vendredi 4 avril 2025

Shteyngart (dialogue conjugal)

Shteyngart, Très chers Amis chap. 3 : 

"Elle est déjà dysrégulée à cause de l’école en distanciel, et voilà que tu invites cinq personnes à traîner, faire du bruit et Dieu sait quoi d’autre. » « C’est bien pour elle d’avoir une vie sociale. » « Avec des enfants de son âge, pas ces gens-là. » « Ces gens-là… Ce sont mes meilleurs amis. » « Oui, ça je sais. Je ne le sais que trop bien. » « Ils peuvent aussi lui servir de figures parentales. Tu adores Vinod. » « Vinod a besoin de repos, pas d’endosser les devoirs paternels auxquels tu as renoncé. » « Donc tu dis qu’elle a fugué parce que des gens viennent chez nous ? » « Les nouveaux visages l’inquiètent. Ne fais pas comme si tu ne savais rien des troubles anxieux généralisés. » « Si seulement j’avais pu vaincre mes peurs sociales quand j’étais petit. J’irais beaucoup mieux que maintenant, ça c’est sûr. » « Je me souviens de toi en colo quand tu avais huit ans. Tu étais très amical. [Elle passe au russe.] Impossible de te faire taire. » « Absolument. C’est la même chose pour Nat. C’est sa colo à elle. » « Sans les enfants de son âge. Alors qu’elle souffre [repassant à l’anglais] de problèmes d’identité. » « Tu veux dire : alors qu’elle apprend qui elle est. » « Et c’est Ed Kim qui va l’accompagner dans cette découverte ? » « Il m’a bien aidé, moi. » Pour que tout soit clair, cette conversation n’a jamais eu lieu. Mais elle aurait pu, jusqu’à la dernière de ses tournures de phrases thérapeutiques. Comme Senderovski enviait les écrivains qui avaient fait de leur vie conjugale leur sujet d’étude principal."


She’s already dysregulated from having school moved online, and now you’re bringing five people to run around and make noise and do hell knows what.” “It’s good for her to be social.” “With her peers, not these people.” “These people. They’re my best friends.” “Oh, I know. How I know.” “They can be parental figures, too. You love Vinod.” “Vinod needs rest, not to take over the fatherly duties you’ve abdicated.” “So you’re saying she ran away because people are coming?” “She’s worried about new faces. It’s not like you’re a stranger to generalized anxiety disorder.” “If only I had conquered my social deficits as a child. I’d be doing a lot better than I am right now, that’s for sure.” “I remember you back at that bungalow colony when you were eight. You were pretty damn friendly. [Switching to Russian] We couldn’t shut you up.” “Exactly right. And this is Nat’s bungalow colony.” “Minus a peer group. While she’s having [switching to English] identity issues.” “While she’s figuring out who she is.” “And Ed Kim’s going to help her with that journey?” “He helped me with mine.” Just to be sure, this conversation never happened. But it could have, down to the very last therapeutic turn of phrase. How Senderovsky envied writers who had taken marriage as their subject.


lundi 31 mars 2025

Huysmans + Vian (liqueurs)

Huysmans, À Rebours, chap. IV :

"Il s'en fut dans la salle à manger où, pratiquée dans l'une des cloisons, une armoire contenait une série de petites tonnes, rangées côte à côte, sur de minuscules chantiers de bois de santal, percées de robinets d'argent au bas du ventre.

Il appelait cette réunion de barils à liqueurs, son orgue à bouche.

Une tige pouvait rejoindre tous les robinets, les asservir à un mouvement unique, de sorte qu'une fois l'appareil en place, il suffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie, pour que toutes les cannelles, tournées en même temps, remplissent de liqueur les imperceptibles gobelets placés au−dessous d'elles.

L'orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés « flûte, cor, voix céleste » étaient tirés, prêts à la manoeuvre. Des Esseintes buvait une goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l'oreille.

Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d'un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce ; tandis que, pour compléter l'orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l'eau−de−vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics !

Il pensait aussi que l'assimilation pouvait s'étendre, que des quatuors d'instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau−de−vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle ; avec l'alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd, avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle ; avec la contrebasse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait même, si l'on voulait former un quintette, adjoindre un cinquième instrument, la harpe, qu'imitait par une vraisemblable analogie, la saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.

La similitude se prolongeait encore : des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs ; ainsi pour ne citer qu'une note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de chartreuse verte.

Ces principes une fois admis, il était parvenu, grâce à d'érudites expériences, à se jouer sur la langue de silencieuses mélodies, de muettes marches funèbres à grand spectacle, à entendre, dans sa bouche, des solis de menthe, des duos de vespétro et de rhum.

Il arrivait même à transférer dans sa mâchoire de véritables morceaux de musique, suivant le compositeur, pas à pas, rendant sa pensée, ses effets, ses nuances, par des unions ou des contrastes voisins de liqueurs, par d'approximatifs et savants mélanges.



Vian, L'Écume des jours, chap. 1 : 

"Prendras-tu un apéritif ? demanda Colin. Mon pianocktail est achevé, tu pourrais l’essayer.

– Il marche ? demanda Chick.

– Parfaitement. J’ai eu du mal à le mettre au point, mais le résultat dépasse mes espérances. J’ai obtenu, à partir de la Black and Tan Fantasy, un mélange vraiment ahurissant.

– Quel est ton principe ? demanda Chick.

– À chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace. Pour l’eau de Seltz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d’unité, à la noire l’unité, à la ronde la quadruple unité. Lorsque l’on joue un air lent, un système de registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée – ce qui donnerait un cocktail trop abondant – mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de l’air, on peut, si l’on veut, faire varier la valeur de l’unité, la réduisant, par exemple, au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les harmonies au moyen d’un réglage latéral.

– C’est compliqué, dit Chick.

– Le tout est commandé par des contacts électriques et des relais. Je ne te donne pas de détails, tu connais ça. Et d’ailleurs, en plus, le piano fonctionne réellement.

– C’est merveilleux ! dit Chick.

– Il n’y a qu’une chose gênante, dit Colin, c’est la pédale forte pour l’œuf battu. J’ai dû mettre un système d’enclenchement spécial, parce que lorsque l’on joue un morceau trop « hot », il tombe des morceaux d’omelette dans le cocktail, et c’est dur à avaler. Je modifierai ça. Actuellement, il suffit de faire attention. Pour la crème fraîche, c’est le sol grave.

– Je vais m’en faire un sur Loveless Love, dit Chick. Ça va être terrible."


vendredi 28 mars 2025

Valéry (cathédrale)

Valéry, La cathédrale, in Mélange, Pléiade 1 p. 290-291 :

"Vitraux de Chartres – Lapis, émaux. Orient.

Comme des boissons complexes, les nombreux petits éléments de couleur vivante, c’est-à-dire, émettant une lumière non polarisée, non réfléchie, mais mosaïque de tons intenses, très divisés, et tous les rapprochements possibles par décimètre carré, donnent une impression de doux éblouissement, plus gustatif que visuel, – à cause de la petitesse des dessins, qui permet de les négliger ou de les voir – ad libitum – de ne voir que des combinaisons, dominées par quelque fréquence, ici, des bleus, là, des rouges etc.

Aspect granulé, grains de merveilleuse pierrerie, cellule, grains de grenades du paradis.

Effet d’outre monde.

Une Rose me fait songer à une immense rétine épanouie, en proie à la diversité des vibrations de ses éléments vivants, producteurs de couleurs…

Certaines phrases du Mallarmé en prose sont vitraux. Les sujets importent le moins du monde – sont pris et noyés dans le mystère, la vivacité, la profondeur, le rire et la rêverie de chaque fragment – Chacun sensible, chantant… […]"


mardi 25 mars 2025

Vance (politesse)

Vance (J. D.), Hillbilly élégie, chap 1 (trad. V. Reynaud) :

"[Oncle Pet] semblait être le plus gentil des hommes du clan Blanton et avait le charme discret de quelqu’un qui a réussi dans les affaires. Mais ce charme masquait un tempérament féroce. Un jour, lorsqu’un chauffeur de camion livra des fournitures à l’une des boîtes d’oncle Pet, il lança à mon vieil Hillbilly d’oncle : « T’as qu’à décharger toi-même, fils de pute. » Mon oncle prit la chose au pied de la lettre : « En disant ça, tu traites ma mère de pute. Je te prierai donc de surveiller ton langage. » Et quand le chauffeur – qu’on surnommait Big Red à cause de sa carrure et de ses cheveux roux – répéta l’insulte, oncle Pet fit ce que tout chef d’entreprise raisonnable aurait fait à sa place : il sortit l’homme de sa cabine, le frappa jusqu’à l’assommer puis passa une scie électrique sur son corps. Big Red saignait tant qu’il faillit mourir, mais on le conduisit rapidement à l’hôpital et il survécut. Pet ne fut pas envoyé en prison. Apparemment, Big Red venant lui aussi des Appalaches, il refusa de signaler l’incident à la police et de porter plainte. Il savait ce que cela signifiait d’insulter la mère d’un homme."



[Uncle Pet] seemed the nicest of the Blanton men, with the smooth charm of a successful businessman. But that charm masked a fierce temper. Once, when a truck driver delivered supplies to one of Uncle Pet’s businesses, he told my old hillbilly uncle, “Off-load this now, you son of a bitch.” Uncle Pet took the comment literally : “When you say that, you’re calling my dear old mother a bitch, so I’d kindly ask you speak more carefully.” When the driver – nicknamed Big Red because of his size and hair color – repeated the insult, Uncle Pet did what any rational business owner would do: He pulled the man from his truck, beat him unconscious, and ran an electric saw up and down his body. Big Red nearly bled to death but was rushed to the hospital and survived. Uncle Pet never went to jail, though. Apparently, Big Red was also an Appalachian man, and he refused to speak to the police about the incident or press charges. He knew what it meant to insult a man’s mother.

dimanche 23 mars 2025

Atkinson (Disneyland)

Atkinson, Parti tôt, pris mon chien, 5 Trésor fin 1 [trad. Isabelle Caron] :

"Elles firent la queue. Et elles refirent la queue. Et après avoir fait la queue, elles remirent ça. Elles firent la queue pour voir le château de la Belle au Bois Dormant, elles firent la queue pour voir la maison de Blanche-Neige, qui, franchement, ne cassaient rien ni l’un ni l’autre. Elles firent la queue pour s’envoler avec Peter Pan pour le Pays Imaginaire qui leur plut bien à toutes les deux. Elles firent la queue pour monter dans les tasses géantes du Chapelier fou et sur le dos de Dumbo. Elles firent la queue pour les Voyages de Pinocchio, carrément nuls, et pour les Pirates of the Caribbean qui valaient vraiment le coup mais qui faisaient, elles furent d’accord sur ce point, un tout petit peu peur. Coincées entre des barrières dans une file d’attente qui ressemblait à un gros serpent, elles firent le pied de grue pendant une éternité avant d’embarquer sur des bateaux, d’être emportées par le courant et jetées sans y pouvoir rien dans le terrifiant univers animatronique de « It’s A Small World ! » Quand elles s’en échappèrent enfin et retrouvèrent le monde grandeur nature, elles passèrent une autre éternité dans l’étreinte d’une queue de python pour monter dans le Disneyland Railroad.

La gamine était héroïque dans les queues."


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2025/01/amis-las-vegas.html


They queued. And then they queued again. And then after they had queued they queued some more. They queued to see Sleeping Beauty’s castle, they queued to see Snow White’s cottage, both, frankly, rather disappointing. They queued to fly with Peter Pan into Neverland, which they both liked. They queued to ride around in the Mad Hatter’s teacups and on Dumbo’s back. They queued for the Voyages of Pinocchio which was rubbish and for Pirates of the Caribbean which was good and, they both agreed, just a little bit scary. They stood for an eternity corralled between railings in a queue that was like a fat snake, waiting to be loaded on to boats on a shallow artificial waterway before being carried away on the current, borne helplessly into the terrifying animatronic vision of ‘It’s A Small World’. When they finally escaped back into the big world they spent another lifetime in the pythonesque grip of a queue in order to ride on the Disneyland Railroad.

Kid was a heroic queuer.


samedi 22 mars 2025

Perec (Rimbaud)

Perec, La Disparition éd. L'Imaginaire p. 125 : 


             VOCALISATIONS


A noir (Un blanc), I roux, U safran, O azur :

Nous saurons au jour dit ta vocalisation :

A noir carcan poilu d’un scintillant morpion

Qui bombinait autour d’un nidoral impur,


Caps obscurs ; qui, cristal du brouillard ou du Khan,

Harpons du fjord hautain, Rois Blancs, frissons d’anis ?

I, carmins, sang vomi, riant ainsi qu’un lis

Dans un courroux ou dans un alcool mortifiant ;

 

U, scintillations, ronds divins du flot marin,

Paix du pâtis tissu d’animaux, paix du fin

Sillon qu’un fol savoir aux grands fronts imprima ;

 

O, finitif clairon aux accords d’aiguisoir,

Soupirs ahurissant Nadir ou Nirvana :

O l’omicron, rayon violin dans son Voir !


                                    ARTHUR RIMBAUD




jeudi 20 mars 2025

Perec (Baudlair)

Perec, La Disparition éd. L'imaginaire p. 122 :


Chanson,

par un fils adoptif du Commandant Aupick


Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd

Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici

Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs

Ici portant la paix, là-bas donnant souci.


Tandis qu’un vil magma d’humains, oh, trop banals,

Sous l’aiguillon Plaisir, guillotin sans amour,

Va puisant son poison aux puants carnavals,

Mon chagrin, saisis-moi la main ; là, pour toujours


Loin d’ici. Vois s’offrir sur un balcon d’oubli,

Aux habits pourrissants, nos ans qui sont partis ;

Surgir du fond marin un guignon souriant ;

 

Apollon moribond s’assoupir sous un arc

Puis ainsi qu’un drap noir traînant au clair ponant

Ouïs, Amour, ouïs la Nuit qui sourd du parc.



mercredi 19 mars 2025

Perec (fin)

Perec, La Disparition éd. L'imaginaire p. 304-305 :

"Nous avancions pourtant, nous nous rapprochions à tout instant du point final, car il fallait qu’il y ait un point final. Parfois, nous avons cru savoir : il y avait toujours un « ça » pour garantir un « Quoi ? », un « jadis », un « aujourd’hui », un « toujours », justifiant un « Quand ? », un « car » donnant la raison d’un « Pourquoi ? ».

Mais sous nos solutions transparaissait toujours l’illusion d’un savoir total qui n’appartint jamais à aucun parmi nous, ni aux protagons, ni au scrivain, ni à moi qui fus son loyal proconsul, nous condamnant ainsi à discourir sans fin, nourrissant la narration, ourdissant son fil idiot, grossissant son vain charabia, sans jamais aboutir à l’insultant point cardinal, l’horizon, l’infini où tout paraissait s’unir, où paraissait s’offrir la solution,

mais nous approchant, d’un pas, d’un micron, d’un angström, du fatal instant, où,

n’ayant plus pour nous l’ambigu concours d’un discours qui, tout à la fois, nous unissait, nous constituait, nous trahissait, 

la mort,

la mort aux doigts d’airain, 

la mort aux doigts gourds, 

la mort où va s’abîmant l’inscription,

la mort qui, à jamais, garantit l’immaculation d’un Album qu’un histrion un jour a cru pouvoir noircir, 

la mort nous a dit la fin du roman."


mardi 18 mars 2025

Perec (revenentes)

Perec, Les Revenentes (incipit)  : 

"Telles des chèvres en détresse, sept Mercédès-Benz vertes, les fenêtres crêpées de reps grège, descendent lentement West End Street et prennent sénestrement Temple Street vers les vertes venelles semées de hêtres et de frênes près desqelles se dresse, svelte et empesé en même temps, l’Evêché d’Exeter. Près de l’entrée des thermes, des gens s’empressent. Qels secrets recèlent ces fenêtres scellées ?

— Q’est-ce qe c’est ?

— C’est l’Excellence ! C’est l’Excellence l’évêqe !

— Z’ètes démente, c’est des vedettes ! bèle, hébétée, qelqe mémère édentée.

— Let’s bet three pence ! C’est Mel Ferrer ! prétend qelqe benêt expert en westerns.

— Mes fesses ! C’est Peter Sellers ! démentent ensemble sept zèbres fervents de télé.

— Mel Ferrer ! Peter Sellers ! Never ! jette-je, excédé, c’est Bérengère de Brémen-Brévent !

— Bérengère de Brémen-Brévent ! ! répètent les gens qe cette exégèse rend perplexes."


lundi 17 mars 2025

Shteyngart (paysage)

Shteyngart (Gary), Absurdistan, § 'La Norvège de la Caspienne' (trad. Roques) :

"Notre avion entama sa descente sur Svanï. La lumière du début de soirée révéla un relief montagneux verdoyant longé par des poches d’une substance partiellement liquide qui ressemblait aux mésaventures gastriques d’un homme malade. Plus nous descendions, plus le combat était prononcé entre montagne et désert, ce dernier criblé de lacs rendus iridescents par l’activité industrielle, et à l’occasion entourés de dômes bleus qui pouvaient aussi bien être des mosquées géantes que des petites raffineries de pétrole.

Je ne m’aperçus pas tout de suite que nous avions atteint le rivage d’une grande étendue d’eau, que l’horizon alcalin et marron du désert corrodé effleurait à présent une morne bande grise qui était, de fait, la mer Caspienne. Un circuit imprimé de derricks reliait le littoral au désert, tandis que plus loin, en mer, d’imposantes plates-formes étaient connectées les unes aux autres par des tronçons d’oléoduc et, par endroits, des routes maritimes sur lesquelles des pétroliers laissaient des traînées vaporeuses de gaz d’échappement jaune."



Our plane began its approach to Svanï City. The light of early evening revealed a green mountainous terrain skirted by pockets of desert, which were, in turn, filled in with pockets of something partially liquid resembling a sick man’s gastric misadventures. The farther we descended, the more pronounced became the battle between mountain and desert, the latter pockmarked by lakes iridescent with industry and on occasion surrounded by blue domes that could have been either giant mosques or small oil refineries.

It took me some time to realize that we had reached the shores of a major body of water, that the brown, alkaline vistas of the corroded desert now brushed up against a dull band of gray that was, in fact, the Caspian Sea. A circuit board of oil derricks strung together the coastline and desert, while farther out to sea, massive oil platforms were connected to one another by slivers of pipeline and, in some places, maritime roads upon which tanker-trucks left vapor trails of yellow exhaust.


samedi 15 mars 2025

Shteyngart (deuils)

Shteyngart (Gary), Absurdistan, § 'Une journée de Micha Borissovich' :

"— Mon cher papa m’a récemment été arraché. On l’a fait exploser sur le pont du Palais.

— Très triste, dit le Bol. Mon père s’est seulement fait écraser par un camion qui livrait du pain.

— Le mien est tombé d’une fenêtre l’année dernière, dit la Brosse. Ce n’était que du premier étage, mais il est tombé sur la tête. Kaput. » 

Chacun de nous rendit un son de deuil profond par la combinaison de son nez, de sa gorge et de ses lèvres, comme si nous aspirions tragiquement des nouilles dans un bol métallique. Le son parcourut lentement la rue, s’arrêtant à chaque porte et ajoutant secrètement au désespoir de chaque maisonnée."


– "My dear papa was recently taken away from me. They blew him up on the Palace Bridge".

  – "Very sad,” Caesar said. “My father was just run over by a bread truck.”

 – “Mine fell out of a window last year,” Flattop said. “It was only the second story, but he fell on his head. Kaput.” We each made a deep mourning sound with the combination of our noses, throats, and lips, as if we were tragically sucking noodles out of an iron bowl. The sound traveled slowly down the street, stopping at every door on the way and secretly adding to each household’s despair.





mercredi 12 mars 2025

Nerval (Vers dorés)

Vers dorés
Eh quoi ! tout est sensible !
Pythagore.
Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !

mardi 11 mars 2025

Shteyngart (New-York)

Shteyngart (Gary), Absurdistan [2006 trad. Roques 2008] § "Rouenna" :

"J’ai décidé, à l’exemple de tant de jeunes gens, qu’il fallait m’installer à Manhattan. Éducation américaine mise à part, j’étais encore un citoyen soviétique par le cœur, affligé d’une espèce de manie stalinienne du gigantisme, de sorte qu’en observant la topographie de Manhattan, mon regard s’arrêta naturellement sur les tours jumelles du World Trade Center, ces emblématiques ruches géantes de cent dix étages qui brillaient comme l’or blanc au soleil de l’après-midi. Elles me paraissaient la promesse tenue du réalisme socialiste, science-fiction de mon adolescence portée à un degré quasi infini. On peut dire que j’étais amoureux d’elles.

Aussitôt après avoir découvert qu’il m’était impossible de louer un appartement dans le World Trade Center, je décidai de jeter mon dévolu sur tout un étage d’un gratte-ciel début de siècle du voisinage. Mon loft avait une vue à couper le souffle sur Miss Liberté qui mettait du vert-de-gris sur la baie d’un côté et le World Trade Center qui éclipsait la silhouette des immeubles de Manhattan de l’autre. Je passais mes soirées à sautiller d’un bout à l’autre de mon nid : quand le soleil tombait sur le sommet de la statue, les tours jumelles devenaient un échiquier fascinant de fenêtres éclairées et éteintes, ressemblant, après quelques taffes de marijuana, à un tableau de Mondrian qui prendrait vie."


I decided that, like many young people, I should move to Manhattan. American education aside, I was still a Soviet citizen at heart, afflicted with a kind of Stalinist gigantamania, so that when I looked at the topography of Manhattan, I naturally settled my gaze on the Twin Towers of the World Trade Center, those emblematic honeycombed 110-story giants that glowed white gold in the afternoon sun. They looked to me like the promise of socialist realism fulfilled, boyhood science fiction extended into near-infinity. You could say I was in love with them.

« As I soon found out that I couldn’t rent an apartment in the actual World Trade Center, I decided to settle for an entire floor in a nearby turn-of-the-century skyscraper. My loft had a startling view of Miss Liberty greening the harbor on one side and the World Trade Center obliterating the rest of the skyline on another. I spent my evenings hopping from one end of my lily pad to the other: as the sun fell on top of the statue, the Twin Towers became a fascinating checkerboard of lit and unlit windows, looking, after several puffs of marijuana, like a Mondrian painting come to life.  »


lundi 10 mars 2025

Morand (amateur)

Morand, "Le Bazar de la Charité", nouvelle, 1944 :

"Esprit fin, jamais fixé, velléitaire et terriblement amateur, artiste sans art, il avait tout vu, tout lu, tout caressé, tout raté. C'était un homme du monde doué de ce qu'il faut pour réussir, mais qui n'avait jamais rien mené à bien. La réalité s'éloignait au fur et à mesure, se dérobait à son application, bien que personne ne mît plus de méthode à vivre que ce vieux novice. Mais vivre et créer sont deux activités différentes et souvent opposées. Aussi, ce qu'il tenta ne tourna point à son bénéfice ; il allait en hanneton, de recherches en découvertes : la seule chose qu'il ne découvrit jamais, ce fut lui-même, peut-être bien parce qu'il n'existait pas. M. du Ferrus était un personnage sans personnalité qui, à force de réfléchir à tout, avait fini par tout réfléchir. Il comptait néanmoins de très nombreux amis, étant de ces natures neutres où chacun aime à s'épancher, car ce sont des vases vides. Bien que travaillant sans arrêt, encore qu'il fût né, il paraissait inoccupé, car son travail n'avait point de raison d'être et ne le conduisait nulle part."


dimanche 9 mars 2025

Nabokov (ébriété)

Nabokov, Tranche de vie, in Nouvelles, éd. Quarto p. 572 : 

"Après encore quelques verres ses manières changèrent, son expression devint plus sombre et plus grossière. Sans raison aucune, il enleva ses chaussures et ses chaussettes, et puis se mit à sangloter et à marcher en sanglotant, d’un bout à l’autre de son appartement, ignorant totalement ma présence et repoussant d’un air féroce avec son gros pied nu la chaise contre laquelle il ne cessait de se cogner. En passant, il s’arrangea pour finir la carafe et entra bientôt dans une troisième phase, la phase finale de ce syllogisme d’ivrogne qui avait déjà connu, conformément aux règles strictes de la dialectique, une première manifestation d’efficacité brillante suivie d’une période centrale de mélancolie totale."


After a few more drinks his manner changed, his expression grew somber and coarse. For no reason at all, he took off his shoes and his socks, and then started to sob and walked sobbing, from one end of his flat to the other, absolutely ignoring my presence and ferociously kicking aside with a strong bare foot the chair into which he kept barging. En passant, he managed to finish the decanter, and presently entered a third phase, the final part of that drunken syllogism which had already united, in keeping with strict dialectical rules, an initial show of bright efficiency and a central period of utter gloom.


samedi 8 mars 2025

Nabokov (pianiste)

Nabokov, Musique, in Nouvelles complètes, éd. Quarto p. 481-482 : 

"L’épouse du pianiste, la bouche à demi ouverte, clignant des yeux, se préparait à tourner la page… voilà qui est fait ; une forêt noire de notes ascendantes, une descente, un ravin, enfin un groupe disséminé de minuscules trapézistes en plein vol. Wolf avait de longs cils blonds, des oreilles translucides d’un écarlate délicat ; il frappait les touches avec une vélocité et une force extraordinaires et, dans les profondeurs laquées du couvercle à l’aplomb des touches, le double de ses mains s’affairait en une parodie fantomatique, complexe, parfois même clownesque.

Pour Victor, une musique qu’il ne connaissait pas (et il avait vite fait le tour de ses connaissances dans ce domaine) pouvait se comparer au brouhaha d’une conversation en langue étrangère : en vain s’efforce-t-on de distinguer, ne serait-ce que les séparations entre les mots, les sons s’enchaînent et se confondent, de sorte que l’oreille s’égare et finit par se lasser. Victor faisait de son mieux pour se concentrer sur la musique, mais il se surprit bientôt à suivre du regard les mains de Wolf et leurs reflets spectraux. Quand les sonorités s’enflaient jusqu’à rouler en tonnerre ininterrompu, le cou du pianiste gonflait, les doigts écartés se durcissaient, tandis qu’un faible grognement lui échappait. À un moment la tourneuse prit de l’avance, il arrêta le mouvement d’une tape prompte de la paume ouverte de sa main gauche, puis avec une vitesse incroyable fit lui-même tourner la page et, sans transition, de nouveau, les deux mains pétrissaient avec fureur le clavier docile. Victor se livrait à un examen détaillé de l’exécutant : le nez au bout pointu, les paupières gonflées, la cicatrice d’un furoncle sur le cou, les cheveux ressemblant à un duvet jaune, les épaules larges sous la redingote noire. Victor fit à nouveau un effort pour suivre la musique, mais à peine y était-il parvenu que déjà son attention se relâchait. Lentement il se détourna, cherchant dans sa poche son étui à cigarettes, il entreprit d’examiner les autres invités."


[Note : VN n'aimait pas la musique, et il en donne une description très visuelle.]


The performer’s wife, her mouth half-open, her eyes blinking fast, was about to turn the page; now she has turned it. A black forest of ascending notes, a slope, a gap, then a separate group of little trapezists in flight. Wolf had long, fair eyelashes; his translucent ears were of a delicate crimson hue; he struck the keys with extraordinary velocity and vigor and, in the lacquered depths of the open keyboard lid, the doubles of his hands were engaged in a ghostly, intricate, even somewhat clownish mimicry.

To Victor any music he did not know – and all he knew was a dozen conventional tunes – could be likened to the patter of a conversation in a strange tongue: in vain you strive to define at least the limits of the words, but everything slips and merges, so that the laggard ear begins to feel boredom. Victor tried to concentrate on listening, but soon caught himself watching Wolf’s hands and their spectral reflections. When the sounds grew into insistent thunder, the performer’s neck would swell, his widespread fingers tensed, and he emitted a faint grunt. At one point his wife got ahead of him; he arrested the page with an instant slap of his open left palm, then with incredible speed himself flipped it over, and already both hands were fiercely kneading the compliant keyboard again. Victor made a detailed study of the man: sharp-tipped nose, jutting eyelids, scar left by a boil on his neck, hair resembling blond fluff, broad-shouldered cut of black jacket. For a moment Victor tried to attend to the music again, but scarcely had he focused on it when his attention dissolved. He slowly turned away, fishing out his cigarette case, and began to examine the other guests.


vendredi 7 mars 2025

Saint-Simon (Palatinat)

Saint-Simon, Mémoires tome 1, chap 11 :

"C’étoit une des plus belles et des plus florissantes villes de l’empire ; elle en conservoit les archives ; elle étoit le siège de la chambre impériale, et les diètes de l’empire s’y sont souvent assemblées. Tout y étoit renversé par le feu que M. de Louvois y avoit fait mettre, ainsi qu’à tout le Palatinat, au commencement de la guerre ; et ce qu’il y avoit d’habitants, en très-petit nombre, étoient buttés sous ces ruines ou demeurant dans les caves. La cathédrale avoit été plus épargnée ainsi que ses deux belles tours et la maison des jésuites, mais pas une autre."


jeudi 6 mars 2025

Saint-Simon (confesseur)

Saint-Simon, Mémoires 3, 9 : 

"Il [Monsieur] avait depuis quelque temps un confesseur qui, bien que jésuite, le tenait de plus court qu’il pouvait ; c’était un gentilhomme de bon lieu et de Bretagne, qui s’appelait le P. du Trévoux. Il lui retrancha, non seulement d’étranges plaisirs, mais beaucoup de ceux qu’il se croyait permis, pour pénitence de sa vie passée. Il lui représentait fort souvent qu’il ne se voulait pas damner pour lui, et que, si sa conduite lui paraissait trop dure, il n’aurait nul déplaisir de lui voir prendre un autre confesseur. À cela il ajoutait qu’il prît bien garde à lui, qu’il était vieux, usé de débauche, gras, court de cou, et que, selon toute apparence, il mourrait d’apoplexie, et bientôt. C’étaient là d’épouvantables paroles pour un prince le plus voluptueux et le plus attaché à la vie qu’on eût vu de longtemps, qui l’avait toujours passée dans la plus molle oisiveté, et qui était le plus incapable par nature d’aucune application, d’aucune lecture sérieuse, ni de rentrer en lui-même. Il craignait le diable, il se souvenait que son précédent confesseur n’avait pas voulu mourir dans cet emploi, et qu’avant sa mort il lui avait tenu les mêmes discours. L’impression qu’ils lui firent le forcèrent de rentrer un peu en lui-même, et de vivre d’une manière qui depuis quelque temps pouvait passer pour serrée à son égard."


mercredi 5 mars 2025

Nabokov (souvenir)

Nabokov, Bruits, in Nouvelles complètes éd. Quarto p. 102 :

"Je me souviens de toi dans une éclaircie. Tu avais des coudes pointus et des yeux pâles, comme recouverts de poussière. Quand tu parlais, tu tranchais l’air avec le bord de la main, avec l’éclat du bracelet autour de ton poignet fin. Tes cheveux devenaient, en s’estompant, l’air ensoleillé qui tremblait autour d’eux. Tu fumais beaucoup et nerveusement. Tu expirais la fumée par tes deux narines en secouant brusquement la cendre. Ta maison bleue se trouvait à cinq verstes de la nôtre. Ta maison était sonore, opulente et fraîche. Une photo en avait paru dans une revue de la capitale sur papier glacé."



I recall you within a chance patch of sunlight. You had sharp elbows and pale, dusty-looking eyes. When you spoke, you would carve the air with the riblike edge of your little hand and the glint of a bracelet on your thin wrist. Your hair would melt as it merged with the sunlit air that quivered around it. You smoked copiously and nervously. You exhaled through both nostrils, obliquely flicking off the ash. Your dove-gray manor was five versts from ours. Its interior was reverberant, sumptuous, and cool. A photograph of it had appeared in a glossy metropolitan magazine.


mardi 4 mars 2025

Rodin (plans)

Rodin, Cathédrales de France, chap. 'Sculpture' : 

"Le dessin de tout côté, en sculpture, c’est l’incantation qui permet de faire descendre l’âme dans la pierre. Le résultat est merveilleux : cela donne tous les profils de l’âme en même temps que ceux du corps. […] Ce sein est amené par des pentes éloignées qui tournent insensiblement. Tout s’appuie sur des formes générales qui s’entre-prêtent leurs lignes et sont tissées les unes des autres. C’est un concert de formes. 

Là l’intelligence observe leur concordance, leur unité, les soupèse. Concordances moins éloignées que nous ne croyons : car nous avons tout divisé par l’esprit, sans pouvoir reconstruire."


NB : ce texte aide à saisir ce que R. entend par "plans" : les angles de vue sur un objet en 3 dimensions, que le sculpteur doit multiplier et synthétiser. 


lundi 3 mars 2025

Bachelard (relations)

Bachelard, La Valeur inductive de la relativité p. 98 :

"La relativité s'est alors constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes, peut-être à des lois, de la pensée, on s'est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés, à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d'une équation qu'en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d'étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport."


dimanche 2 mars 2025

Nabokov (tram)


Nabokov, Guide de Berlin, 2. Le tramway, in Nouvelles complètes, éd. Quarto p. 275 : 

"Le tram à chevaux a disparu et le trolley disparaîtra aussi, et quelque écrivain berlinois excentrique dans les années vingt du XXIe siècle, désirant dresser un tableau de notre époque, ira dans un musée d’histoire de la technologie pour trouver un tramway vieux d’un siècle, jaune, lourdaud, aux sièges incurvés à l’ancienne, et dénichera, dans un musée de vieux costumes, un uniforme noir de receveur orné de boutons brillants. Puis il rentrera chez lui pour décrire les rues du Berlin d’autrefois. Chaque chose, chaque détail seront précieux et chargés de sens : la sacoche du receveur, la réclame au-dessus de la fenêtre, ce mouvement cahotant bien particulier qu’imagineront peut-être nos arrière-arrière-petits-enfants, tout sera anobli et légitimé par l’âge.

 Je crois que c’est en cela que réside tout le sens de la création littéraire : dans l’art de décrire des objets ordinaires tels que les réfléchiront les miroirs bienveillants des temps futurs ; dans l’art de trouver dans les objets qui nous entourent cette tendresse embaumée que seule la postérité saura discerner et apprécier dans les temps lointains où tous les petits riens de notre vie simple de tous les jours auront pris par eux-mêmes un air de fête, le jour où un individu ayant revêtu le veston le plus ordinaire d’aujourd’hui sera déguisé pour un élégant bal masqué."



The horse-drawn tram has vanished, and so will the trolley, and some eccentric Berlin writer in the twenties of the twenty-first century, wishing to portray our time, will go to a museum of technological history and locate a hundred-year-old streetcar, yellow, uncouth, with old-fashioned curved seats, and in a museum of old costumes dig up a black, shiny-buttoned conductor’s uniform. Then he will go home and compile a description of Berlin streets in bygone days. Everything, every trifle, will be valuable and meaningful: the conductor’s purse, the advertisement over the window, that peculiar jolting motion which our great-grandchildren will perhaps imagine – everything will be ennobled and justified by its age.

I think that here lies the sense of literary creation: to portray ordinary objects as they will be reflected in the kindly mirrors of future times; to find in the objects around us the fragrant tenderness that only posterity will discern and appreciate in the far-off times when every trifle of our plain everyday life will become exquisite and festive in its own right: the times when a man who might put on the most ordinary jacket of today will be dressed up for an elegant masquerade.



samedi 1 mars 2025

Nabokov (train 3/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 813 :

"Ces amalgames optiques présentaient quelques inconvénients. Le wagon-restaurant aux immenses fenêtres, enfilades de chastes bouteilles d’eau minérale, de mitres de serviettes et de fausses tablettes de chocolat (dont les papiers – Cailler, Kohler et tout le reste – n’enveloppaient que du bois) apparaissait d’abord comme un havre de fraîcheur au bout d’une enfilade de couloirs bleus oscillants ; mais, tandis que le repas s’acheminait inexorablement vers le plat final, on surprenait sans cesse le wagon téméraire se laisser envelopper dans le paysage comme dans un fourreau, avec ses garçons titubants et tout le reste, tandis que le paysage lui-même passait par tout un système complexe de mouvements, la lune en plein jour s’acharnant à rester à hauteur de votre assiette, les prairies lointaines s’ouvrant en éventails, les arbres tout proches s’envolant vers les rails sur des balançoires invisibles, une voie parallèle se suicidant brusquement par anastomose, un talus d’herbe clignotante montant, montant, montant, tant et si bien que le jeune témoin de cet amalgame de mouvements véloces finissait par dégorger sa part d’omelette aux confitures de fraises."



There were drawbacks to those optical amalgamations. The wide-windowed dining car, a vista of chaste bottles of mineral water, miter-folded napkins, and dummy chocolate bars (whose wrappers—Cailler, Kohler, and so forth—enclosed nothing but wood) would be perceived at first as a cool haven beyond a consecution of reeling blue corridors; but as the meal progressed toward its fatal last course, one would keep catching the car in the act of being recklessly sheathed, lurching waiters and all, in the landscape, while the landscape itself went through a complex system of motion, the daytime moon stubbornly keeping abreast of one’s plate, the distant meadows opening fanwise, the near trees sweeping up on invisible swings toward the track, a parallel rail line all at once committing suicide by anastomosis, a bank of nictitating grass rising, rising, rising, until the little witness of mixed velocities was made to disgorge his portion of omelette aux confitures de fraises.


vendredi 28 février 2025

Nabokov (train 2/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 813 :

"Quand, au cours de ces voyages, le train changeait d’allure pour aller l’amble dignement, et frôlait presque les façades des maisons et les enseignes de magasins, tandis que nous traversions quelque grosse ville allemande, j’éprouvais toujours une double émotion que les gares d’arrivée ne parvenaient pas à faire naître. Je voyais une cité avec ses trams miniatures, ses tilleuls, ses murs de brique, pénétrer dans le compartiment, côtoyer les miroirs, et remplir à ras bord les fenêtres côté couloir. Ce contact familier entre le train et la cité était l’une des composantes de ce frisson. L’autre consistait à me mettre à la place d’un passant qui, comme je l’imaginais, était aussi ému que je l’aurais été moi-même, en voyant les longs wagons auburn, si romantiques, avec leurs vestibules reliés par des rideaux noirs comme des ailes de chauve-souris, et leurs inscriptions métalliques, brillantes comme du cuivre dans la lumière rasante du soleil, négocier sans se presser un pont en fer qui enjambait une artère quelconque, avant de contourner, toutes fenêtres soudain en feu, un dernier pâté de maisons."


When, on such journeys as these, the train changed its pace to a dignified amble and all but grazed housefronts and shop signs, as we passed through some big German town, I used to feel a twofold excitement, which terminal stations could not provide. I saw a city with its toylike trams, linden trees, and brick walls enter the compartment, hobnob with the mirrors, and fill to the brim the windows on the corridor side. This informal contact between train and city was one part of the thrill. The other was putting myself in the place of some passerby who, I imagined, was moved as I would be moved myself to see the long, romantic, auburn cars, with their intervestibular connecting curtains as black as bat wings and their metal lettering copper-bright in the low sun, unhurriedly negotiate an iron bridge across an everyday thoroughfare and then turn, with all windows suddenly ablaze, around a last block of houses.


jeudi 27 février 2025

Nabokov (train 1/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 812-813 :

"À une table pliante, ma mère et moi jouâmes à un jeu de cartes appelé douratchki. Bien qu’il fît encore grand jour, nos cartes, un verre, et, à un autre niveau, les serrures d’une valise, se réfléchissaient dans la fenêtre. Traversant champs et forêts, franchissant de brusques ravins, se mêlant à la course folle des maisonnettes, ces joueurs désincarnés jouaient sans discontinuer pour des enjeux qui chatoyaient sans fin.

— Ne boudet-li, ty ved’ oustal – Ça ne te suffit pas comme cela, n’es-tu pas fatigué – ? demandait ma mère, et puis elle prenait un air songeur tout en brassant lentement les cartes. La porte du compartiment était ouverte et je voyais la fenêtre du couloir où les fils – six fils noirs très fins – faisaient de leur mieux pour maintenir leur poussée ascendante en direction du ciel, malgré les coups foudroyants que leur assenaient les poteaux télégraphiques, les uns après les autres ; mais, à l’instant même où tous les six, dans une envolée triomphale d’exultation pathétique, allaient atteindre le haut de la fenêtre, un coup particulièrement violent les faisait redescendre aussi bas qu’avant et tout était à recommencer."



 At a collapsible table, my mother and I played a card game called durachki. Although it was still broad daylight, our cards, a glass, and on a different plane the locks of a suitcase were reflected in the window. Through forest and field, and in sudden ravines, and among scuttling cottages, those discarnate gamblers kept steadily playing on for steadily sparkling stakes.

“Ne budet-li, tï ved’ ustal?” (“Haven’t you had enough, aren’t you tired?”) my mother would ask, and then would be lost in thought as she slowly shuffled the cards. The door of the compartment was open and I could see the corridor window, where the wires—six thin black wires—were doing their best to slant up, to ascend skyward, despite the lightning blows dealt them by one telegraph pole after another; but just as all six, in a triumphant swoop of pathetic elation, were about to reach the top of the window, a particularly vicious blow would bring them down, as low as they had ever been, and they would have to start all over again.

 


mercredi 26 février 2025

Céline (vaporisation)

Céline, Voyage au bout de la nuit, Pléiade p. 107-108 :

"— Comment qu’il est mort d’abord le gars ?

— Il a pris un obus en pleine poire, mon vieux, et puis pas un petit, à Garance que ça s’appelait… dans la Meuse sur le bord d’une rivière… On en a pas retrouvé “ça” du gars, mon vieux ! C’était plus qu’un souvenir, quoi… Et pourtant, tu sais, il était grand, et bien balancé, le gars, et fort, et sportif, mais contre un obus hein ? Pas de résistance !

— C’est vrai !

— Nettoyé, je te dis qu’il a été… Sa mère, elle a encore du mal à croire ça au jour d’aujourd’hui ! J’ai beau y dire et y redire… Elle veut qu’il soye seulement disparu… C’est idiot une idée comme ça… Disparu ! … C’est pas de sa faute, elle en a jamais vu, elle, d’obus, elle peut pas comprendre qu’on foute le camp dans l’air comme ça, comme un pet, et puis que ça soye fini, surtout que c’est son fils…

— Évidemment !"


mardi 25 février 2025

Céline (sommeil)

Céline, Nord, Pléiade p. 458 :

"Pour dormir il faut de l'optimisme, en plus d'un certain confort… zut ! encore de moi !… il est très vilain de parler de soi, tout moimoiïsme est haïssable, hérisse le lecteur…

« Vous ne faites que ça ! »

Oui, mais tout de même, de temps en temps, à titre expérimental, un certain moi est nécessaire… la preuve par exemple, le sommeil, pour vous faire comprendre… je peux dire que je ne dors que par instants depuis novembre 14… je m'arrange avec bruits d'oreilles… je les écoute devenir trombones, orchestre complet, gare de triage… c'est un jeu !… si vous bougez de votre matelas… donnez un petit signe d'impatience, vous êtes perdu, vous tournez fou… vous résistez, étendu, raide, vous arrivez après des heures à un petit instant de somnolence, à recharger votre faiblard accu, à pouvoir le lendemain matin vous remettre un peu à la rame… demandez pas plus !…"



rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2021/05/celine-acouphenes.html


lundi 24 février 2025

Snyder (liberté)

Snyder (Timothy), Entretien, 'Le grand Continent', février 2025 : 

"D’un point de vue philosophique ou psychologique, défendre la liberté négative revient à ne jamais se poser la question de ce que l’on défend, mais uniquement de ce à quoi l’on s’oppose. Sur le plan politique, cela se traduit souvent par une hostilité envers l’État, perçu comme la source principale de l’oppression. On en vient alors à penser que réduire la taille de l’État accroît la liberté – ce qui est une erreur. La question n’est pas celle de la quantité, mais de la qualité : l’État contribue-t-il ou non à rendre les individus plus libres ? Il peut, certes, le faire en s’abstenant de les opprimer, mais aussi en leur fournissant des biens et services qu’ils ne peuvent obtenir par eux-mêmes, comme l’éducation, les infrastructures ou l’accès aux soins. Ainsi, ne considérer que la liberté négative conduit à une forme d’irresponsabilité morale, car on évite la question essentielle de l’identité et des valeurs que l’on défend. Politiquement, cela mène souvent à un affaiblissement excessif de l’État, qui le rend dysfonctionnel. Une fois qu’il est délégitimé, c’est la cohésion sociale elle-même qui est menacée, ouvrant la voie à des inégalités extrêmes et à une polarisation politique destructrice."


dimanche 23 février 2025

Dumur (ville natale)

Dumur (Louis), Albert chap 1 :

"En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les vraies villes, point la pure campagne ; en une sous-préfecture maussade, flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque, ignorée des humains et les ignorant ; en une moyenne bourgade vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres, aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église gothique, pont restauré ; en un de ces trous administratifs et mornes, dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans César ; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et bouffis, son père et sa mère."


samedi 22 février 2025

Mauriac (paradis perdu)

Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs XIII p. 172-173 : 

"Le feu, la lecture, le silence, la paix, tout cela participait d'une certaine chambre, « la chambre de maman ». Il m'arrive d'identifier un objet que je me souviens d'y avoir vu, une chaise ou une table qui y furent immergées. Je m'étonne qu'ils n'aient rien gardé de leur séjour au fond de l'océan. Ces meubles sont pareils à tous les meubles. Moi seul je sais de quel mystère ils furent témoins. Il me semble qu'au long de toute ma vie j'aurai essayé de rebâtir ce premier nid avec n'importe quoi."


vendredi 21 février 2025

Mauriac (abstraction)

Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs VII p. 97-98 : 

"La limpidité d'une matinée de printemps pose une […] question : son innocence, nous savons bien qu'elle n'est pas en nous. Elle existe en elle-même, par elle-même, mais elle demande d'être exprimée. 

Elle demande d'être exprimée. Je touche ici à la raison de ce qui nous rend étranger à l'art non figuratif : cette idée ancrée en moi que le monde a besoin de nous pour être, et que l'art humain est l'expression de cette nécessité […]. À ce dernier tournant de ma vie je me cabre devant l'art d'aujourd'hui. La nature que j'ai tant aimée ressemble à cette endormie qui n'a plus à espérer qu'aucun baiser de peintre ou de poète la tire de son sommeil maléfique. L'art abstrait témoigne que l'homme n'a rien à dire, rien à exprimer ni à fixer, s'il se coupe du monde tel que le capte le regard d'un enfant."


jeudi 20 février 2025

La Bruyère (réalisme)

La Bruyère, Caractères, § Des ouvrages de l'esprit :

"Ce n’est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu’elles soient décentes et instructives ; il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu’il n’est ni permis au poète d’y faire attention, ni possible aux spectateurs de s’en divertir. Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n’entre qu’à peine dans le vrai comique, comment pourrait-il faire le fond et l’action principale de la comédie ? Ces caractères, dit-on, sont naturels ? ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l’amphithéâtre d’un laquais qui siffle, d’un malade dans sa garde-robe, d’un homme ivre qui dort ou qui vomit. Y a-t-il rien de plus naturel ? C’est le propre d’un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d’y faire réponse : mettez ce rôle sur la scène, plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus aussi il sera froid et insipide."


mercredi 19 février 2025

Saint-Simon + La Bruyère (efféminés)

Saint-Simon, Mémoires III, I, IX :

"[Monsieur] étoit un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étoient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout avec une longue perruque, tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvoit mettre, plein de toutes sortes de parfums, et en toutes choses la propreté même. On l’accusoit de mettre imperceptiblement du rouge. Le nez fort long, la bouche et les yeux beaux, le visage plein mais fort long. "


La Bruyère, Caractères :

"Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s’y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l’entretient avec une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n’y a guère de moments où il ne veuille sourire ; il regarde ses jambes, et se voit au miroir : l’on ne peut être plus content de personne qu’il l’est de lui-même ; il s’est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n’oublie pas de s’embellir ; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu’il est capable de se procurer ; il met du rouge, mais rarement, il n’en fait pas habitude. Il est vrai aussi qu’il porte des chausses et un chapeau, et qu’il n’a ni boucles d’oreilles ni collier de perles ; aussi ne l’ai-je pas mis dans le chapitre des femmes."


mardi 18 février 2025

Goncourt (discussions)

Goncourt, Journal, 8 juin 1863 : 

"En sortant d'une discussion violente chez Magny, et dont je me lève le cœur battant dans la poitrine, la langue et la gorge sèches, j'acquiers la conviction que toute discussion politique revient à ceci : « Je suis meilleur que vous » ; toute discussion littéraire à ceci : « J'ai plus de goût que vous » ; toute discussion artistique à ceci : « Je vois mieux que vous » ; toute discussion musicale à ceci : « J'ai plus d'oreille que vous ».

Mais c’est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C’est peut-être pour cela que Dieu nous a fait deux."


lundi 17 février 2025

Gendron (éveil)

Gendron, Road Tripes  [2013] (prélude) :

"D’abord je vois le ciel bleu. Les nuages passent vite – il doit y avoir du vent en altitude. Quelque part autour de moi, j’entends un bruit de tôle choquée. Un dernier. Il y en a eu d’autres avant. Beaucoup. Pendant un moment, j’ai cru que j’étais à la salle Pleyel et que j’écoutais Les Fonderies d’acier d’Alexandre Mossolov*** jouées par un philharmonique russe de quatre cents musiciens sous perfusion de Red Bull. Après, il y a le silence. Consternant. Rien à voir avec ceux de Mozart. Quelques trop longues secondes de silence. Avant que les cris n’arrivent. D’Alexandre Mossolov on passe à Steve Reich. Des bruits de radiateurs percés, des sifflements de vapeur qui s’échappe sous haute pression, des klaxons écrasés. La petite voix qui m’ordonnait tout à l’heure d’ouvrir les yeux me dit maintenant de ne surtout pas me retourner. Alors je ne me retourne pas."


*** on peut goûter cette œuvre sur Youtube : 

https://www.youtube.com/watch?v=cQysf5UNSys


dimanche 16 février 2025

Saint-Simon (fils de roi...)

Saint-Simon, Mémoires, tome 3, chap 3 : 

"L’après-dînée le roi d’Espagne alla voir Monseigneur à Meudon, qui le reçut à la portière et le conduisit de même. Il le fit toujours passer devant lui partout, et lui donna de la Majesté ; en public ils demeurèrent debout. Monseigneur parut hors de lui de joie. Il répétoit souvent que jamais homme ne s’étoit trouvé en état de dire comme lui : Le roi mon père, et le roi mon fils. S’il avoit su la prophétie qui dès sa naissance avoit dit de lui : Fils de roi, père de roi, et jamais roi, et que tout le monde avoit ouï répéter mille fois, je pense que, quelque vaines que soient ces prophéties, il ne s’en seroit pas tant réjoui. Depuis cette déclaration, le roi d’Espagne fut traité comme le roi d’Angleterre. Il avoit à souper un fauteuil et son cadenas*** à la droite du roi, Monseigneur et le reste de la famille royale des ployants au bout, et au retour de la table à l’ordinaire, pour boire, une soucoupe et un verre couvert, et l’essai comme pour le roi. Ils ne se voyoient en public qu’à la chapelle, et pour y aller et en revenir, et à souper, au sortir duquel le roi le conduisoit jusqu’à la porte de la galerie."


*** TLFi : "ORFÈVR. anc. : Coffret d'or ou de vermeil fermé à l'aide d'un cadenas et qui contenait les couverts, couteaux, serviettes et épices des rois et des princes



samedi 15 février 2025

Caldwell (demande en mariage 2/2)

Caldwell, Le petit Arpent du Bon Dieu, chap 1 trad. Coindreau : 

[suite]

— T’en fais pas, Pluto, dit Ty Ty. Y fais pas attention. T’inquiète pas. Elle est peut-être un peu inconsidérée, mais elle n’y voit pas de mal. Elle est comme ça, voilà tout. Ça n’lui fait pas de mal, pas un mal que tu pourrais voir en tout cas. M’est avis qu’il y a bien des femmes comme elle, plus ou moins, selon leur nature. Darling Jill aime un peu aguicher les hommes, mais elle n’y voit pas de mal. Une jolie fille comme Darling Jill, elle peut s’offrir tout ce qu’elle veut, et elle le sait bien. Ça sera à toi de la satisfaire, Pluto, et d’lui donner tant de plaisir qu’elle n’aura plus d’yeux que pour toi. Si elle s’est conduite comme ça, c’est simplement parce qu’elle devenait grandette, et qu’il n’y a eu personne d’assez mâle pour la calmer. Mais toi, t’es bien assez mâle pour la satisfaire. J’peux voir ça dans tes yeux, Pluto. Ne te tracasse donc plus de ça, va.

— C’est dommage que quand Dieu fait une femme comme Darling Jill, Il ne sait jamais s’arrêter à temps. Il va toujours trop loin. C’est ce qui est arrivé à Darling Jill. Il ne s’est pas rendu compte quand il était temps d’arrêter les bonnes choses. Il a continué et continué,… et puis, voilà le résultat ! De la façon qu’elle aime les aguicheries et le reste, j’me demande si j’aurai jamais une nuit tranquille après que nous serons mariés.

— Oui, c’est peut-être ben de la faute au Bon Dieu s’il n’a pas su quand il était temps de s’arrêter, Pluto, mais ça n’empêche pas que Darling Jill n’est pas la première fille qu’Il a faite comme ça. Dans mon temps, j’en ai connu des tas comme elle. Et je pourrais bien t’en citer sans aller bien loin. Tiens prends la femme de Buck, par exemple Pluto. J’avoue que j’sais pas quoi penser d’une jolie fille comme Griselda."


“Never mind, Pluto,” Ty Ty said. “Don’t pay no heed to it. Don’t give it no attention. She is careless, to be sure, but she don’t mean no harm. She’s just made that way. It don’t hurt her none, not so that you will notice it, anyway. I reckon a lot of women are like that, a little or more, according to their natures. Darling Jill likes to tease a man some, but she don’t mean no real harm. A pretty girl like Darling Jill has got everything coming her way, anyhow, and she knows it. It’s up to you to satisfy her, Pluto, and make her so pleased she’ll leave off with everybody but you. She’s just been acting that way because she’s come along now and there’s been nobody man enough to hold her down. You’re man enough to keep her satisfied. I can see that in your eyes, Pluto. Don’t let that bother you no more. »

« It’s a pity God can’t make a woman like Darling Jill and then leave off before He goes too far. That’s what He did to her. He didn’t know when He had made enough of a good thing. He just kept on and on—and now look at her ! She’s so full of teasing and the rest that I don’t know that I’d ever have a peaceful night’s rest when we get married.”

“Well, it might be God’s fault that He didn’t know when to stop, Pluto, but just the same Darling Jill ain’t the only girl He has made like that. In my time I’ve run across a heap like her. And I wouldn’t have to go a thousand miles from home to cite you one. Now, you take Buck’s wife, there. Pluto, I declare I don’t know what to make of so pretty a girl as Griselda.”


vendredi 14 février 2025

Caldwell (demande en mariage 1/2)

Caldwell, Le petit Arpent du Bon Dieu, chap 1 trad. Coindreau : 

"— Et puis, il y a encore autre chose, dit Pluto en détournant la tête pour ne plus voir Ty Ty.

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’aime point en parler.

— Allons, dis-le, Pluto. Après que ça sera dit, t’en seras débarrassé.

— J’ai entendu dire que, des fois, elle ne réfléchit pas toujours à ce qu’elle fait.

— Par exemple ?

— Eh ben, j’ai entendu dire qu’elle aime à aguicher les hommes et qu’elle a rigolé avec des tas.

— Comment, on dit des choses sur ma fille, Pluto ?

— Dame, sur Darling Jill.

— Et qu’est-ce qu’on raconte, Pluto ?

— Pas grand-chose, sauf qu’elle aime à aguicher les hommes et qu’elle a rigolé avec des tas.

— J’suis bien content d’apprendre ça. Darling Jill est le bébé de la famille et ça prouve qu’elle s’est enfin dégourdie. Sûr que j’suis content de savoir ça.

— Faudrait qu’elle cesse, parce que je voudrais l’épouser.


[à suivre…]


“And there was something else,” Pluto said, turning his face away from Ty Ty.

“What is that ?”

“I don’t like to bring it up.”

 Just go ahead and say it, Pluto, and after you’ve said it, it’ll be done and can’t be coming back to bother you.”

“I heard that she ain’t so particular about what she does sometimes.”

“Just like what, for example ?”

“Well, I heard that she’s been teasing and fooling with a lot of men.”

“Has things been said about my daughter, Pluto ?”

“Well, about Darling Jill.”

“What do people say, Pluto ?”

“Nothing much, except that she’s been teasing and fooling with a lot of men.”

“I’m tickled to death to hear that. Darling Jill is the baby of the family, and she’s coming along at last. I sure am glad to hear that.”

“She ought to quit it, because I want to marry her.”


jeudi 13 février 2025

Faulkner (crise)

Faulkner, Le Bruit et la fureur, 7 avril 1928 trad. Coindreau : 

"Elles sont arrivées. J’ai ouvert la grille et elles se sont arrêtées, la tête tournée. J’essayais de leur dire, et je l’ai saisie, j’essayais de dire, et elle a hurlé, et j’essayais de dire, j’essayais, et les formes lumineuses ont commencé à s’arrêter, et j’ai essayé de sortir. J’essayais d’en débarrasser mon visage, mais les formes lumineuses étaient reparties. Elles grimpaient la colline où tout a disparu, et j’ai essayé de crier. Mais, après avoir aspiré, je n’ai plus pu expirer pour crier et j’ai essayé de m’empêcher de tomber du haut de la colline, et je suis tombé du haut de la colline parmi les formes lumineuses et tourbillonnantes."


They came on. I opened the gate and they stopped, turning. I was trying to say, and I caught her, trying to say, and she screamed and I was trying to say and trying arid the bright shapes began to stop and I tried to get out. I tried to get it off of my face, but the bright shapes were going again. They were going up the hill to where it fell away and I tried to cry. But when I breathed in, I couldn't breathe out again to cry, and I tried to keep from falling off the hill and I fell off the hill into the bright, whirling shapes.



mercredi 12 février 2025

Pérez-Reverte (tuer)

Pérez-Reverte, Le Soleil de Breda, cité par le général Fr. Lecointre in Entre guerres, exergue du chap "Combat" : 

"Celui qui tue de loin ignore tout de ce que signifie tuer. Celui qui tue de loin ne tire aucune leçon sur la vie ni la mort. Il ne risque rien, il ne se salit pas les mains, il n’entend pas la respiration de son adversaire, il ne voit pas l’épouvante, le courage ou l’indifférence dans ses yeux. Celui qui tue de loin ne met pas à l’épreuve son bras, son cœur ni sa conscience. Il ne crée pas de fantômes qui reviennent ensuite le tourmenter toutes les nuits pour le restant de ses jours."


mardi 11 février 2025

Volkovitch (bicyclette, vélo)

Volkovitch (Michel), sur son blog : 

http://volkovitch.com/rub_langue.asp?a=pe222

"BICYCLETTE ou VÉLO ? C'est la même machine, mais pas vue du même œil. Pour les distinguer, la grammaire et l'étymologie jouent un rôle certain : elle est féminine et lui masculin ; elle, c'est deux roues à l'arrêt, lui un engin véloce, qu'on suppose plus sportif. Mais les sonorités soulignent activement cette différence : tandis que mademoiselle patine un peu au départ sur sa voyelle répétée, est ralentie par un petit nœud de consonnes, [kl], et ne se dépêche pas de finir, le jeune homme, filant sur son [v] plein de vent et son [l] coulant, arrive au but le premier en deux syllabes — sa brièveté encore accentuée du fait que le mot (VÉLOCIPÈDE au départ, bonhomme vilain et lourd) a été tranché, allégé, ce qui lui donne une allure de locomotive joyeuse délivrée de ses wagons. BICYCLETTE et VÉLO sont donc tous deux joliment expressifs : elle mignonne avec son gentil cliquetis, ses voyelles lumineuses et sa terminaison guillerette ; lui vif, mince, familier, doté en plus par le [o] final d'un petit air populo, faraud, rigolo. Quel beau petit couple !"


lundi 10 février 2025

Pascal (synthèse)

Pascal, Entretien avec M. de Saci [sur Épictète et Montaigne] Pléiade p. 572 : 

"C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connaissant le devoir de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption, et que l'autre, connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la lâcheté ; d'où il semble, puisque l'un est la vérité où l'autre est l'erreur, que l'on formerait en les alliant une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale : car l'un établissant la certitude, l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme, l'autre sa faiblesse, ils ruinent la vérité aussi bien que la fausseté l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Evangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un même sujet ; car l'un attribuait la grandeur à la nature et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister ; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différents : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme-Dieu."










dimanche 9 février 2025

Pascal + anonyme (maladies)

Anonyme médiéval cité par Starobinski, in Le corps et ses raisons, § 'Médecine et antimédecine' : 

"Si l'homme savait combien la maladie lui serait utile, il voudrait ne jamais vivre sans maladie. Pourquoi ? Parce que l'infirmité du corps est la santé de l'âme... Comment ? Par la maladie du corps, la sensualité est atteinte, la vanité détruite, la curiosité chassée, le monde et la vaine gloire réduits à rien, l'orgueil vidé, l'envie écartée, la luxure bannie... Faisant haïr le monde, elle dispose à l'amour de Dieu."


Pascal, Prière pour demander à dieu le bon usage des maladies II :

"Vous m’aviez donné la santé pour vous servir, et j’en ai fait un usage tout profane. Vous m’envoyez maintenant la maladie pour me corriger : ne permettez pas que j’en use pour vous irriter par mon impatience. J’ai mal usé de ma santé, et vous m’en avez justement puni : ne souffrez pas que j’use mal de cette punition. Et, puisque la corruption de ma nature est telle qu’elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu ! que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j’ai eu le cœur plein de l’affection du monde pendant qu’il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut ; et rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de vous seul."


samedi 8 février 2025

Montaigne (substituts)

Montaigne, Essais, I, IV : "Comme l’âme décharge ses passions sur des objets faux, quand les vrais lui défaillent " :

"Quelles causes n'inventons-nous des malheurs qui nous adviennent ? A quoi ne nous prenons-nous, à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer ? Ce ne sont pas ces tresses blondes que tu déchires, ni la blancheur de cette poitrine que, dépité, tu bats si cruellement, qui ont perdu d'un malheureux plomb ce frère bien-aimé : prends t'en ailleurs. […] [Se frapper la tête] est un usage commun. Et le philosophe Bion [disant] de ce Roi qui de deuil s'arrachait les poils, fut-il pas plaisant : 'Celui-ci pense-t-il que la pelade soulage le deuil ?' Qui n'a vu mâcher et engloutir les cartes, se gorger d'une balle de dés, pour avoir où se venger de la perte de son argent ? Xerxès fouetta la mer de l'Hellespont, l'enforgea [= le mit aux fers] et lui fit dire mille vilenies et écrivit un cartel de défi au mont Athos : et Cyrus amusa toute une armée plusieurs jours à se venger de la rivière de Gyndus pour la peur qu'il avait eue en la passant : et Caligula ruina une très belle maison, pour le plaisir que sa mère y avait eu."


vendredi 7 février 2025

Cros (chat)

Cros, Le Coffret de santal :


Chatte blanche, chatte sans taches, 

Je te demande, dans ces vers, 

Quel secret dort dans tes yeux verts,

Quel sarcasme sous ta moustache. 


Tu nous lorgnes, pensant tout bas 

Que nos fronts pâles, que nos lèvres 

Déteintes en de folles fièvres, 

Que nos yeux creux ne valent pas 


Ton museau que ton nez termine, 

Rose comme un bouton de sein, 

Tes oreilles dont le dessin 

Couronne fièrement ta mine. 


Pourquoi cette sérénité ? 

Aurais-tu la clé des problèmes 

Qui nous font frissonnant et blêmes, 

Passer le printemps et l'été ? 


Devant la mort qui nous menace, 

Chats et gens, ton flair, plus subtil 

Que notre savoir, te dit-il 

Où va la beauté qui s'efface, 


Où va la pensée, où s'en vont 

Les défuntes splendeurs charnelles ? 

Chatte, détourne tes prunelles ; 

J'y trouve trop de noir au fond.


... Cros a fait mieux ; mais il aimait les chats



jeudi 6 février 2025

Nodier (distraction)

Nodier, Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux :

mercredi 5 février 2025

Céline (Beaux Draps)

Céline, Les beaux Draps (fin) : 

[un des plus beaux poèmes en prose de C., en conclusion de son opuscule le plus "regrettable" (litote)]


"Ô mignon trio de déesses ! À cabrioles tout autour ! Houspillés sommes divinement ! Trois sylves à magie guillerette ! do ! do ! do ! fa mi ré do si ! Coquines-ci, mutines-là ! Effrontées ! Trilles ! Quelles enlevades ! et si joliment chiffonnées ! Taquines ! Quel essor ! Charges de joies ensorcelantes !... Ô l’exquise impertinence ! Environnés à tourbillons ! Fraîches à défaillir de roses et de lumière ! Elles nous pressent, nous boutent ! nous assaillent ! De grâce ! à mille effronteries ! pointes et saccades de chat ! se jouent de nous ! Ta ! ta ! ta !... Magie de sourire nous achève… Nous sommes pris !...

Nous sommes pris !...  

N’échapperont ! notre défaite s’accomplit !... chargés de joies ensorcelantes ! à dérobades ! prestes retours ! mieux vaut nous rendre !... nous fûmes défaits aux lieux des Cygnes… où mélodie nous a conduits… appel en fa ! tout s’évapore !... deux trilles encore !... une arabesque !... une échappée ! Dieu les voici !... fa… mi… ré… do… si !... Mutines du ciel nous enchantent ! damnés pour damnés tant pis !  

Que tout se dissipe ! ensorcelle ! virevole ! à nuées guillerettes ! Enchanteresses ! ne sommes plus… écho menu dansant d’espace ! fa ! mi ! ré ! do ! si !... plus frêle encore et nous enlace… et nous déporte en tout ceci !... à grand vent rugit et qui passe !..."


[poème en prose certes, mais constellé, comme on le voit, ou plutôt comme on l'entend, d'octosyllabes]