mardi 1 novembre 2022

Muray (révolution)

Muray, Le XIX° siècle à travers les âges p. 344 : 

"La Révolution française, mouvement de panique contre cette sortie du religieux, sursaut de révolte contre la mort des dieux, tentative de retrouver par la terreur (et d’abord par l’exécution d’un roi de «droit divin», reprise modernisée des rituels sacrificiels de rétablissement de l’ordre social dans les communautés primitives) la légitimité transcendante volée au peuple par le souverain et son clergé, bruits et clameurs contre la désertification de l’espace magique (restauration des fêtes de la Fertilité universelle), ne pouvait donc pas voir le jour dans un pays protestant, par exemple, pour la bonne raison que la Réforme y avait déjà opéré le réancrage rationnel et social du religieux [...]."



lundi 31 octobre 2022

Bergson (vie & théâtre)

Bergson, La Pensée et le mouvant § "W. James" : 

"Au théâtre, chacun ne dit que ce qu'il faut dire et ne fait que ce qu'il faut faire ; il y a des scènes bien découpées ; la pièce a un commencement, un milieu, une fin ; et tout est disposé le plus parcimonieusement du monde en vue d'un dénouement qui sera heureux ou tragique. Mais, dans la vie, il se dit une foule de choses inutiles, il se fait une foule de gestes superflus, il n'y a guère de situations nettes ; rien ne se passe aussi simplement, ni aussi complètement, ni aussi joliment que nous le voudrions ; les scènes empiètent les unes sur les autres ; les choses ne commencent ni ne finissent ; il n'y a pas de dénouement entièrement satisfaisant, ni de geste absolument décisif, ni de ces mots qui portent et sur lesquels on reste : tous les effets sont gâtés. Telle est la vie humaine."



dimanche 30 octobre 2022

Zweig (irrationnalisme)

Zweig, La Guérison par l'esprit, ch. VII trad. Hella & Denis-Jamboy :

"En extirpant la foi religieuse de la société par leur ironie et leur scepticisme agressifs, Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas tué en l'homme le besoin de croire, éternel et indestructible ; ils n'avaient réussi qu'à le détourner sur des voies mystiques et cachées. Jamais Paris ne fut plus superstitieux et plus avide de nouveautés qu'au début du « siècle des Lumières ». Depuis que l'on ne croit plus aux légendes des saints bibliques, on cherche soi-même des saints nouveaux et étranges et on les découvre en la personne des charlatans, alchimistes, philalètes, rose-croix, qui affluent à Paris ; tout ce qui est invraisemblable, tout ce qui s'oppose effrontément à la science classique officielle trouve un accueil enthousiaste dans le grand monde parisien, blasé et entiché de philosophie des sciences occultes, de la magie blanche et noire, pénètre dans les meilleurs milieux."


samedi 29 octobre 2022

Kundera (merde)

Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, VI, 3

 "Quand j’étais gosse et que je feuilletais l’Ancien Testament raconté aux enfants et illustré de gravures de Gustave Doré, j’y voyais le Bon Dieu sur un nuage. C’était un vieux monsieur, il avait des yeux, un nez, une longue barbe et je me disais qu’ayant une bouche il devait aussi manger. Et s’il mangeait, il fallait aussi qu’il eût des intestins. Mais cette idée m’effrayait aussitôt, car j’avais beau être d’une famille plutôt athée, je sentais ce que l’idée des intestins du Bon Dieu avait de blasphématoire.

Sans la moindre préparation théologique, spontanément, l’enfant que j’étais alors comprenait donc déjà qu’il y a incompatibilité entre la merde et Dieu et, par conséquent, la fragilité de la thèse fondamentale de l’anthropologie chrétienne selon laquelle l’homme a été créé à l’image de Dieu. De deux choses l’une : ou bien l’homme a été créé à l’image de Dieu et alors Dieu a des intestins, ou bien Dieu n’a pas d’intestins et l’homme ne lui ressemble pas.

Les anciens gnostiques le sentaient aussi clairement que moi dans ma cinquième année. Pour trancher ce problème maudit, Valentin, Grand Maître de la Gnose du II° siècle, affirmait que Jésus "mangeait, buvait, mais ne déféquait point“.

La merde est un problème théologique plus ardu que le mal. Dieu a donné la liberté à l’homme et on peut admettre qu’il n’est pas responsable des crimes de l’humanité. Mais la responsabilité de la merde incombe entièrement à celui qui a créé l’homme, et à lui seul."


vendredi 28 octobre 2022

Musil x 2 (intuition)

Musil, L'Homme sans qualités trad. Jaccottet, t. 1 p. 166  : 

"On peut percevoir très distinctement en soi une légère stupeur en constatant que les pensées, loin d'attendre leur auteur, se sont bel et bien faites toutes seules. Ce sentiment de stupeur légère, beaucoup de gens, de nos jours, l'ont baptisé "intuition", et croient y voir quelque chose de supra-personnel, alors que c'est simplement quelque chose d'impersonnel, à savoir l'affinité et l'homogénéité des choses mêmes qui se rencontrent dans un cerveau."

id. p. 214 

"Comme la plupart des natures musiciennes, il tenait ces bouillonnements houleux, ces mouvements émotionnels de l'être intérieur, c'est-à-dire ce trouble nébuleux des sous-souls physiques de l'âme, pour le langage de l'éternel par quoi les hommes peuvent être tous unis."



jeudi 27 octobre 2022

Romains (ivresse)

Romains (J.),  Les Copains chap. III : 


" — Oui, dit Broudier, nous sommes ronds ; et nous créons le monde à notre image.

Deux litres étaient vides sur la table. Bénin les désigna.

— Ces litres ne t’émeuvent-ils pas ?

— C’est déjà fait.

— L’absence du vin y éclate. On se demande invinciblement : « Où est-il ? » Il est en nous. Pas une goutte ne s’est égarée. Nous pourrions en rendre un compte fidèle. Et quelle heureuse transmigration ! Il était vin ordinaire, Aramon sans honneur. Le voici pensée d’hommes éminents. Songe à l’importance qu’il a prise dans notre âme ! Il s’y est installé comme une concubine, pleine de toupet, à qui tout cède, qui donne des ordres, qui change de sa propre autorité la place des meubles, le pli des tentures, et devant qui la plus vieille servante s’évanouit en tremblant.

Je ne sais pas si tout mon passé pèse autant que ce litre dans la balance de ma cervelle. Dire : « nous sommes gris ! », c’est ne rien dire. De quel mot nommer cet accroissement de nous-même, cette extension soudaine de notre empire et de notre vertu ?"


mercredi 26 octobre 2022

Genette (antithèses)

Genette, Figures I, "L'or tombe sous le fer", Seuil, 1966 :

"La prédilection du poète baroque pour les termes d'orfèvrerie ou de joaillerie ne traduit pas essentiellement un goût « profond » pour les matières qu'ils désignent. Il ne faut pas chercher ici une de ces rêveries dont parle Bachelard, où l'imaginaiton explore les couches secrètes d'une substance. Ces éléments, ces métaux, ces pierreries ne sont retenus bien au contraire, que pour leur fonction la plus superficielle et la plus abstraite : une sorte de valence définie par un système d'oppositions discontinues, qui évoque davantage les combinaisons de notre chimie atomique, que les transmutations de l'ancienne alchimie. Ainsi, Or s'oppose tantôt à Fer, tantôt à Argent, tantôt à Ivoire, tantôt à Ébène. Ivoire et Ébène s'attirent, comme Albâtre attire Charbon ou Jais, qui s'oppose à Neige, qui craint l'Eau (et le Feu, qui évoque d'un côté la Terre (d'où Ciel), de l'autre Feu ou Flamme qui appelle ici Fumée, là Cendre, etc. Les valeurs symboliques de l'Eau (Larmes), de Fer (chaînes de l'Amour), de Flamme (de l'Amour encore) , de Cendres (la mort) viennent enrichir le système.[...] Ainsi se constitue un curieux langage cristallin où chaque mot reçoit sa valeur du contraste qui l'oppose à tous les autres [...]. On peut donc voir dans l'antithèse la figure majeure de la poétique baroque."


mardi 25 octobre 2022

Camus (mesure)

Camus, L'Eté § L'exil d'Hélène : 

"La pensée grecque s'est toujours retranchée sur l'idée de limite. Elle n'a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu'elle n'a rien nié, ni le sacré ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l'ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu'elle n'exalte pas. Et, quoique diversement, elle n'exalte qu'une seule chose qui est l'empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l'instant, d'obscures Erynnies s'abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés. "


lundi 24 octobre 2022

Langlé et Vanderburch (utopie)

Langlé et Vanderburch, Louis-Bronze et le Saint-Simonien (Théâtre du Palais Royal, 27 février 1832) [cité par Walter Benjamin : Paris capitale du XIX° siècle] :


"Oui, quand le monde entier, de Paris jusqu’en Chine,

Ô divin Saint-Simon, sera dans ta doctrine,

L’âge d’or doit renaître avec tout son éclat,

Les fleuves rouleront du thé, du chocolat ;

Les moutons tout rôtis bondiront dans la plaine,

Et les brochets au bleu nageront dans la Seine ;

Les épinards viendront au monde fricassés,

Avec des croûtons frits tout autour concassés ;

Les arbres produiront des pommes en compotes,

Et l’on moissonnera des carricks et des bottes ;

Il neigera du vin, il pleuvra des poulets,

Et du ciel les canards tomberont aux navets."



dimanche 23 octobre 2022

Céline (Londres)

Céline, Londres chap. 1 :


[bloum = chapeau]

[nos mômes = les prostituées]


"Le cogne d’en bas qu’on connaissait, avec son gros bloum tout droit et son bide, il taillait stable et tranquille pendant ce temps le flot doucement houleux des griffetons tout autour de lui, sur la largeur du Picardy. C’était un grand remous de griffetons vers les six heures, de gus en kakis, écarlates, résédas, qu’on lâchait des camps de la banlieue, de tous les dominions et nos mômes au boulot parmi, vers le moment de l’apéritif, qui piquaient la perspective comme dans un jardin… nos fleurs… Sans compter l’Armée du Salut qui donne à l’atmosphère bleue de cigarettes son salut du soir, son grand coup de trombone et son infini cantique de la bonne volonté. Les autobus en cramoisi défilent doucement, tiennent l’avenue à la queue leu leu, tout voûtés, chacun derrière l’autre à se remplir le trou du cul, ronronnant."