mercredi 28 janvier 2026

Camilleri ("rates agriffantes")

CamilleriLa Reine de Poméranie, nouvelle éponyme,  chap 2 : 

"Trois personnes seulement virent arriver l’épouse du consul et sa femme de chambre. Les deux femmes étaient les seules passagères du train de minuit en provenance de Palerme. Le marquis les attendait sur le quai et avait retenu deux voitures. L’une était pour la femme de chambre et une grosse malle, l’autre pour le marquis et sa dame.

Mais le lendemain matin, devant les passagers en partance, le chef de gare s’étendit ni peu ni assez sur la beauté des deux voyageuses, blondes, les yeux bleus, jeunes, l’épouse du marquis ayant trente ans toute mouillée et sa femme de chambre pas plus de vingt.

« Il faisait nuit, mais quand elles sont descendues du train, on aurait dit que le soleil se levait », conclut le chef de gare encore bauché en place.

Le récit des deux cochers en rajouta une louche. Celui qui avait conduit la femme de chambre raconta que le cheval lui-même en la voyant avait hissé pavillon, que la jolie petite rate avait apinché l’outil dont était doté le quadrupède et s’était mise à rire. Celui qui avait conduit le couple dit qu’il lui avait suffi de voir monter et descendre l’épouse de voiture pour ne plus fermer l’œil de la nuit.

En moins de deux, toute la population fut informée de la présence à Vigàta de deux jolies rates si agriffantes qu’elles apportaient le paradis sur terre."


lundi 26 janvier 2026

Barré + Rebatet (Malraux)

Barré, Jean-Luc : De Gaulle, une vie t. 2 : Le premier des Français, 1944-1958 § 15 : La guerre d'usure :

"Le 17 [avril 1948], à cette séance studieuse et fraternelle, succède la grande célébration gaullienne, cérémonial grandiose et flamboyant mis en scène par un André Malraux survolté. Le chantre attitré du rédempteur de la patrie intervient en première partie du spectacle. Dans une salle surmontée d’une gigantesque croix de Lorraine, au milieu des banderoles et des oriflammes, l’orateur vedette et propagandiste en chef du Rassemblement alterne incantations et imprécations, harangues et envolées mystiques, sur un mode haletant et prophétique de prêcheur de croisade ou de tribun de la Convention, mi-saint Bernard, mi-Saint-Just. Mèche sur le front, poing tendu, voix en transe, Malraux est là pour électriser la masse de ses « camarades », comme il appelle ses compagnons en souvenir d’autres combats."


Rebatet, Les Décombres chap. 2 :

"[...] tel homme qui avait eu du talent et qu’on reconnaissait avec un étrange dégoût dans ces chienlits. N'y manquait jamais, avec sa figure de maniaque sexuel dévorée de tics, le sieur André Malraux, espèce de sous-Barrès bolcheviste, rigoureusement illisible, et qui soulevait pourtant l'admiration à Saint-Germain-des-Prés, même chez les jeunes gogos de droite, grâce à un certain éréthisme du vocabulaire et une façon hermétique de raconter des faits-divers chinois effilochés dans un bouillon d'adjectifs."


mardi 13 janvier 2026

Chraïbi (mots)

Chraïbi (Driss), La Civilisation, ma Mère !... I, 8 : 

"Tant que dura la nuit, elle me parla. Et je l'écoutai. Pour la première fois de ma vie. Les arguments, la raison, l'abstrait, n'avaient pas de prise sur elle. Non que son cerveau se fût atrophié dans la solitude, mais parce qu'elle ne pouvait assimiler aucun contenant qui n'eût un contenu propre – et les mots, si simples soient-ils, que s'ils avaient un sens-odeur et un sens-couleur et un sens visible et un sens tactile et un sens sensible. 

Et moi, j'avais beau puiser dans ma langue maternelle, puis mouler les mots dans celle de ma pensée pour les retraduire dans les termes de mon enfance, jamais je ne pus trouver ceux qu'il fallait. Les mots n'avaient plus désormais qu'un seul sens : celui qui s'adressait au cerveau. Secs comme lui. Déshumanisés et déshumanisants. Une culture jadis vivante et à présent écrite."


dimanche 11 janvier 2026

De Gaulle (France)

De Gaulle (août 1944), cité par Barré, De Gaulle t. 2  : 

"Les Français [...] pensent qu’il y a toujours un homme qui sauvera la France. Ils croient donc qu’ils peuvent agir à leur fantaisie et se quereller. Ce n’est pas vrai. Il n’y aura pas toujours un miracle pour sortir d’affaire les Français ni la France."


vendredi 9 janvier 2026

Westlake (bibliothèque)

Westlake (Donald), Aztèques dansants, chap. "Pendant ce temps..." :

"La bibliothèque publique du West Side dans la 43e Rue à Manhattan possède une section consacrée uniquement aux périodiques, journaux et magazines. Les étudiants et les chercheurs en tout genre s’y pressent, car il est faux de dire que les journaux de la veille n’intéressent personne. Certains, assis devant de vieilles tables en bois, tournent les pages de grands volumes reliés, mais la plupart ont la tête enfouie dans la gueule des lecteurs de microfilms. La main droite levée pour tourner les manivelles bruyantes, ils gardent les yeux fixés sur l’écran de la machine où défile, jour après jour, toute l’histoire du monde dans une grisaille floue.

Les manivelles des lecteurs de microfilms sont la seule chose qu’on entende dans la section des périodiques, où règne une atmosphère générale de calme intemporel. Les recherches qu’on effectue ici sont, sans nul doute, très sérieuses, mais elles se déroulent sans précipitation, et tous ces chercheurs possèdent la patience, la maîtrise de soi, le calme et le soin du détail qu’on attribue généralement aux individus qui construisent des bateaux dans des bouteilles. Ils tournent leur manivelle, ils s’arrêtent, ils notent quelque chose dans le bloc-notes posé à leur droite, et ils recommencent à tourner la manivelle, mais tout cela à un rythme mesuré et réfléchi. Ceux qui consultent les immenses volumes reliés de journaux ne tournent jamais une page de manière brusque pour ne pas faire de courant d’air ; ils les feuillettent lentement, et la page retombe comme une vague paisible sur une plage de sable."