samedi 21 septembre 2024

Incardona (Ponzi)

Incardona, Joseph, Stella et l'Amérique chap. 29 :

"Effet pyramidal ou système de Ponzi.

Ainsi, mathématiquement : si une personne emmerde six autres personnes qui, à leur tour, emmerdent six autres personnes (et ainsi de suite), on constate qu’au palier quatorze le nombre des gens impliqués dépasse la population mondiale.

Donc : faire chier le monde est chose aisée."


jeudi 19 septembre 2024

Balzac (employés)

Balzac, Les Employés : 

"Le frileux a sous ses pieds une espèce de pupitre en bois, l’homme à tempérament bilieux-sanguin n’a qu’une sparterie ; le lymphatique qui redoute les vents coulis, l’ouverture des portes et autres causes du changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met l’habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes, calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d’eau, de verres et de débris de déjeuner.

[…] À l’aspect de ces étranges physionomies, il est difficile de décider si ces mammifères à plumes se crétinisent à ce métier, ou s’ils ne font pas ce métier parce qu’ils sont un peu crétins de naissance.

Aussi faut-il avoir hanté les Bureaux pour reconnaître à quel point la vie rapetissée y ressemble à celle des collèges ; mais partout où les hommes vivent collectivement, cette similitude est frappante : au Régiment, dans les Tribunaux, vous retrouvez le collège plus ou moins agrandi. Tous ces employés, réunis pendant leurs séances de huit heures dans les bureaux, y voyaient une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, où les chefs remplaçaient les préfets d’études, où les gratifications étaient comme des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où l’on se moquait les uns des autres, où l’on se haïssait et où il existait néanmoins une sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui elle-même est moins forte que celle des collèges."


McCammon (vélo)

McCammon (Robert), Zephyr, Alabama chap. 5 ("La mort du petit vélo") trad. Carn, 2022 :

"J'essayais de traverser le ruisseau qu’était désormais Deerman Street. La seconde suivante, ma roue avant s’était enfoncée dans une brèche de la chaussée. Le choc avait ébranlé le cadre rongé par la rouille et tout s’était précipité : le guidon s’était tordu, les rayons de la roue avant avaient cassé net, la selle s’était fendue, le cadre avait cédé partout où il avait été réparé, et soudain j’étais à plat ventre dans l’eau de la rue qui se précipitait par tous les interstices de mon ciré jaune. Je restai là, sous le choc, à me demander comment les éléments avaient pu avoir raison de moi. Puis je me redressai, m’essuyai les yeux et examinai mon vélo. Je sus tout de suite qu’il était mort.

 Mon vieux vélo, vieux comparé à la vie d’un jeune garçon qui l’avait reçu via un marché aux puces, n’avait plus une étincelle de vie. Là, sous la pluie battante, je pouvais le sentir. Quoi que soit ce qui donne une âme à un objet créé par l’homme, la sienne avait jeté l’éponge et s’était envolée vers les cieux diluviens. Le cadre était disloqué, le guidon pendait au bout de son écrou, la selle se balançait comme une tête ballante sur un cou brisé, la chaîne avait sauté, le pneu avant s’était déchaussé de sa jante et les rayons tordus se hérissaient. Devant un tel carnage, j’eus envie de pleurer, mais du fond de ma détresse, je me dis que les larmes ne serviraient à rien. Mon vélo était simplement K.-O., son heure était venue, voilà tout. Je n’étais pas son premier propriétaire. C’était peut-être aussi une partie du problème. Peut-être qu’un vélo, quand on s’en sépare, se languit année après année des premières mains qui l’ont conduit. Peut-être qu’en vieillissant, dans sa tête de bicyclette, rêve-t-il des routes qui ont peuplé sa jeunesse. Il n’avait donc jamais été complètement à moi. Il roulait avec moi, mais il gardait dans ses pédales et ses poignées le souvenir d’un autre. Ce mercredi-là, peut-être s’était-il sabordé parce qu’il savait que j’avais envie d’une bicyclette neuve rien que pour moi. Peut-être."


One second I was trying to pedal through a torrent on Deerman Street. The next second my bike’s front wheel sank into a crater where the pavement had broken and the shock thrummed through the rust-eaten frame. Several things happened at once: the handlebars collapsed, the front wheel’s spokes snapped, the seat broke, the frame gave way at its tired old seams, and suddenly I was lying on my belly in water that flooded into my yellow rain slicker. I lay there, stunned, trying to figure out how the earth had knocked me down. Then I sat up, wiped the water out of my eyes, and looked at my bike, and just like that I knew it was dead.

My bike, old in the ways of a boy’s life long before it had reached my hands by merit of a flea market, was no longer a living thing. I felt it, as I sat there in the pouring rain. Whatever it is that gives a soul to an object made by the tools of man, it had cracked open and flown to the watery heavens. The frame had bent and snapped, the handlebars hanging by a single screw, the seat turned around like a head on a broken neck. The chain was off its sprockets, the front tire warped from its rim, and the snapped spokes sticking up. I almost cried at the sight of such carnage, but even though my heart hurt, I knew crying wouldn’t help. My bike had simply worn out ; it had come to the end of its days, pure and simple. I was not its first owner, and maybe that made a difference, too. Maybe a bike, once discarded, pines away year after year for the first hand that steered it, and as it grows old it dreams, in its bike way, of the young roads. It was never really mine, then; it traveled with me, but its pedals and handlebars held the memory of another master. Maybe, on that rainy Wednesday, it killed itself because it knew I yearned for a bike built for me and me alone. Maybe.


mercredi 18 septembre 2024

Crews (tatoué)

Crews, Forains, in Péquenots : 

"Il avait des cils et une paupière tatoués autour du trou du cul. On aurait dit une espèce d’œil injecté de sang et il arrivait à lui faire faire un clin d’œil. Pour deux dollars en plus du prix d’entrée normal au dix-en-un [= galerie de bizarres], vous pouviez passer derrière un petit rideau et il vous faisait une démonstration. Les forains vouent un éternel mépris aux gogos et à ce que ceux-ci considèrent comme étant la vraie vie, et rien n’exprime de manière plus parlante ce mépris que la réaction de l’Homme Tatoué quand je lui ai demandé pourquoi il s’était fait tatouer un œil à cet endroit précis.

— Faire payer deux dollars à ces enfoirés pour qu’ils regardent à l’intérieur de mon trou du cul me ravit plus que tout."


  He had eyelashes and an eyelid tattooed around his asshole. It looked just like a kind of bloodshot eye and he could make it wink. For $2 over and above the regular price of admission to the ten-in-one show, you could go behind a little curtain and he’d do it for you. Carnies have nothing but a deep, abiding contempt for marks and what they think of as the straight world, and nowhere is that contempt more vividly expressed than in the Tattooed Man’s response when I asked him why he had the eye put in there.
  “Making them bastards pay two dollars to look up my asshole gives me more real pleasure than anything else I’ve ever done".

lundi 16 septembre 2024

Céard (la maîtresse du général)

Céard, La saignée, in Les Soirées de Médan : 

"Elle l’accusa comme d’un crime personnel de la mort d’un jeune capitaine d’état-major, tué lors de la dernière affaire. Elle le connaissait, ils s’étaient rencontrés, très souvent, dans le monde.

— Un de tes amants, sans doute ?

Jusque-là il n’avait rien dit, baissant la tête, rageant au-dedans de lui devant ces récriminations brutales, dont, intimement, il sentait la justesse.

— Quand ce serait, répondit-elle, effrontément.

— Au fait, ça ne l’étonnait pas ! avec qui n’avait-elle pas couché ? Son lit était une vraie guérite dont on relevait les sentinelles toutes les heures. Alors éclatant en mots furieux, donnant libre cours à l’amertume de son cœur, un a un, il lui nommait ses amants. Il y en avait de toutes les armes : des cavaliers, des fantassins, des artilleurs, et jusqu’à des soldats de la mobile. Il citait les corps, les grades, d’une voix dépitée, avec emportement, car il mettait de la hiérarchie dans l’amour, et se croyait compromis non pas tant par ses infidélités que parce qu’elle les avait commises avec des inférieurs."


dimanche 15 septembre 2024

Anouilh (révolution)

Anouilh, L'Alouette (1953)

[selon Chat GPT, il s'agit d'un passage ou d'un prologue, que l'on ne trouve pas dans toutes les éditions ] : 

"Rousseau avait trouvé la recette ; les cuisiniers Saint-Just et Robespierre l'améliorèrent et la mirent au point. Ces deux noms réunis ont sans doute été les plus néfastes de la langue française – si l'on fait exception du mot Liberté, le plus galvaudé de notre langue, qui aura surtout servi, en fin de compte, sous tous les régimes qui s'en sont réclamés, à mettre un nombre incalculable de gens en prison. 

Personne ne sait la proclamation de Carrier dans Nantes qu'il fallait mater : « Nous en ferons un cimetière, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » C'était pourtant bien dit. La besogne a malheureusement dépassé ses forces, mais, enfin, il a fait ce qu'il a pu pendant son court proconsulat, 4 800 noyades en dix jours. Son collègue Collot d'Herbois, de la Comédie-Française à Lyon, préférait les mitraillades au canon en groupe, avec achèvement au sabre, de centaines de gens garrottés deux à deux, dans la plaine de Bordeaux. 

Tout cela était ce que le bon Rousseau – et Hitler aussi – appelait la Volonté générale « qui n'est pas forcément, ajoutait le Genevois ingénument, la volonté du plus grand nombre ». Les chefs seuls, précisait-il, « peuvent l'interpréter et la connaître »…"


samedi 14 septembre 2024

Ramuz (fanfares)

Ramuz, Les Circonstances de la vie, chap. V :

"On les vit ainsi toutes défiler ; elles ne comptaient pas ordinairement plus de vingt musiciens ; c’était selon les catégories, mais la plupart avaient des uniformes. Des uniformes très brillants, bien cousus, en beau drap ; on aurait dit des uniformes d’officiers à cause des galons ; les uns ressemblaient aux uniformes militaires du pays, les autres se distinguaient par plus de fantaisie ; quelques musiques avaient des képis avec des pompons ; quelques-unes des casquettes avec des plumets ; presque toutes des épaulettes ; et le porte-drapeau (car il y en a toujours un) avait un large baudrier de cuir verni. Les couleurs habituelles étaient le rouge et le bleu foncé ; plus rarement le gris : la Sentinelle de la Broie portait même des tuniques vertes, mais la plus belle de toutes était la fanfare italienne ; un grand panache de plumes de coq blanches couvrait jusqu’à la visière la casquette de drap ; les franges dorées des épaulettes étaient longues en proportion ; ils avaient au pantalon des bandes rouges, larges comme trois doigts ; enfin sur la poitrine tout un écheveau d’aiguillettes également en or. D’un côté, elles étaient rattachées à l’épaule par une sorte de cocarde ; de l’autre, elles pendaient plus bas que la ceinture ; à chaque mouvement elles cliquetaient sur le cuir. Le commandant, lui, avait une épée et des gants blancs."


vendredi 13 septembre 2024

Ramuz (peintre)

Ramuz, Aimé Pache, peintre vaudois, XII :

"J’ai passé ma journée à revoir tout ce que j’ai fait depuis quatre ou cinq ans. J’ai eu la surprise de trouver dans mes premiers essais, parmi beaucoup de maladresse et de prétention, une fraîcheur d’impression et une vivacité d’expression auxquelles je ne m’attendais pas. Il y avait un petit cœur facile ; il y avait un petit œil amusé ; il y avait de la vérité dans le détail, il y avait du plaisir dans le métier. J’ai dépouillé depuis cette fraîcheur ; on ne gagne rien à une extrémité de son être sans se déperdre à l’autre ; j’ai voulu davantage, y suis-je parvenu ? J’ai tout examiné bien attentivement, environ trente toiles, autant d’esquisses et d’études et deux cents dessins environ. Et je distingue bien là-dedans, d’année en année, une évolution, et où elle tend, mais elle n’a point abouti. Cela n’agit pas."



jeudi 12 septembre 2024

Drillon (antimoderne 2)

Drillon, Cadence, § 'Jamais je n’ai voulu être un autre' :

"Les modernes font mine d’ignorer qu’ils vont mourir, les sots. Il jugent l’homme capable de s’amender, les naïfs. Ils pensent que la démocratie est bonne, les crapules ! Qui les pousse à tout cela, qui gouverne le monde ? Le diable, probablement, répondra Robert Bresson, l’antimodernisme personnifié. Cette infamie met Flaubert en rage. Il a le « dégoût de l’infection moderne », et serait indigné de voir qu’on étudie Madame Bovary dans les écoles de la République, et qu’on vend Villon, et Dante, et Ponge, et Proust, et Claudel, et Nietzsche, dans les supermarchés de nos villes. Il est vrai que l’antimoderne est de droite – mais il ne le reste pas : il abandonne la droite à sa médiocrité. Il joue l’individu contre la populace, mais aussi contre l’individualisme obtus du banquier. Il place la liberté au-dessus de l’égalité. Dans son livre sur les antimodernes, Antoine Compagnon cite ce passage de Chateaubriand : « Les Français n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. » Suivez son regard, qui nous considère d’outre-tombe. L’antimoderne est un exilé de l’intérieur, plus révolutionnaire que la Révolution. Il est atroce qu’elle triomphe ; il est pis encore qu’elle échoue. Voyez où elle nous a menés, fait-il remarquer, triomphant : à Louis Napoléon ! Le moderne a plusieurs visages, mais il reste lui-même ; l’antimoderne, lui, est contradictoire et déchiré. Chez lui, l’angoisse le dispute à l’ennui, comme la fureur au scepticisme. Il n’est jamais là où on l’attend, ni là où il devrait : ses ailes de géant l’empêchent de marcher."


mercredi 11 septembre 2024

Drillon (antimoderne 1)

Drillon, Cadence, § 'Jamais je n’ai voulu être un autre' :

"Mon antimoderne préféré était Baudelaire ; je l’imaginais sur les barricades de 1848, en gants blancs et chaussures vernies, criant : « Mort au général Aupick ! », comme si la rue était le lieu d’exiger le supplice d’un beau-père honni. Irruption de l’individu dans la foule – et de la rigueur dans le relâchement. Car la morale du moderne est élastique, son style amorphe. L’antimoderne, lui, a l’échine droite ; il emploie le point-virgule. Il sait se tenir, même s’il ne croit plus en rien, surtout pas en l’homme. Pour lui, l’époque moderne combine ad nauseam le puritanisme et la débauche, la cruauté et la lâcheté. Comme l’Étranger de Baudelaire, antimoderne n’aime ni Dieu ni l’or ; il est sans patrie, n’a pas d’amis ; il n’aime que les nuages, les « merveilleux nuages ». La raison est plate, Descartes est un pion, les conquérants sont des histrions criminels. Face à la ploutocratie, l’antimoderne Baudelaire fait des sonnets – mais tous irréguliers, ou presque. Et Rimbaud cesse d’en écrire : le monde est trop bête pour la poésie. Face au séducteur, au battant, Baudelaire s’adonne à l’« aristocratique plaisir de déplaire », Chateaubriand évoque son propre « zèle » à le faire. 

Hugo peut bien espérer emplir les écoles pour vider les prisons, le « monde trop peuplé que fauche la souffrance » ne changera pas d’un iota. Ou plutôt, il continuera de glisser vers une horreur toujours plus épaisse. L’homme est un pécheur qui jamais ne se rédime. « La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges », écrit Baudelaire. Toute amélioration se paie d’une détérioration, elle est vaine et dangereuse. Le suffrage universel est « une honte de l’esprit humain », dit Flaubert. J’admirais l’antimoderne parce qu’il voudrait casser les choses (« plaisir naturel de la démolition », dit Baudelaire), mais qu’il y renonce (ce serait encore plus répugnant après), alors que moi je le faisais."