mardi 2 février 2021

Guillevic (temps)

 Guillevic, Art poétique, précédé de Paroi et suivi de Le chant, Poésie/Gallimard p. 154.


Si je fais couler du sable

De ma main gauche à ma paume droite,


C'est bien sûr pour le plaisir

De toucher la pierre devenue poudre,


Mais c'est aussi et davantage

Pour donner du corps au temps,


Pour ainsi sentir le temps

Couler, s'écouler


Et aussi le faire

Revenir en arrière, se renier.


En faisant glisser du sable,

J'écris un poème contre le temps.


J’ai l’habitude

De me considérer


Comme vivant avec les racines,

Principalement celles des chênes.


Comme elles

Je creuse dans le noir


Et j’en ramène de quoi

Offrir du travail


A la lumière.



lundi 1 février 2021

Schmitt (E.E.) etc. (piano)

[... suppléments à un séminaire de 2018 sur les substituts du paradis amniotique perdu…]

 Schmitt (E.-E.), Madame Pylinska et le secret de Chopin :

« – Couchez-vous sous le piano.

– Pardon ?

– Couchez-vous sous le piano.

Elle me désigna le tapis persan déployé sous son Pleyel à queue.

Puisque j’hésitais, elle ajouta :

– Vous craignez les acariens ? Vu votre carrure, ce sont eux qui devraient se méfier…

Je m’accroupis, me glissai sous le piano et entrepris de ramper.

– Sur le dos ! »

Je m’allongeai, le visage face à la table d’harmonie.

– Les bras en croix. Paumes au sol.

J’obéis. Un matou à la fourrure fauve se faufila dans la pièce, sauta sur un pouf et s’y carra en m’adressant un regard ironique.

Madame Pylinska s’assit devant le clavier.

– Concentrez-vous sur votre peau. Oui, votre peau. Votre peau partout. Rendez-la perméable. Chopin a débuté ainsi. Il s’étendait sous le piano de sa mère et ressentait les vibrations. La musique, c’est d’abord une expérience physique. Puisque les avares n’écoutent qu’avec leurs oreilles, montrez-vous prodigue : écoutez avec votre corps entier.

Elle joua.

Comme elle avait raison ! La musique me frôlait, me léchait, me piquait, me pétrissait, me malaxait, me ballottait, me soulevait, m’assommait, me brutalisait, m’exténuait, les basses me secouant comme si je chevauchais une cloche d’église, les aigus pleuvant sur moi, gouttes froides, gouttes chaudes, gouttes tièdes, lourdes ou ténues, en rafales, en ondées, en filets, tandis que le médium onctueux me recouvrait le buste, tel un molleton rassurant au sein duquel je me blottissais. »


cf.

Cabanès, Névropathes (1930-1935) : « Dès l’âge de quatre ou cinq ans, a relaté son neveu, le petit Fritz, comme on l’appelait, avait pris l’habitude de se coucher au pied du piano quand sa mère jouait et de tout son long étendu sur le dos, religieusement il écoutait ; le morceau terminé, ses mains fluettes se posaient sur le clavecin et il reproduisait presque sans tâtonner ce qu’il venait d’entendre. »

Zielinski, Chopin (1998) p. 28 : « pour écouter sa mère au piano, il s’installait volontiers sous l’instrument »


dimanche 31 janvier 2021

Giono (couvent)

 Giono, Jean le Bleu, chap. 2 :

« L'école couventine était, comme il se doit, soutenue moralement, pécuniairement et bellement par tout ce qui se promenait en poult-de-soie* dans la ville. La notairesse, la pharmacienne, la commandante en retraite, l'huissière, la propriétaire foncière, la juge de paix, les greffières, les longues enfants de Marie, les joueuses de harpes, tout ce qui était demoiselles en sucre, Delphine, Clara, la troupe des yeux baissés et des mains en mitaines, tout ce qui se corsetait en baleines de parapluie, tout ce qui marchait à la héronnière était du parti du couvent, nourrissait, astiquait, lustrait le couvent comme une bonne bête fournisseuse de gloire et de lèche à langue pleine. »


TLFi : POU-DE-SOIE, POULT(-)DE(-)SOIE,(POULT DE SOIE, POULT-DE-SOIE), subst. masc.   :   Étoffe de soie épaisse, sans lustre et à côtes *


Wimsatt 1957 : « la “forme”, en fait, embrasse et pénètre le “message” de façon à constituer une signification [meaning] plus profonde et plus substantielle que ne le feraient, chacun de son côté, un message abstrait ou un ornement séparable" W. K. Wimsatt, C. Brooks, Literary Criticism : A Short History, New York, Knopf, 1957, p. 748


samedi 30 janvier 2021

Godard (Henri) (génétique littéraire)

 Godard (Henri), Manuscrits de Céline p. 9-10 : 

« Depuis le temps où un homme comme Gœthe commençait à collectionner des manuscrits d'écrivains, l'intérêt pour les esquisses, tant graphiques ou plastiques qu'écrites, n'a cessé de grandir. En dépit de protestations ou de rejets isolés, il n'est plus guère aujourd'hui de lecteurs qui n'aient une curiosité pour la genèse des œuvres qu'ils admirent. Pour quelques-uns qui préfèrent ne les voir que comme de calmes blocs ici-bas chus d'un désastre obscur, nous sommes sans doute infiniment plus nombreux à souhaiter considérer les œuvres dans cette quatrième dimension, le temps, dont Proust affirme vouloir doter les personnages de son roman. L'une des manières d'approfondir la connaissance d'une œuvre qui s'est imposée à nous à la lecture est de chercher à connaître son histoire : le projet initial dont elle est sortie, ses transformations, à quel moment et dans quel ordre par rapport à l'ensemble en formation, de quelle manière et s'il se peut suivant quel mécanisme ou quelle loi, sont apparus les éléments décisifs qui ont emporté notre adhésion, de quelque nature et à quelque échelle que ce soit. »


vendredi 29 janvier 2021

Proust (anecdote)

 Proust, À l'Ombre des jeunes filles en fleurs : 

"Un ancien professeur de dessin de ma grand-mère avait eu d'une maîtresse obscure une fille. La mère mourut peu de temps après la naissance de l'enfant et le professeur de dessin en eut un chagrin tel qu'il ne survécut pas longtemps. Dans les derniers mois de sa vie, ma grand-mère et quelques dames de Combray, qui n'avaient jamais voulu faire même allusion devant leur professeur à cette femme avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement vécu et n'avait eu que peu de relations, songèrent à assurer le sort de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagère. Ce fut ma grand-mère qui le proposa, certaines amies se firent tirer l'oreille : cette petite fille était-elle vraiment si intéressante, était-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le père ? Avec des femmes comme était la mère, on n'est jamais sûr. Enfin on se décida. La petite fille vint remercier. Elle était laide et d'une ressemblance avec le vieux maître de dessin qui ôta tous les doutes ; comme ses cheveux étaient tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit au père qui l'avait conduite : « Comme elle a de beaux cheveux ! » Et pensant que maintenant, la femme coupable étant morte et le professeur à demi mort, une allusion à ce passé qu'on avait toujours feint d'ignorer n'avait plus de conséquence, ma grand-mère ajouta : « Ça doit être de famille. Est-ce que sa mère avait ces beaux cheveux-là ? – Je ne sais pas, répondit naïvement le père. Je ne l'ai jamais vue qu'en chapeau. »


[Proust emprunte souvent des anecdotes ; celle-ci, peut-être trouvée chez Saint-Simon, se racontait en tout cas à la cour de Louis XIV]


jeudi 28 janvier 2021

Caylus (dessin, peinture)

 Caylus (Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis de Caylus, marquis d'Esternay, baron de Branzac), Discours sur les Desseins [sic] :

"La différence qui se trouve selon moy, entre un beau dessein et un beau tableau, c'est que dans l'un on peut lire, à proportion de ses forces, tout ce que le grand Peintre a voulu représenter, et que dans l'autre on termine soy-même l'objet qui vous est offert ; par conséquent on est souvent plus piqué de la vue de l'un que de celle de l'autre : car il faut toujours chercher dans l'amour-propre les raisons du contentement, et celles de la préférence que les hommes accordent à une chose. Le seul inconvénient qui se trouve dans celte séduisante partie de l'art que vous pratiquez, Messieurs, c'est la façon dont plusieurs Peintres se sont laissés emporter par le plaisir de dessiner, ils ont négligé la Peinture pour s'attacher uniquement au dessein. Ils se sont absolument livrés au charme flatteur de jeter promptement leurs idées sur le papier, aussi bien qu'à celuy d'imiter la nature dans les Paysages, et dans les autres beautés dont elle sçait si bien piquer le goust de ses adorateurs. 

Quelque bien qu'ayent dessiné ceux que je viens de citer, il en faut convenir, c'est toujours une espèce de libertinage que l'on doit blâmer ; c'est un inconvénient dans lequel il faut toujours empescher la jeunesse de tomber, avec d'autant plus de sévérité, que cette opération paresseuse augmente chaque jour l'éIoignement que l'on prend pour la Peinture."


mercredi 27 janvier 2021

Babel (vue)

 Babel, La ligne et la couleur trad. S. Benech, OC p. 140-141 : 

[à un myope qui ne porte pas de lunettes] :

« — Réfléchissez, vous n’êtes pas seulement aveugle, vous êtes presque mort. La ligne, ce tracé divin, cette souveraine de l’univers, vous échappe à jamais. Nous marchons tous les deux dans un jardin enchanté, dans l’indicible splendeur d’une forêt finlandaise. Nous ne connaîtrons rien de plus beau jusqu’à notre dernière heure. Et vous, vous ne voyez pas les bords roses et glacés de la cascade là-bas, près de la rivière. Et ce saule pleureur qui s’incline sur la cascade, vous ne voyez pas ses ciselures japonaises. Les troncs rouges des pins sont saupoudrés d’une neige qui fourmille d’un scintillement grenu. Cela commence par une ligne figée qui épouse l’arbre et, à sa surface, cela ondule comme une ligne de Léonard de Vinci, couronné par le reflet des nuages flamboyants. Et le bas de soie de Fröken Kirsti, et la ligne de sa jambe déjà formée ? Achetez-vous des lunettes, Alexandre Fiodorovitch, je vous en conjure… 

- Mon enfant, a-t-il répondu, ne gaspillez pas votre salive. Le seul demi-rouble que je me refuse à dépenser, c’est celui que coûtent des lunettes. Je n’en ai pas besoin, de votre ligne, elle est sordide comme la réalité. Vous ne vivez pas mieux qu’un professeur de trigonométrie, alors que moi, je suis environné de merveilles, même à Kliazma. Qu’ai-je besoin, de taches de rousseur sur le visage de Fröken Kirsti, alors qu’en la distinguant à peine, je devine dans cette jeune fille tout ce que je désire y deviner ? Qu’ai-je besoin de nuages dans ce ciel de Finlande, alors que je vois au-dessus de ma tête un océan tumultueux ? Le monde entier est pour moi un gigantesque théâtre dans lequel je suis le seul spectateur sans lorgnette. L’orchestre joue l’ouverture du troisième acte, la scène est très loin, comme dans un rêve, mon cœur se gonfle de ravissement, je vois le velours écarlate sur Juliette, la soie mauve sur Roméo, et pas une seule fausse barbe… Et vous voulez m’aveugler avec des lunettes à un demi-rouble…


mardi 26 janvier 2021

Paulhan (réconciliation)

 Paulhan, Discours de réception à l'Académie française p. 15 : 

"À qui n'est-il arrivé de rêver d'un monde où nos différences et nos oppositions seraient abolies ; l'agneau se coucherait près du lion, l'esprit n'y serait pas autre chose que la chair ; ni le mal, différent du bien. Maint penseur, maint poète avoue qu'il poursuit à travers essais, contes ou poésie, la conquête d'un paradis ou d'un âge d'or. Hermès Trismégiste, Platon, Scot Erigène appellent de tous leurs vœux la fusion de l'homme et de la femme dans l'androgyne. Le christ dans I'Évangile de Thomas, Lie-Tseu dans le Traíté du vide parfait, Al Junayd dans ses poèmes tiennent que l'homme se retrouvera dans le Paradis le jour où il tiendra le proche pour le lointain et le lointain pour le proche, Ie dehors pour le dedans et le dedans pour le dehors. Plus d'une épopée, de Lucrèce à Balzac en passant par Gœthe, traite des services que le Diable rend à Dieu, et le Mal au Bien, jusqu'à se confondre avec lui. Une même hantise, un même idéal gouvernent en ce sens tous les folklores."



lundi 25 janvier 2021

Gautier + Sterne (lacune)

 Gautier, Mademoiselle de Maupin  VII p. 179 : 

« La conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très spirituelle, très gaie et très vive, et c’est pourquoi nous n’en rendrons pas compte ; nous craindrions qu’elle ne perdît trop à être transcrite. L’air, le ton, le feu des paroles et des gestes, les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s’évapore sur-le-champ, sont des choses qu’il est impossible de fixer et de reproduire. C’est une lacune que nous laissons à remplir au lecteur, et dont il s’acquittera assurément mieux que nous ; qu’il imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu’il y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement fantasque, de plus élégant et de plus pailleté. 

Nous savons bien que nous usons ici d’un artifice qui rappelle un peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la figure d’Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête ; mais nous aimons mieux être timide qu’imprudent. »



Sterne, Tristram Shandy chap. 199 :

« Pour bien concevoir ceci, — demandez une plume et de l’encre ; — vous avez là du papier sous la main, — asseyez-vous, monsieur, peignez-la à votre fantaisie ; — aussi semblable à votre maîtresse que vous pourrez, — aussi peu semblable à votre femme que vous le permettra votre conscience, — c’est tout un pour moi, — ne satisfaites en cela que votre imagination.

[page blanche]

— Y eut-il jamais dans la nature rien de si charmant ! — de si parfait !"


Chapter 3.LXXXI.

"To conceive this right,--call for pen and ink--here's paper ready to your hand.--Sit down, Sir, paint her to your own mind--as like your mistress as you can--as unlike your wife as your conscience will let you--'tis all one to me--please but your own fancy in it.

[blank page]

--Was ever any thing in Nature so sweet!--so exquisite!"



dimanche 24 janvier 2021

Jankélévitch (musique et silence)

 Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé chapitre XXII p. 227 :

« La musique [...] est elle-même une sorte de silence, parce qu’elle impose silence aux bruits, et d’abord au bruit insupportable par excellence qui est celui des paroles. Le plus noble de tous les bruits, la parole – car il est celui par lequel les hommes se font comprendre les uns des autres – devient, quand il entre en concurrence avec la musique, le plus indiscret et le plus impertinent. La musique est le silence des paroles comme la poésie est le silence de la prose, elle allège la pesanteur accablante du logos et empêche que l’homme ne s’identifie à l’acte de parler. Le chef d’orchestre attend pour donner le signal à ses musiciens que le public se soit tu, car le silence des hommes est comme un sacrement dont la musique a besoin pour élever la voix… »