaque style et chaque état d’un style, peut-être chaque technique requièrent-ils de préférence telle nature d’homme, telle famille spirituelle [...] Et s’il nous faut chercher des liens et des rapports entre eux tous, nous verrons que, dans le cours de la vie même, ils sont bien moins définis par les circonstances que par des affinités d’esprit concernant les formes. En disant qu’à un certain ordre des formes correspond un certain ordre des esprits, nous sommes nécessairement conduits à la notion de familles spirituelles, ou plutôt de familles formelles. [...] Alors on voit se reconnaître et s’appeler les hommes de même trempe, l’amitié humaine peut intervenir dans ces relations et les favoriser, mais le jeu des affinités réceptives et des affinités électives dans le monde des formes s’exerce dans une autre région que celle de la sympathie, qui peut lui être indifféremment propice ou adverse. Ces affinités n’ont pas le moment pour cadre et pour limite. Elles se développent avec ampleur dans le temps. Chaque homme est d’abord le contemporain de lui-même et de sa génération, mais il est aussi le contemporain du groupe spirituel dont il fait partie."


mardi 17 mai 2022

Slavnikova (portrait)

Slavnikova (Olga), 'La substance', in La locomotive des sœurs Tcherepanov trad. Chr Zeytounian-Beloüs :

"Le physique de Guennadi n’avait rien d’héroïque, il était même légèrement caricatural. Fils de paysan, cinquième enfant d’une famille où le père et la mère avaient chacun une ribambelle de frères et de sœurs dotés à leur tour de nombreux enfants, Guennadi semblait fabriqué à base de matériaux recyclés. Il avait hérité de son grand-père un gros nez poreux, ses petits yeux couleur bouton de cuivre verdi appartenaient à l’oncle Nikolaï et ses cheveux secs tirant sur le roux à la tante Natalia, quant aux petits grains de beauté pareils à une poignée de lentilles qui couvraient le corps replet du colonel, ils lui venaient directement de sa mère, décédée trop tôt. Tout ce qui composait Zabeline avait déjà été porté par autrui, ces éléments étaient cousus grossièrement mais solidement, et même si le colonel n’avait rien d’un Apollon, sa santé était excellente."


dimanche 15 mai 2022

Claudel + Alain (figuier)

Claudel, Journal 1 p. 919-920 : 

"Le figuier stérile. Ce n'est pas la saison des fruits, mais Notre-Seigneur n'en a cure. La Grâce se rit de la nature et la soumet aux sommations les plus injustifiables et les plus inattendues. Elle n'attend de ce côté aucune excuse. Une demande surnaturelle exige en nous une réponse surnaturelle. La grâce ne s'adresse pas en nous à la nature mais à ce qui fait la nature."


Alain, Les Dieux : 

"Jésus avait soif et avise un figuier ; il n'y trouve point de figues ; et ce n'était pas la saison des figues. Aussitôt il le maudit et l'arbre est desséché. Cela ne passe point ; et notre exégète va chercher aussitôt de quel absurde copiste, ou de quelles lettres mal formées, est venue cette remarque que ce n'était point la saison des figues. Or, par une expérience bien des fois renouvelée, j'ai appris à ne pas changer un texte à la légère, avant d'avoir essayé sérieusement de le comprendre. Car cette difficulté me pique, et, de ce qui me pique, il m'arrive souvent de tirer une grande et importante idée, que mes molles et abstraites pensées auraient négligée sans cela. En quoi je prétends être pieux et de vraie piété ; non que je jure d'accepter l'absurde, mais parce que je m'essaie à surmonter l'absurde apparence, ce qu'évidemment je ne puis faire si d'abord je la corrige. Cette méthode s'est trouvée bonne en ce cas-ci. Car je me suis dit que, si ce n'était pas la saison des figues, ce n'est pas aussi de figuier qu'il s'agit, mais de moi-même et de mes frères les hommes. Aussitôt me voilà à chercher des hommes-figuiers, et je n'ai pas à chercher loin. Un homme disait il n’y a pas longtemps, en parlant de la guerre, que ce n'était pas alors la saison des figues, c'est-à-dire de la justice et de la vérité, mais que cette saison était maintenant venue. Et d'autres disent, plus simplement, que le bureau est fermé, et que l'infortuné devra revenir ; ou, mieux encore, que les crédits sont épuisés. À tout cela il n'y a rien à répondre, car c'est la nécessité extérieure qui commande, et, à bien regarder, l'ordre de puissance, l'ordre de César, qui toujours invoque et invoquera la nécessité contre la justice. Je ne puis présentement, je n'ai pas le temps, les circonstances sont plus fortes que moi et que vous. Attendons la saison des figues, c'est-à-dire le soleil et l'eau. Ces hommes s'excusent comme l'innocent figuier aurait pu faire. Et du coup la malédiction me traverse. N'est-ce pas toujours par les circonstances que l'on ajourne de rendre un dépôt ? Et c'est par les circonstances que le malheureux Jean Valjean essaie de se prouver à lui-même qu'il ne doit point aller se livrer à Arras, à la place de Champmathieu. Mais, dit le Seigneur, êtes-vous donc des figuiers, qui reçoivent tout du dehors, et rendent seulement les circonstances selon ce qu'ils savent faire ? Ou bien êtes-vous des hommes, qui se savent et même qui se veulent libres de distribuer les réserves de leur être seulement selon eux ? Qui donc renonce à ce privilège ? Pilate, le grand préfet, y renonce ; son esprit se lave comme le figuier."



samedi 14 mai 2022

Leopardi (bonheur)

 Leopardi, Zibaldone, 6 nov. 1823, éd. Allia, (2003), trad. Schefer : 

"Celui qui sait se nourrir de petits bonheurs, qui recueille dans son cœur les petits plaisirs qu’il a éprouvés durant la journée et qui sait donner du poids à ses petites aventures, traverse facilement l’existence, et s’il n’est pas heureux, il peut croire qu’il l’est sans s’apercevoir qu’il n’en est rien. Mais celui qui ne s’intéresse qu’aux grands bonheurs, qui compte pour rien ces petits événements agréables, ces petites victoires, satisfactions, réussites, etc., qui ne cherche pas à s’en nourrir, qui n’y revient plus et qui pense que tout n’est que néant s’il n’atteint pas le but important et difficile qu’il s’était proposé, celui-là vivra toujours dans l’affliction, dans l’anxiété, sans aucune jouissance et il ne trouvera jamais qu’un malheur perpétuel à la place de son grand bonheur. Et quand il l’atteindra, il le trouvera bien inférieur à ses espérances, comme cela arrive toujours avec ce que l’on désire et recherche ardemment."

 

Chi sa pascersi delle piccole felicità, raccogliere nell'animo suo i piccoli piaceri che ha provato nella giornata, dar peso presso se medesimo alle piccole fortune, facilmente passa la vita, e se non è felice, può crederlo, e non accorgersi del contrario. Ma chi non dà mente se non alle grandi felicità, non considera come guadagno, e non proccura di pascersi e ruminare seco stesso i piccoli accidenti piacevoli, le piccole riuscite, soddisfazioni, conseguimenti ec. e tiene rutto per nulla, se non ottiene quel grande e difficile scopo che si propone; vivrà sempre cruccioso, ansioso, senza godimenti, e in vece della gran felicità, ritroverà una con-tinua infelicità. Massimamente che, conseguito ancora quel grande scopo, lo troverà molto inferiore alla speranza, come sempre accade nelle cose lungamente desiderate e cercate. 



Woolf (home)

Woolf, Orlando, chap. V (trad. Mauron) : 

"De façon insensible et furtive, sans que rien marquât le jour ou l'heure de l'altération, le tempérament de l'Angleterre changea, et personne ne s'en aperçut. Rien pourtant ne fut épargné. Les rudes gentilshommes campagnards qui jusque-là s'étaient assis joyeusement devant un repas de boeuf et d'ale dans une salle à manger dessinée, peut-être, par les frères Adam, avec une dignité classique, soudain furent pris d'un frisson. Les douillettes apparurent ; on se laissa pousser la barbe ; on attacha les pantalons étroitement par les sous-pieds. Et ce froid qui montait aux jambes, le gentilhomme campagnard eut tôt fait de le communiquer à sa maison ; les meubles furent capitonnés ; les tables et les murs, couverts ; et rien ne resta nu. Alors un changement de régime devint indispensable. On inventa le "muffin" et le "crumpet". Le café après le dîner supplanta le porto, et comme le café exigeait un salon où l'on pût boire, comme le salon exigeait des globes, les globes des fleurs artificielles, les fleurs artificielles des cheminées bourgeoises, les cheminées bourgeoises des pianos, les pianos des ballades pour salon, les ballades pour salon, en sautant un ou deux intermédiaires, une armée de petits chiens, des carrés en tapisserie, et d'ornements en porcelaine, le "home" - changea du tout au tout."


Stealthily and imperceptibly, none marking the exact day or hour of the change, the constitution of England was altered and nobody knew it. Everywhere the effects were felt. The hardy country gentleman, who had sat down gladly to a meal of ale and beef in a room designed, perhaps by the brothers Adam, with classic dignity, now felt chilly. Rugs appeared; beards were grown; trousers were fastened tight under the instep. The chill which he felt in his legs the country gentleman soon transferred to his house; furniture was muffled; walls and tables were covered; nothing was left bare. Then a change of diet became essential. The muffin was invented and the crumpet. Coffee supplanted the after-dinner port, and, as coffee led to a drawing-room in which to drink it, and a drawing-room to glass cases, and glass cases to artificial flowers, and artificial flowers to mantelpieces, and mantelpieces to pianofortes, and pianofortes to drawing-room ballads, and drawing-room ballads (skipping a stage or two) to innumerable little dogs, mats, and china ornaments, the home – which had become extremely important — was completely altered.


jeudi 12 mai 2022

Gérard (légumes)

Gérard (Rosemonde), Les Pipeaux :


"Dans une plate-bande à bordure d'oseille,

Majestueusement poussaient les artichauts ;

Sur le mur, au-dessus d'un buisson de groseille ;

Pendaient les chasselas poudrerisés de chaux.

Bedonnant doucement sous la cloche de verre,

Les melons presque mûrs avaient de beaux tons roux,

Des mouches bourdonnaient aux portes de la serre

Et des papillons bleus voltigeaient sur les choux."


mercredi 11 mai 2022

Nabokov (pornographie)


Nabokov, Lolita, postface trad. Couturier, Pléiade p. 1139 :

"Dans les temps modernes le terme 'pornographie' est synonyme de médiocrité, de mercantilisme, et va de pair avec certains procédés très stricts de narration. L'obscénité doit se marier à la banalité parce que chaque forme de plaisir esthétique doit être remplacée en totalité par une stimulation sexuelle élémentaire qui, pour s'exercer directement sur le patient, exige l'emploi du mot traditionnel. Le pornographe est tenu de suivre une série de règles éprouvées et immuables s'il veut s'assurer que son patient sera comblé dans son attente, comme le sont, par exemple les amateurs de romans policiers – un genre où, si l'on n'y prend garde, le lecteur risque de découvrir avec écœurement que le vrai meurtrier est l'originalité artistique (qui voudrait, par exemple, d'un roman policier où il n'y aurait aucun dialogue ?). Ainsi, dans les romans pornographiques, l'action doit-elle être limitée à la copulation des clichés. Le style, la structure, l'imagerie ne doivent jamais distraire le lecteur de sa tiède luxure."


in modern times the term “pornography” connotes mediocrity, commercialism, and certain strict rules of narration. Obscenity must be mated with banality because every kind of aesthetic enjoyment has to be entirely replaced by simple sexual stimulation which demands the traditional word for direct action upon the patient. Old rigid rules must be followed by the pornographer in order to have his patient feel the same security of satisfaction as, for example, fans of detective stories feel—stories where, if you do not watch out, the real murderer may turn out to be, to the fan’s disgust, artistic originality (who for instance would want a detective story without a single dialogue in it?). Thus, in pornographic novels, action has to be limited to the copulation of clichés. Style, structure, imagery should never distract the reader from his tepid lust.


mardi 10 mai 2022

Valéry (communication)

Valéry, Poésie perdue (1922) Poésie/Galimard p. 157  : 

"Malheureux qui n'a rien à donner.

Mais mille fois plus malheureux qui n'a personne pour partager avec soi ce qu'il a. Quis me sustinebit ? - Quis me audiet ? **

Ma fontaine tarit et son eau devient amère si la colombe et la soif n'y viennent pas.

L'abondance devient le mal insupportable. L'eau qui jaillit de l'esprit et de l'âme se ressaisit elle-même, se change en une boue empoisonnée. Malheureux qui allait donner, qui était fait pour être obtenu, et pour répandre sa substance."


* Qui me soutiendra ? Qui m'entendra ? [S. Augustin, Conf. 1, 5, 6]



lundi 9 mai 2022

Céline (morcellement)

Céline, Guerre : 

"Je m’étais divisé en parties tout le corps. La partie mouillée, la partie qu’était saoule, la partie du bras qu’était atroce, la partie de l’oreille qu’était abominable, la partie de l’amitié pour l’Anglais qu’était bien consolante, la partie du genou qui s’en barrait comme au hasard, la partie du passé déjà qui cherchait, je m’en souviens bien, à s’accrocher au présent et qui pouvait plus – et puis alors l’avenir qui me faisait plus peur que tout le reste, enfin une drôle de partie qui voulait par-dessus les autres me raconter une histoire."



dimanche 8 mai 2022

Flaubert (Hugo)

Flaubert, lettre à Madame Roger des Genettes, Croisset, juil. 1862 :

"À vous, je peux tout dire. Eh bien ! notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant.

Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. Hugo a des attentions et des prévenances pour tout le monde ; saint-Simoniens, Philippistes et jusqu’aux aubergistes, tous sont platement adulés. Et des types tout d’une pièce, comme dans les tragédies ! Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A, B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’Église comme il a calomnié la misère. Où est l’évêque qui demande la bénédiction d’un conventionnel ? Où est la fabrique où l’on met à la porte une fille pour avoir eu un enfant ? Et les digressions ! Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! le passage des engrais a dû ravir Pelletan. Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. Quel joli caractère que celui de M. Enjolras qui n’a donné que deux baisers dans sa vie, pauvre garçon ! Quant à leurs discours, ils parlent très bien, mais tous de même. Le rabâchage du père Gillenormant, le délire final de Valjean, l’humour de Cholomiès et de Gantaise, tout cela est dans le même moule. Toujours des pointes, des farces, le parti pris de la gaieté et jamais rien de comique. Des explications énormes données sur des choses en dehors du sujet et rien sur les choses qui sont indispensables au sujet. Mais en revanche des sermons, pour dire que le suffrage universel est une bien jolie chose, qu’il faut de l’instruction aux masses ; cela est répété à satiété. Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin. L’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société quand on est le contemporain de Balzac et de Dickens. C’était un bien beau sujet pourtant, mais quel calme il aurait fallu et quelle envergure scientifique ! Il est vrai que le père Hugo méprise la science et il le prouve.

[...] La postérité ne lui pardonnera pas, à celui-là, d’avoir voulu être un penseur, malgré sa nature. Où la rage de la prose philosophique l’a-t-elle conduit ? Et quelle philosophie ! Celle de Prud’homme, du bonhomme Richard et de Béranger. Il n’est pas plus penseur que Racine ou La Fontaine qu’il estime médiocrement ; c’est-à-dire qu’il résume comme eux le courant, l’ensemble des idées banales de son époque, et avec une telle persistance qu’il en oublie son œuvre et son art. Voilà mon opinion ; je la garde pour moi, bien entendu. Tout ce qui touche une plume doit avoir trop de reconnaissance à Hugo pour se permettre une critique ; mais je trouve, extérieurement, que les dieux vieillissent."