vendredi 28 janvier 2022

Michaux (clown)

Michaux : Clown, in L'espace du dedans


CLOWN

Un jour,

Un jour, bientôt peut-être,

Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers

Avec la sorte de courage qu'il faut pour être rien et rien que rien.

Je lâcherai ce qui paraissait m'être indissolublement proche.

Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.

D'un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements "de fil en aiguille"

Vide de l'abcès d'être quelqu'un, je boirai à nouveau l'espace nourricier.

A coups de ridicule, de déchéances (qu'est-ce que la déchéance?), par éclatement.

Par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j'expulserai de moi la forme qu'on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage

Et à mes semblables, si dignes, si dignes mes semblables.

Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une immense trouille.

Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m'avait fait déserter.

Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime.

Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.


CLOWN, abattant dans la risée, dans l'esclaffement, dans le grotesque, le sens que contre toute lumière je m'étais fait de mon importance.

Je plongerai.

Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée.

A force d'être nul

Et ras

Et risible...



Olécha (réveil)

     Olécha, L’Envie, traduction Nivat p. 138 :
    "Le sommeil la barbouillait de sucre. Elle dormait la bouche ouverte, en glougloutant comme font les petites vieilles.
    Les punaises vivaient leur vie et menaient grand tapage. On aurait pu croire que quelqu'un était en train de déchirer le papier peint. Des cachettes de punaises que le jour ignore entraient en activité. Le bois de lit grossissait, enflait.
    L’appui de la croisée commença à rosir.
   Une douce pénombre flottait dans la pièce. Les secrets de la nuit sortaient des coins de la pièce, se glissaient le long des murs, enveloppaient nos héros endormis et allaient se couler sous le lit.
    Kavalérov se redressa soudain, les yeux grands ouverts.
Ivan se tenait au pied du lit."

jeudi 27 janvier 2022

Valéry (pouvoir)

      Valéry, Cahier B, 1910, in Tel Quel [Pléiade t. 2 p. 573]
     "Le pouvoir et l’argent ont le prestige de l’infini. Parce que ce n’est pas telle faculté (de faire) (et de défaire) que l’on désire précisément posséder. Nul ne convoite une puissance définie : ni l’exercice du gouvernement comme profession régulièrement tracée, ni l’or comme valeur d’objets bien déterminés.
     Mais c’est le vague du pouvoir qui fait mon désir, parce que je ne sais jamais ce que je pourrais venir à désirer. Je ne recherche pas ce qui est énumérable. Je veux acheter ce qui n’est pas dans le commerce.
   C’est pourquoi tout le monde regarde le possesseur de ce pouvoir, toujours, en heureux joueur. Une chance est présumée à l’origine de toute grande fortune. Nul travail défini ne semble mener à cette propriété infinie.
   Enfin, c’est l’idée de l’abus du pouvoir qui fait songer si intimement au pouvoir."

mercredi 26 janvier 2022

Dutourd (âge ingrat)

     Dutourd, Jeannot, mémoires d’un enfant :
   "On appelle l’adolescence « âge ingrat », ce qu’elle est, certes, mais pas au sens où on l’entend habituellement. Ingrat est, en l’espèce, plutôt synonyme d’oublieux que de déplaisant ou de désagréable. On perd de vue l’enfant qu’on a été, on le trahit au profit de l’adulte que l’on va être. Il n’est que d’observer les gens de vingt ans : rien ne leur reste de leurs jeunes années, ils ne gardent pas en eux de traces de l’être qu’ils ont été, comme s’ils étaient l’objet d’une métempsycose et que toute vie antérieure eût été effacée de leur mémoire. On dit encore de l’adolescence qu’elle est « l’âge bête » ; il ne peut pas en être autrement car l’adolescent rejette toute son expérience, sa patience, sa sagesse, sa philosophie d’enfant, il les méprise, il en rit, comme un barbare insulte la civilisation qu’il a détruite. Pour ne parler que de moi, j’étais beaucoup moins intelligent à quatorze ans qu’à six."


mardi 25 janvier 2022

Chalamov (Mandelstam)

     Chalamov, Récits de la Kolyma, éd. Verdier [2003] :
    "[D]ésormais il n’avait plus d’inquiétude. Mais quand on lui mit dans la main sa ration de la journée, il la saisit de ses doigts exsangues et pressa le pain contre ses lèvres. Il y planta ses dents de scorbutique : ses gencives saignaient, ses dents branlaient, mais il ne sentait pas la douleur. De toutes ses forces, il pressait le pain contre sa bouche, le fourrait à l’intérieur, le suçait, le déchirait et le rongeait.
    Ses voisins essayèrent de l’arrêter :
   — Ne mange pas tout. Tu en mangeras plus tard, plus tard…
  Et le poète comprit. Il ouvrit grand les yeux sans lâcher le pain ensanglanté qu’étreignaient ses doigts sales et bleuâtres.
 — Quand ça, plus tard ? articula-t-il clairement et distinctement, et il ferma les yeux.
   Il mourut vers le soir.
  Mais on ne le raya des listes que deux jours plus tard. Pendant deux jours, ses ingénieux voisins parvinrent à toucher la ration du mort lors de la distribution quotidienne de pain ; le mort levait le bras comme une marionnette. C’est ainsi qu’il mourut avant la date de sa mort, détail de la plus haute importance pour ses futurs biographes."


lundi 24 janvier 2022

Hrabal (amnios)

    Hrabal, La chevelure sacrifiée, trad. Claude Ancelot, Gallimard, L'Imaginaire p. 90 :
      "Je regarde au-dessus de moi l'assemblage de poutres où disparaît la chaudière blanche, je rêve, je commence à rêver, je fonds lentement dans l'eau chaude, je flotte dans l'eau chaude comme une paillette de savon, tous mes membres se détendent, je dénoue toutes les nappes et tous les draps dans lesquels mon passé est noué, j'ouvre tous les paniers, toutes les malles, toutes les armoires où se trouvent des images qui sont arrivées depuis longtemps, mais qui consentent à me rendre visite à tout instant, de belles images, mais incolores qui attendent ce bain chaud pour finir de se développer et affirmer leurs couleurs. C'est cela, mon cinéma, que je projette sur l'écran de mes yeux fermés, un film où moi, je joue le grand rôle, moi qui suis arrivée jusqu'en ce lieu, dans cette baignoire de bois où me voilà étendue... Je suis une toute petite fille aux nattes couleur de paille, je joue au milieu du sentier avec des cailloux, je suis assise en tailleur [...]."

 

dimanche 23 janvier 2022

Céard (adultère)

 
[les 'motivations' qui amènent la femme à suivre le séducteur...]

    Céard, Une belle journée, édition Charpentier (1881) p. 106-108 :
    "— Comme il ferait bon se promener ! [........]
     — Puisque vous y tenez.
    Brusquement, Mme Duhamain venait de penser aux ennuis qu'elle aurait, si elle rentrait chez elle, pour déjeuner. Rien n'était prêt. Elle serait obligée d'allumer un fourneau, de dresser son couvert, de se déshabiller, car elle n'était pas dans un costume à faire la cuisine. Et le tablier qu'elle mettait d'ordinaire par-dessus sa jupe retroussée, le tablier dont elle s'entourait des hanches aux pieds pour préserver des taches sa robe des dimanches, le grand tablier de cotonnade, était au raccommodage. Un charbon ardent, tombant dessus, l'avait brûlé sur une largeur de plusieurs centimètres, au beau milieu. Depuis trois jours elle peinait à le rafistoler. Son ambition étant de n'y pas coudre de pièce, elle appliquait tout son génie de ménagère à refaire la trame point par point, fil par fil, s'absorbait dans cette reprise héroïque qui lui fatiguait les yeux, exigeait toute son attention, des cotons de différentes couleurs, et l'emploi alternatif de trois aiguilles.
    Elle cédait. Alors, tournant à gauche,  ils se trouvèrent sur le quai de Bercy."

vendredi 21 janvier 2022

Duncan (Rodin)

     Duncan (Isadora), Ma Vie, traduction Allary, Folio p. 110-112 :
    "Depuis que j'avais vu son oeuvre à l'Exposition, le génie de Rodin m'avait poursuivie. Je me dirigeai un jour vers son atelier de la rue de l'Université. Mon pèlerinage à Rodin ressemblait à celui de Psyché cherchant le dieu Pan dans sa grotte, mais la route que je demandais n'était pas celle d'Éros, c'était celle d'Apollon.
   Rodin était petit, puissant, avec une tête tondue et une barbe abondante. Il me montra ses oeuvres avec la simplicité des très grands. Quelquefois il murmurait un nom devant ses statues, mais ces noms, on le sentait, avaient peu de sens pour lui. Il passait ses mains sur elles, il les caressait. J'avais l'impression que sous ses caresses le marbre s'amollissait comme du plomb fondu. Il prit un peu de terre glaise et la pressa entre ses paumes. Il respirait avec force. Le feu s'échappait de lui comme d'une forge. En peu d'instants, il avait formé un sein de femme qui palpitait sous ses doigts.
Il me prit par la main, héla un fiacre et vint dans mon atelier. Je mis rapidement ma tunique et je dansai pour lui une idylle de Théocrite, qu'André Beaunier avait traduite à mon intention :
                    Pan aimait la nymphe
                   Écho aimait Satyre...

   Puis je m'arrêtai pour lui expliquer mes théories d'une danse nouvelle, mais je compris bientôt qu'il ne m'écoutait pas. Il me regardait de ses yeux brillants sous ses paupières abaissées, puis, avec la même expression qu'il avait devant ses oeuvres, il s'approcha de moi. Il passa sa main sur mon cou, sur ma poitrine, me caressa les bras, passa ses doigts sur mes hanches, sur mes jambes nues, sur mes pieds nus. Il se mit à me pétrir le corps comme une terre glaise, tandis que s'échappait de lui un souffle qui me brûlait, qui m'amollissait. Tout mon désir était de lui abandonner mon être tout entier, et je l'aurais fait avec joie si l'éducation absurde
*** que j'avais reçue ne m'avait fait reculer, prise d'effroi, remettre ma robe sur ma tunique et le renvoyer plein d'étonnement. Quel dommage ! Combien de fois j'ai regretté cette incompréhension puérile qui m'ôta la joie divine d'offrir ma virginité au grand dieu Pan lui-même, au puissant Rodin ! L'Art et toute la Vie en auraient certainement été plus riches." 

    *** [pas d'adjectif dans l"original]

    Since viewing his work at the Exhibition, I had been haunted by the sense of Rodin's genius. One day I found my way to his studio in the Rue de l'Université. My pilgrimage to Rodin resembled that of Psyche seeking the God Pan in his grotto, only I was not asking the way to Eros, but to Apollo. Rodin was short, square, powerful, with close-cropped head and plentiful beard. He showed his works with the simplicity of the very great. Sometimes he murmured the names of his statues, but one felt that names meant little to him. He ran his hands over them and caressed them. I remember thinking that beneath his hands the marble seemed to flow like molten lead. Finally he took a small quantity of clay and pressed it between his palms. He breathed hard as he did so. The heat streamed from him like a radiant furnace. In a few moments he had formed a woman's breast, that palpitated beneath his fingers. He took me by the hand, took a cab, and came to my studio. There I quickly changed into my tunic and danced for him an idyll of Theocritus which André Beaunier had translated for me thus:
              
 "Pan airnait la nyrnphe Echo,
                Echo aimait Satyr," etc.
    
Then I stopped to explain to him my theories for a new dance, but soon I realised that he was not listening. He gazed at me with lowered lids, his eyes blazing, and then, with the same expression that he had before his works, he came toward me. He ran his hands over my neck, breast, stroked my arms and its his hands over my hips, my bare legs and feet. He began to knead my whole body as if it were clay, while from him emanated heat that scorched and melted me. My whole desire was to yield to him my entire being and, indeed, I would have done so if it had not been that my upbringing caused me to become frightened, and I withdrew, threw my dress over my tunic, and sent him away bewildered. What a pity ! How often I have regretted this childish miscomprehension which lost for me the divinity of giving my virginity to the Great God Pan himself, to the mighty Rodin. Surely Art and all life would have been richer thereby !




jeudi 20 janvier 2022

Gracq (paysage et roman)

     Gracq, En lisant en écrivant, p.87-88, José Corti, 1980 :
    "Paysage et roman.
    Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?
   Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »*… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous."

  * Vigny, La Maison du berger

Céline (hôpital)

    Céline, Guignol's band I, Pléiade p. 159 :
   "Il y en avait des drôles de bouilles, des difficiles d'imaginer comme croulures finies, qui duraient pourtant emmerdeurs des mois et des mois... des années certains, il paraît... qui s'en allaient par portions comme ci comme ça, un jour un œil, le nez, une couille et puis un bout de rate, un petit doigt, que c'est en somme comme une bataille contre la grande mordure, l'horreur qu'est dedans qui ronge, sans fusil, sans sabre, sans canon, comme ça qu'arrache tout au bonhomme, que ça le décarpille bout par bout, que ça vient de nulle part, d'aucun ciel, qu'un beau jour il existe plus, complètement écorché à vif, débité croustillant d'ulcères, comme ça à petits cris, rouges hoquets, grognements et prières, et supplications bominables. Ave Maria ! Bon Jésus !"