samedi 20 février 2021

Vian (dentiste)


"Ce matin-là en me levant

J'avais bien mal aux dents

Oh oh la la

J'sors de chez moi

Et j'fonce en pleurant

Chez un nommé Durand, Mm, Mm

Qu'est dentiste de son état

Et qui pourra m'arranger ça

Ho la salle d'attente est bourrée de gens

Et pendant que j'attends oh oh la la

Sur un brancard

Passe un mec tout blanc

Porté par deux mastards Mm Mm

Je m'lève déjà pour fout' le camp

Mais l'infirmier dit: "Au suivant!"

Je suis debout devant le dentiste

Je lui fais un sourire de crétin

I m'pouss' dans l'fauteuil et me crie: "En piste."

Il a des tenailles à la main

Oh oh oh oh Maman

J'ai les guiboll's en fromag' blanc-anc

Avant même que j'ai pu faire ouf

Il m'fait déjà sauter trois dents

En moins d'un' plombe mes pauvres molaires

Sont r'tournées dans leur tombe

Oh oh la la

Voilà qui m'plombe

Mes deux plus bell's dents

Cell's que j'ai par devant Mm Mm

I' m'grill' la gueul' au chalumeau

Et il me file un bon verre d'eau

Il me dit faut régler votre dette

Je venais d'être payé la veille

Ce salaud me fauche tout mon oseille

Et me refile cinquante ball' net

Oh oh oh oh Maman

Et il ajoute en rigolant

J'suis pas dentist' je suis plombier

Entre voisins faut s'entr' aider

Oh oh

Et moi je gueul' ce soir

Le blues du dentiste dans le noir"


 partition : 

http://ekladata.com/oeEt_d_jxOhTy834QTa5K1zjQCU/Blouse-de-dentiste.pdf


son (H. Salvador)

https://www.youtube.com/watch?v=o1Zkp0jo8IU


vendredi 19 février 2021

Sepulveda (dentiste)

 Sepulveda, Le Vieux qui lisait des romans d'amour, trad. Maspero, chap. 1 : 

"Les quelques habitants d’El Idilio, auxquels s’étaient joints une poignée d’aventuriers venus des environs, attendaient sur le quai leur tour de s’asseoir dans le fauteuil mobile du dentiste, le docteur Rubicondo Loachamín, qui pratiquait une étrange anesthésie verbale pour atténuer les douleurs de ses clients.

– Ça te fait mal ? questionnait-il.

Agrippés aux bras du fauteuil, les patients, en guise de réponse, ouvraient des yeux immenses et transpiraient à grosses gouttes.

Certains tentaient de retirer de leur bouche les mains insolentes du dentiste afin de pouvoir lui répondre par une grossièreté bien sentie, mais ils se heurtaient à ses muscles puissants et à sa voix autoritaire.

– Tiens-toi tranquille, bordel ! Bas les pattes ! Je sais bien que ça te fait mal. Mais à qui la faute, hein ? À moi ? Non : au gouvernement ! Enfonce-toi bien ça dans le crâne. C’est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement.

Les malheureux n’avaient plus qu’à se résigner en fermant les yeux ou en dodelinant de la tête."



Los pocos habitantes de El Idilio más un puñado de aventureros llegados de las cercanías se congregaban en el muelle, esperando turno para sentarse en el sillón portátil del doctor Rubicundo Loachamín, el dentista, que mitigaba los dolores de sus pacientes mediante una curiosa suerte de anestesia oral.

—¿Te duele? —preguntaba.

Los pacientes, aferrándose a los costados del sillón, respondían abriendo desmesuradamente los ojos y sudando a mares.

Algunos pretendían retirar de sus bocas las manos insolentes del dentista y responderle con la justa puteada, pero sus intenciones chocaban con los brazos fuertes y con la voz autoritaria del odontólogo.

—¡Quieto, carajo! ¡Quita las manos! Ya sé que duele. ¿Y de quién es la culpa? ¿A ver? ¿Mía? ¡Del Gobierno! Métetelo bien en la mollera. El Gobierno tiene la culpa de que tengas los dientes podridos. El Gobierno es culpable de que te duela.

Los afligidos asentían entonces cerrando los ojos o con leves movimientos de cabeza.


jeudi 18 février 2021

Nabokov (dentiste)

 Nabokov, Pnine (trad. Chrestien) II, IV

"Le lendemain matin, Pnine l’héroïque, partit à pied en direction de la ville, une canne à la main, dont il se servait à la manière européenne (ciel-terre-ciel-terre) et le regard qui traînait sur divers objets tentant philosophiquement d’imaginer l’impression qu’il ressentirait à les revoir une fois l’épreuve subie, en se souvenant de ce qu’avait été leur perception à travers le prisme de l’imagination de cette épreuve. Deux heures plus tard, il cheminait de retour, s’appuyant sur sa canne, mais ne regardant rien. Le flot brûlant de la douleur remplaçait par degrés la glace et le bois de l’anesthésie, dans sa bouche atrocement martyrisée, encore à demi morte, en proie au dégel. Puis, pendant quelques jours, il se trouva en deuil d’une part intime de lui-même. Il était surpris de constater combien il avait éprouvé d’affection pour ses dents. Sa langue, ce gros phoque lisse, avait fait plouf et glissé avec tant de plaisir parmi les rochers familiers, vérifiant les contours de son empire menacé, mais encore solide, plongé de crique en grotte, grimpé cette arête, scruté cette anfractuosité, attrapant au passage une bribe d’algue marine délectable dans cette même vieille brèche, naguère ; à présent, les repères avaient disparu, il restait une vaste plaie sombre, une terra incognita de muqueuse, que la crainte et le dégoût interdisai[en]t d’explorer. Et quand le râtelier fut posé, ce fut comme si l’on avait serti dans un pauvre crâne fossile les mâchoires ricanantes d’un parfait étranger.


Next morning heroic Pnin marched to town, walking a cane in the European manner (up-down, up-down) and letting his gaze dwell upon various objects in a philosophical effort to imagine what it would be to see them again after the ordeal and then recall what it had been to perceive them through the prism of its expectation. Two hours later he was trudging back, leaning on his cane and not looking at anything. A warm flow of pain was gradually replacing the ice and wood of the anesthetic in his thawing, still half-dead, abominably martyred mouth. After that, during a few days he was in mourning for an intimate part of himself. It surprised him to realize how fond he had been of his teeth. His tongue, a fat sleek seal, used to flop and slide so happily among the familiar rocks, checking the contours of a battered but still secure kingdom, plunging from cave to cove, climbing this jag, nuzzling that notch, finding a shred of sweet seaweed in the same old cleft ; but now not a landmark remained, and all there existed was a great dark wound, a terra incognita of gums which dread and disgust forbade one to investigate. And when the plates were thrust in, it was like a poor fossil skull being fitted with the grinning jaws of a perfect stranger. 


mercredi 17 février 2021

Huysmans (dentiste)

 Huysmans, À rebours, chapitre IV : 

"Ses sensations devenaient, dès ce moment, confuses. Vaguement il se souvenait de s'être affaissé, en face d'une fenêtre, dans un fauteuil, d'avoir balbutié, en mettant un doigt sur sa dent : « elle a été déjà plombée ; j'ai peur qu'il n'y ait rien à faire. »

L'homme avait immédiatement supprimé ces explications, en lui enfonçant un index énorme dans la bouche ; puis, tout en grommelant sous ses moustaches vernies, en crocs, il avait pris un instrument sur une table. Alors la grande scène avait commencé. Cramponné aux bras du fauteuil, des Esseintes avait senti, dans la joue, du froid, puis ses yeux avaient vu trente−six chandelles et il s'était mis, souffrant des douleurs inouïes, à battre des pieds et à bêler ainsi qu'une bête qu'on assassine. Un craquement s'était fait entendre, la molaire se cassait, en venant ; il lui avait alors semblé qu'on lui arrachait la tête, qu'on lui fracassait le crâne ; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes ses forces, s'était furieusement défendu contre l'homme qui se ruait de nouveau sur lui comme s'il voulait lui entrer son bras jusqu'au fond du ventre, s'était brusquement reculé d'un pas, et levant le corps attaché à la mâchoire, l'avait laissé brutalement retomber, sur le derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout, emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au bout de son davier, une dent bleue où pendait du rouge !

Anéanti, des Esseintes avait dégobillé du sang plein une cuvette, refusé, d'un geste, à la vieille femme qui rentrait, l'offrande de son chicot qu'elle s'apprêtait à envelopper dans un journal et il avait fui, payant deux francs, lançant, à son tour, des crachats sanglants sur les marches, et il s'était retrouvé, dans la rue, joyeux, rajeuni de dix ans, s'intéressant aux moindres choses."



mardi 16 février 2021

Valéry (point noir)

 Valéry, Alphabet lettre H 

"Hélas ! au plus haut lieu de sa puissance et de sa gloire, hélas ! au point suprême, au séjour le plus élevé, rien n'échappant à la lumière, je heurte à la place de l'astre une tache brûlante ténébreuse ; et le haut dieu a pour moi le cœur noir. Absent est le soleil dans toute sa force, invisible est celui que les yeux ne peuvent soutenir. Il se cache dans son éclat, il se retranche dans sa victoire. Au sommet de la nature vivante j'ai trouvé la terreur et la nuit dans le centre de tes feux. Sur mes mains, sur le mur, sur une page pure, une tache vivante s'impose affreusement, une macule sombre et violacée s'attarde, une morsure de pourpre renaît devant moi sur toute chose. Voici que l'essence du visible dévore ce qui se voit. Cette marque m'accuse. Je la fuis ; c'est me fuir. Je descends vers les fleurs, aux bosquets, sous les arbres ; j'y transporte le mal ardent. Le fantôme du dieu m'affecte en chaque fleur. Je ne laverai plus mes regards du crime d'avoir vécu par eux dans le soleil."



lundi 15 février 2021

Nerval (point noir)

 Nerval, Le point noir :


"Quiconque a regardé le soleil fixement

Croit voir devant ses yeux voler obstinément

Autour de lui, dans l'air, une tache livide.


Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,

Sur la gloire un instant j'osai fixer les yeux :

Un point noir est resté dans mon regard avide.


Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,

Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon oeil,

Je la vois se poser aussi, la tache noire !


Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !

Oh ! c'est que l'aigle seul - malheur à nous, malheur !

Contemple impunément le Soleil et la Gloire."



dimanche 14 février 2021

Proust (son et image)

 Proust 

Du Côté de chez Swann

"Il y a dans le violon – si, ne voyant pas l'instrument, on ne peut pas rapporter ce qu'on entend à son image, laquelle modifie la sonorité – des accents qui lui sont si communs avec certaines voix de contralto, qu'on a l'illusion qu'une chanteuse s'est ajoutée au concert."


À l'Ombre des jeunes filles en fleurs : 

[première expérience du téléphone]

"... tout d'un coup j'entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand-mère avait causé avec moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place, mais sa voix elle-même, je l'écoutais aujourd'hui pour la première fois. Et parce que cette voix m'apparaissait changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; [...] l'ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l'avaient fêlée au cours de la vie."


samedi 13 février 2021

Zola (La Belle Hélène)

 Zola, Nana, chap. 1 : 

"[...] Un grand succès se dessina. Ce carnaval des dieux, l’Olympe traîné dans la boue, toute une religion, toute une poésie bafouée, semblèrent un régal exquis. La fièvre de l’irrévérence gagnait le monde lettré des premières représentations ; on piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit à pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en l’appelant si drôlement : « Mon gros père ! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux. On saisissait les allusions, on ajoutait des obscénités, les mots inoffensifs étaient détournés de leur sens par les exclamations de l’orchestre. Depuis longtemps, au théâtre, le public ne s’était vautré dans de la bêtise plus irrespectueuse. Cela le reposait.

Pourtant, l’action marchait, au milieu de ces folies. Vulcain, en garçon chic, tout de jaune habillé, ganté de jaune, un monocle fiché dans l’œil, courait toujours après Vénus, qui arrivait enfin en Poissarde, un mouchoir sur la tête, la gorge débordante, couverte de gros bijoux d’or. Nana était si blanche et si grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la gueule, que tout de suite elle gagna la salle entière. On en oublia Rose Mignon, un délicieux Bébé, avec un bourrelet d’osier et une courte robe de mousseline, qui venait de soupirer les plaintes de Diane d’une voix charmante. L’autre, cette grosse fille qui se tapait sur les cuisses, qui gloussait comme une poule, dégageait autour d’elle une odeur de vie, une toute puissance de femme, dont le public se grisait. Dès ce second acte, tout lui fut permis, se tenir mal en scène, ne pas chanter une note juste, manquer de mémoire ; elle n’avait qu’à se tourner et à rire, pour enlever les bravos. Quand elle donnait son fameux coup de hanche, l’orchestre s’allumait, une chaleur montait de galerie en galerie jusqu’au cintre. Aussi fut-ce un triomphe, lorsqu’elle mena le bastringue. Elle était là chez elle, le poing à la taille, asseyant Vénus dans le ruisseau, au bord du trottoir. Et la musique semblait faite pour sa voix faubourienne, une musique de mirliton, un retour de foire de Saint-Cloud, avec des éternuements de clarinette et des gambades de petite flûte."


jeudi 11 février 2021

Flaubert (orient)

 Flaubert, lettre à Ernest Chevalier, 15 mars 1842 : 

"Qui me rendra les brises de la Méditerranée ? car sur ses bords le cœur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure. Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, – les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent l’amour ! Ô ! si j’avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes ! Mais nom de Dieu ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie, quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes, et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’assoient près des citernes [...]. Dans ces pays-là les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes. Elles ont au pied, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche.

Seulement quelquefois quand le soleil se couche je songe que j’arrive tout à coup à Arles. Le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Aliscamps, et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise [...].

C’est une belle chose qu’un souvenir, c’est presque un désir, qu’on regrette."


échantillon d'écriture de Flaubert :





Félibien (hiérarchie des peintres)

 Félibien, Conférences de L'Académie royale de Peinture et de Sculpture (1667, publié en 1669), préface : 

« Celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d'un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement ; et comme la figure de l'homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l'imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres ... un Peintre qui ne fait que des portraits, n'a pas encore cette haute perfection de l'Art, et ne peut prétendre à l'honneur que reçoivent les plus savants. Il faut pour cela passer d'une seule figure à la représentation de plusieurs ensemble ; il faut traiter l'histoire et la fable ; il faut représenter de grandes actions comme les historiens, ou des sujets agréables comme les Poètes ; et montant encore plus haut, il faut par des compositions allégoriques, savoir couvrir sous le voile de la fable les vertus des grands hommes, et les mystères les plus relevés. »