mardi 6 octobre 2026

Manchette (casse)

Manchette (Jean-Patrick), Le discours de la méthode, nouvelle publiée en 1980 dans la revue Polar : 

[lu sur Fr Culture, rediff du 6 oct 2026] : 


"Le tournant décisif dans la vie de Jules Coprin, peut-être devrait-on le situer à l'instant où le jeune homme entre le premier dans une épicerie par une imposte, et où, se laissant glisser les jambes en avant dans l'obscurité complète, il marche profondément du pied droit dans une terrine de pâté ("charcuterie de Bretagne", dit entre autres choses l'enseigne du commerce). "L'important, c'est le plan. Avoir un bon plan, voilà l'essentiel. avec un bon plan on ne peut pas se casser la gueule." Milou est le compagnon de Jules. Ensemble ils ont fait jouer le loquet de l'imposte avec un bout de fil de fer. Puis Milou a fait la courte échelle à Jules, celui-ci s'est glissé dans le magasin où il y a des bouteilles à prendre, et peut-être de l'argent. Et Jules, se rappelant la disposition des lieux, car ils en ont fait un croquis, a cherché dans le noir à poser son pied sur le comptoir réfrigéré. Mais il marche dans le pâté, glisse, et il se casse la gueule. Il tombe le genou gauche en avant, il se brise la rotule sur le carrelage. Il pousse un hurlement. La terrine est tombée aussi, rebondit et se fracasse. L'épicier est immobile en pyjama dans les ténèbres au fond de la boutique à la limite de l'arrière-boutique. Car il a déjà été cambriolé trois fois et il a pris l'habitude de réagir au moindre bruit, et il a entendu Milou et Jules manœuvrer le loquet. L'épicier a un fusil Boucher*. Affolé par le vacarme, il épaule et tire à l'aveuglette. Il vide ses deux canons en même temps et des gerbes de gros plomb passent au-dessus de la tête de Jules qui crie, et elles criblent la porte et la transpercent. Milou, debout sur le trottoir devant la porte, recule et s'assied dans le caniveau entre deux voitures en stationnement. Il pousse un soupir aigu, car il meurt. Sa tête s'incline sur sa poitrine, son buste penche à gauche, vient reposer contre la calandre d'une Ami 6 et il reste là. Du sang coule de son corps, de sa bouche, de son nez et de ses orbites, d'abord en abondance, puis lentement."

* fusils de chasse classiques, fabr. à St. Etienne 

vendredi 2 octobre 2026

Bartelt (téléachat)

Bartelt, Le Jardin du bossu : 

"Le téléachat nous permet de suivre jour après jour les progrès du monde. C’est une chaîne universelle. Elle nous renseigne sur la mode, sur la technique, sur les matériaux, sur les habitudes, sur les mœurs, sur la médecine. Bref, sur tous les sujets importants de la vie. De plus, c’est un monde d’enchantement et, je n’hésite pas à le dire, j’y vois la préfiguration du paradis.

 — Le paradis ?

— En effet, celui qui nous est promis par la religion. Le téléachat donne l’image d’un monde sans imperfections. Chaque jour, tout y est neuf. Les fauteuils n’ont jamais servi. Les perceuses sont sorties de leur emballage comme des cadeaux. Tout est vierge. C’est pur, doux à respirer, tendre comme un perpétuel matin. Tous les problèmes, même les plus ardus, trouvent leur solution. Et cette solution est magique." 


jeudi 1 octobre 2026

Bartelt (crime)

Bartelt, Of course [2021], chap. 4 : 

"De tous les assassinats, l’assassinat de prostituées présente le meilleur rapport qualité/prix. Pour le coût d’une vie dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle ne vaut guère plus que rien, il mêle, dans d’harmonieusement sordides proportions et pour de juteux profits, le sexe, le sang et les larmes. Le grand public, qui n’est grand que par le nombre, raffole de ces denrées biologiques où chacun peut identifier un peu de sa qualité de semblable. Il est prêt à payer très cher pour accéder aux détails effrayants, et s’en régaler, comme d’en être l’auteur par délégation. D’une certaine façon, les tueurs sont les nègres des honnêtes gens. Ils réalisent leurs fantasmes.

Ce sont les personnes les plus vertueuses qui font le succès de l’immoralité. Pour rien au monde, le père de famille, l’honnête ménagère, l’ouvrier consciencieux, le ministre intègre, le fonctionnaire incorruptible, la fille du colonel de l’armée du salut, le catholique pratiquant, ne manqueraient le récit journalistique de ces cruautés et autres monstrueuses privautés. Pour les produits dérivés de l’enfer, il y a un marché. L’offre se règle sur la demande. Et la demande est pressante. Tout le monde aime se pencher sur la margelle des bas-fonds et se repaître de ce qu’il faut bien admettre comme une des grandes évidences de la vie, ce grouillement mortel où les libertés se combinent aux instincts, où rien n’est vraiment permis, mais où rien ne supporte non plus d’être interdit. Vues de haut, ces débauches se conçoivent comme une métaphysique et génèrent des rêveries qui excitent.

Sans le spectacle du crime, que serait l’existence des gens probes, sinon une morne plaine ?"



jeudi 24 septembre 2026

Simonin ("hommes")

Simonin, Le Hotu III, I :

"Paulo, d'étranges idées lui trottent dans le cigare. Il [...] a presque instinctivement enquillé la rue Pigalle, traversé la place, puis d'un pas bien assuré, en dépit de la picole, enfilé le Rochechouart en direction d'Anvers, sur le trottoir des hommes.

Trottoir des hommes !... Trottoir des caves !... Paulo tient la subtile différence de son tonton Amédée, le vieux casseur. Un jeudi que, mouflet en culotte courte encore, Paulo manifestait l'envie de traverser le boulevard pour passer devant Médrano gaffer les affiches, le vieux, qui aimait beaucoup promener le mignard, avait refusé net.

— On peut pas, Paulo... de l'autre côté, c'est le trottoir des caves ! 

Devant la bouille contristée du môme le tonton avait dû donner la leçon de choses, expliquer la différence entre les hommes et les caves ; les caves étant ceux qui possédaient des sous, les hommes ceux qui les leur prenaient !

Rapide sur la déduction, Paulo avait supposé que les hommes, en possession des sous des caves, devaient devenir caves à leur tour.

Ça l'avait fait marrer, le tonton, cette repartie enfantine, mais soucieux de mettre la pensée de son neveu dans le droit fil de la saine orthodoxie, il avait précisé :

— Imagine pas ça, petit !... nous autres, les sous on en fait bon usage !... On les dépense !... t'entraves la différence ?"


mercredi 23 septembre 2026

Simonin (vieux)

Simonin, Du Mouron pour les petits oiseaux III :

"Armand, lorsqu'il les a découverts y a plus de dix piges, les trouvait chouettes ces vieux mirontons. Il lui arrivait de s'asseoir près d'eux, de les esgourder des heures entières babiller sur des riens. Elle l'a abandonné depuis longtemps cette sympathie conne. Maintenant, il leur en veut aux anciens d'être si tartes et déconnants. Alors, il marche, pris d'un trac interne, inexprimé, du jour où ses cannes faiblissant il sera obligé d'aller s'y asseoir près d'eux, et, qui sait à leur contact, de se mettre à leur ressembler."


mardi 15 septembre 2026

Simonin (vaisselle)

Simonin, Du Mouron pour les petits oiseaux, chap. IV : 

"Pour toutes les gonzesses du quartier, l'identique fatalité joue vers cette heure. La déponnante vaisselle vient témoigner que l'émancipation de la lamedé a pas encore dépassé le stade du vaste charre électoral. Au [numéro] 1, elle s'exécute en fanfare la corvée, bicause l'installation de plomberie pleine de vices organiques, qui en font comme un monumental limonaire du graillon. C'est la grande symphonie pour robinets et tuyaux de chiottes. Chaque étage tient sa partie.

De chez Armand, Mâ'me Communal entre un peu tard dans le jeu, à la reprise de l'allégro vivace. Presque aussitôt sur un borborygme de descente d'évier, profond comme une variation-performance de basse russe, un bourdonnement décroît, s'amortit en vibrations nobles, mais un peu sacrifiées, telles qu'en tirent de leur grosse corde de boyau de chat les violoncellistes d'orchestre de brasserie dans les minutes qui précèdent le passage du dernier métro."



jeudi 27 août 2026

Forster (musique)

Forster E.-M., Howards End (traduction Mauron) chap. 5 : 


[le texte a été "charcuté" pour n'en garder que les passages correspondant à un certain mode d'écoute de la musique]


"On s’accordera généralement à dire que la Cinquième Symphonie de Beethoven est le bruit le plus sublime qui ait jamais frappé l’oreille humaine. Elle comble les attentes de chacun, quels que soient son milieu ou sa condition. 

[...] L’Andante avait commencé — très beau, certes, mais présentant un air de famille avec tous les autres beaux Andantes composés par Beethoven et, aux yeux d’Helen, tendant quelque peu à rompre le lien entre les héros et les naufrages du premier mouvement et les héros et les lutins du troisième. [...] À ce moment, Beethoven commença à broder des variations sur son thème ; [...] Ici, Beethoven, après quelques hésitations pleines de douceur, lança un soupir résigné et l’Andante prit fin. [...] Helen dit à sa tante : « Voici maintenant le mouvement merveilleux : d’abord les lutins, puis un trio d’éléphants qui dansent » ; 

[...] Guette le moment où tu crois en avoir fini avec les gobelins et où ils reviennent », murmura Helen, alors que la musique commençait avec un gobelin traversant silencieusement l'univers, d'un bout à l'autre. D'autres lui emboîtèrent le pas. Ce n'étaient pas des créatures agressives ; c'est précisément ce qui les rendait si effrayantes aux yeux d'Helen. Ils se contentaient de constater, au passage, que la splendeur ou l'héroïsme n'existaient pas en ce monde. Après l'interlude des éléphants dansants, ils revinrent et formulèrent ce constat une seconde fois. [...] 

Comme si les choses allaient trop loin, Beethoven saisit les gobelins et les força à obéir à sa volonté. Il apparut en personne. Il leur donna une petite poussée ; ils se mirent à marcher sur un mode majeur au lieu d'un mode mineur, puis — il souffla et ils furent dispersés ! Des bouffées de splendeur, des dieux et des demi-dieux s'affrontant avec des épées immenses, des couleurs et des parfums répandus sur le champ de bataille, une victoire magnifique, une mort magnifique ! Oh, tout cela éclatait devant la jeune fille ; elle tendit même ses mains gantées, comme si la scène était tangible. Tout destin devenait titanesque, toute lutte devenait désirable ; vainqueurs et vaincus seraient également acclamés par les anges des étoiles les plus lointaines.

Et les gobelins — n'avaient-ils jamais vraiment été là ?

N'étaient-ils que les fantômes de la lâcheté et de l'incrédulité ?

[...] Beethoven, lui, savait à quoi s'en tenir. Les gobelins avaient bel et bien été là. Ils pouvaient revenir — et ils revinrent. C'était comme si la splendeur de la vie risquait de déborder pour se perdre en vapeur et en écume. Dans cette dissolution, on percevait une note terrible, lourde de menaces, et un gobelin, plus malveillant que jamais, traversait silencieusement l'univers d'un bout à l'autre. Panique et vide ! Panique et vide ! Même les remparts enflammés du monde risquaient de s'effondrer. Beethoven choisit de tout rétablir à la fin. Il reconstruisit les remparts. Il souffla une seconde fois, et les gobelins furent de nouveau dispersés. Il fit revenir les bouffées de splendeur, l'héroïsme, la jeunesse, la magnificence de la vie et de la mort et, au milieu des vastes rugissements d'une joie surhumaine, il mena sa Cinquième Symphonie à son terme. Mais les gobelins étaient là. Ils pouvaient revenir. Il l'avait dit avec courage, et c'est pourquoi l'on peut faire confiance à Beethoven lorsqu'il affirme autre chose."


mercredi 26 août 2026

Heidegger (souliers)

Heidegger, "L’origine de l’œuvre d’art", § La chose et l'œuvre, in Chemins qui ne mènent nulle part [Holzwege] trad. Brokmeier, Gallimard : 


Note liminaire : Je ne suis pas du tout heideggerien. Pas-du-tout !  Mais, de temps à autre, je comprends un passage. Celui-ci par exemple. Et je peux le trouver assez beau. Philosohique, je n'en suis pas sûr. Formateur pour de futurs philosophes, je suis sûr que non. Mais d'une beauté qui me fait penser, par exemple, à Giono, à Ramuz. Il m'arrive donc de le lire avec plaisir et intérêt. 


"Tant que nous nous contenterons de nous représenter une paire de souliers « comme ça », « en général », tant que nous nous contenterons de regarder sur un tableau de simples souliers vides, qui sont là sans être utilisés – nous n’apprendrons jamais ce qu’est en vérité l’être-produit du produit. D’après la toile de Van Gogh, nous ne pouvons même pas établir où se trouvent ces souliers. Autour de cette paire de souliers de paysan, il n’y a rigoureusement rien où ils puissent prendre place : rien qu’un espace vague. Même pas une motte de terre provenant du champ ou du sentier, ce qui pourrait au moins indiquer leur usage. Une paire de souliers de paysan, et rien de plus. Et pourtant...

Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. À travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. A travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. Ce produit appartient à la terre, et il est à l’abri dans le monde de la paysanne. Au sein de cette appartenance protégée, le produit repose en lui-même."


mercredi 12 août 2026

Jourde (Belhaj Kacem)

Jourde (Pierre), La Littérature sans estomac : 

"Chez de petits éditeurs, l’illisibilité devient une garantie de qualité, un style. Mehdi Belhaj Kacem publie chez Tristram un premier roman, Cancer (1994), écrit paraît-il à dix-sept ans. Il remporte un tel succès qu’on le publie dans la collection J’ai lu. Cela donne ceci :

"Là cherche à me soustraire à sa digestion conquérante se change vite en indigestion enchantée perceptible remue-ménage de la flache au tuf de son bidon l’estomac lourd remonte à l’insuffle des lèvres pareilles à un débouche-chiottes à l’invincible ventouse me démène inutile émotion infernale de la mulsion monstre avant-coureuse du dégueu-lis entre dans la bouche broyée chuintement du vomi rêche dans la bouche en liquéfaction vers le boyau tenant à peine liquide coule en l’intestin précaire muscles du corps impotents à se bander avale coco avale mes débats plus forfait estomac à l’épreuve abandon paix superbe lèvres jointes dégorge plus forte medley subjectif de son menu en tornades inlassables."



pour information, cf. : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mehdi_Belhaj_Kacem


Valéry (tentation)

Valéry, La Tentation de (saint) Flaubert [1942], Pléiade t. 1 p 618 : 

"Il est clair que toute « tentation » résulte de l’action de la vue ou de l’idée de quelque chose qui éveille en nous la sensation qu’elle nous manquait. Elle crée un besoin qui n’était pas ou qui dormait, et voici que nous sommes modifiés sur un point, sollicités dans une de nos facultés, et tout le reste de notre être est entraîné par cette partie surexcitée. Dans Breughel, le cou du gourmand s’allonge, s’étire vers la pâtée que ses yeux fixent, que ses narines hument, et l’on pressent que toute la masse du corps va joindre la tête, qui aura joint l’objet du regard. Dans la nature, la racine pousse vers l’humide, la sommité vers le soleil, et la plante se fait de déséquilibre en déséquilibre, de convoitise en convoitise. L’amibe se déforme vers sa minuscule proie, obéit à ce qu’il va transsubstantifier, puis se hale à son pseudopode aventuré et s’y rassemble. Ce mécanisme est celui de toute la nature vive ; le Diable, hélas ! est la nature même, et la tentation est la condition la plus évidente, la plus constante, la plus inéluctable de toute vie."