samedi 16 novembre 2024

Carver (familles)

Carver, "Où sont-ils passés, tous ?" in Œuvres complètes t. 1 § 'Débutants', trad. Huet et Carasso :

"À cette époque, du temps où ma mère couchait avec le premier venu, j’étais sans emploi, je buvais et j’avais perdu les pédales. Mes enfants avaient perdu les pédales, et ma femme avait perdu les pédales et fréquentait un ingénieur de l’aérospatiale au chômage qu’elle avait rencontré aux Alcooliques Anonymes. Lui aussi avait perdu les pédales. Il s’appelait Ross et avait cinq ou six enfants. Il gardait une claudication d’un coup de fusil que lui avait tiré sa première femme. Il n’en avait pas pour l’heure ; il voulait la mienne. Je me demande ce qu’on avait tous dans la tête à l’époque. Sa seconde femme n’avait fait que passer, mais c’était la première qui lui avait tiré dans la cuisse quelques années auparavant, d’où la claudication, et qui, à l’époque dont je parle, l’assignait en justice ou le faisait mettre en prison à peu près tous les six mois, pour défaut de paiement de pension alimentaire."


During those days, when my mother was putting out to men she’d just met, I was out of work, drinking, and crazy. My kids were crazy, and my wife was crazy and having a “thing” with an unemployed aerospace engineer she’d met at AA. He was crazy too. His name was Ross and he had five or six kids. He walked with a limp from a gunshot wound his first wife had given him. He didn’t have a wife now; he wanted my wife. I don’t know what we were all thinking of in those days. The second wife had come and gone, but it was his first wife who had shot him in the thigh some years back, giving him the limp, and who now had him in and out of court, or in jail, every six months or so for not meeting his support payments.



jeudi 14 novembre 2024

Gadda (exception)

Gadda, Connaissance de la douleur, chap. 1 :

"Le tissu collectif, un peu partout à travers le monde [...] possède une heureuse aptitude à oublier, au moins de temps à autre, l’impératif-finalité qui commande en l’incessant travail de ses cellules. Lors se démaillent, dans la compacité du tissu, les charitables accrocs de l’exception. Exigence propre de l’éthique et bienveillance charnelle envers l’humaine créature lancent des rappels discordants. Que la seconde vienne à l’emporter, et une nouvelle série de faits s’amorce, comme un bourgeon, bientôt une branche, jaillis au plein du poteau téléologique."


il tessuto della collettività, un po’ dappertutto forse, nel mondo […] conosce una felice attitudine a smemorarsi, almeno di quando in quando, del fine imperativo cui sottostà il diuturno lavoro delle cellule. Si smàgliano allora, nella compattezza del tessuto, i caritatevoli strappi della eccezione. La finalità etica e la carnale benevolenza verso la creatura umana danno contrastanti richiami. Se ha ragione quest’altra, una nuova serie di fatti ha inizio, scaturita come germoglio, e poi ramo, dal palo teleologico.


Carrière (hiver)

Carrière, L'Épervier de Maheux, incipit : 

"La première neige de l’année tomba en abondance vers la fin de novembre. C’était une apparition précoce qui entraîna le Haut-Pays, et presque tout le Sud dans un hiver sans précédent : pression inouïe du silence, calfeutrant de son étoupe le sang au fond des oreilles (hameaux reclus, bâtiments isolés ne perdaient plus leurs bruits) ; aurores boréales collées contre les vitres resplendissantes de givre ; nuits volatiles comme de l’éther, irrespirables… Et le long glissement des heures à l’intérieur des cours ensevelies où ne sautillait plus aucun oiseau.

Parmi les gens du plateau, tout au plus une demi-douzaine de familles gîtées dans ses replis les mieux exposés, et habituées à soutenir le siège du froid pendant une bonne partie de l’année, personne n’avait jamais connu ces étranges merveilles d’invasion glaciaire qui ramenaient sur les hauteurs des temps de désastres et de grandes famines."


mercredi 13 novembre 2024

Amis (M.) (inspiration)

Amis (M.), La Friction du temps § À vous de poser les questions 1 [2002] : 

"– Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie d’écrire ?

– L’inspiration d’un roman donné peut venir d’une simple phrase, d’une image, d’une situation. Mais les romanciers ne sont pas des poètes. Ce sont des affûteurs. Ce qui me pousse à m’enfermer dans mon bureau, c’est une sensation à l’arrière de la gorge, comme l’envie de ma première cigarette de la journée. Écrire est une activité bien plus physique qu’on ne le croit généralement. La moitié du temps, on a l’impression d’obéir bêtement, tout à fait impuissant, à son corps."


mardi 12 novembre 2024

Cohn (Flore 2)

Cohn (Norman), The Pursuit of the Millennium – Revolutionary Millenarians and Mystical Anarchists of the Middle Ages p. 74

http://naqiao.hk/libros_fortea/the_pursuit_of_the_millenium.pdf


reprise et complément de

https://lelectionnaire.blogspot.com/2021/10/cohn-flore.html


"For the long-term, indirect influence of Joachim’s speculations can be traced right down to the present day, and most clearly in certain ‘philosophies of history’ of which the Church emphatically disapproves. Horrified though the unworldly mystic would have been to see it happen, it is unmistakably the Joachite phantasy of the three ages that reappeared in, for instance, the theories of historical evolution expounded by the German Idealist philosophers Lessing, Schelling, Fichte and to some extent Hegel; in Auguste Comte’s idea of history as an ascent from the theological through the metaphysical up to the scientific phase; and again in the Marxian dialectic of the three stages of primitive communism, class society and a final communism which is to be the realm of freedom and in which the state will have withered away. And it is no less true — if even more paradoxical — that the phrase ‘the Third Reich’, first coined in 1923 by the publicist Moeller van den Bruck and later adopted as a name for that ‘new order’ which was supposed to last a thousand years, would have had but little emotional significance if the phantasy of a third and most glorious dispensation had not, over the centuries, entered into the common stock of European social mythology."


traduction Google :

Car l'influence indirecte à long terme des spéculations de Joachim peut être retracée jusqu'à nos jours, et plus clairement dans certaines « philosophies de l'histoire » que l'Église désapprouve catégoriquement. Aussi horrifié qu'aurait été le mystique surnaturel de voir cela se produire, c'est incontestablement le fantasme joachi[mi]te des trois âges qui est réapparu, par exemple, dans les théories de l'évolution historique exposées par les philosophes idéalistes allemands Lessing, Schelling, Fichte et dans une certaine mesure Hegel ; dans l'idée d'Auguste Comte de l'histoire comme ascension de la phase théologique à la phase métaphysique jusqu'à la phase scientifique ; et encore dans la dialectique marxienne des trois étapes du communisme primitif, de la société de classes et d'un communisme final qui sera le royaume de la liberté et dans lequel l'État se sera flétri. Et il n'est pas moins vrai — quoique plus paradoxal encore — que l'expression « le Troisième Reich », inventée pour la première fois en 1923 par le publiciste Moeller van den Bruck et adoptée plus tard comme nom pour ce « nouvel ordre » qui était censé durer un mille ans, n'aurait eu que peu de signification émotionnelle si le fantasme d'une troisième et la plus glorieuse dispensation [= régime] n'était pas, au cours des siècles, entré dans le fonds commun de la mythologie sociale européenne.


lundi 11 novembre 2024

Volkoff (réalité)

Volkoff (Vladimir), L'Enlèvement (2000) chap. 1  : 

"Dès les débuts de sa première campagne électorale, Bob Brookes avait compris que la réalité n’existe pas (ou n’existe plus – il admettait qu’elle eût pu exister un jour). Aujourd’hui, n’existe plus que l’opinion. Depuis son élection à la première magistrature de l’État, il avait compris que l’opinion n’existe pas non plus. N’existent que les sondages, que l’on triture comme on veut et qui déterminent l’opinion qui détermine la réalité."


dimanche 10 novembre 2024

Malraux (musée)

Malraux, Le Musée imaginaire, incipit : 

"Un crucifix roman n'était pas d'abord une sculpture, la Madone de Cimabue n'était pas d'abord un tableau, même la Pallas Athéné de Phidias n'était pas d'abord une statue.

Le rôle des musées dans notre relation avec les œuvres d'art est si grand, que nous avons peine à penser qu'il n'en existe pas, qu'il n'en exista jamais, là où la civilisation de l'Europe moderne est ou fut inconnue ; et qu'il en existe chez nous depuis moins de deux siècles. Le xixe siècle a vécu d'eux ; nous en vivons encore, et oublions qu'ils ont imposé au spectateur une relation toute nouvelle avec l'œuvre d'art. Ils ont contribué à délivrer de leur fonction les œuvres d'art qu'ils réunissaient ; à métamorphoser en tableaux jusqu'aux portraits. Si le buste de César, le Charles-Quint équestre, sont encore César et Charles-Quint, le duc d'Olivares n'est plus que Velasquez. Que nous importe l'identité de l'Homme au Casque, de l'Homme au Gant ? Ils s'appellent Rembrandt et Titien. Le portrait cesse d'être d'abord le portrait de quelqu'un. Jusqu'au XIXe siècle, toutes les œuvres d'art ont été l'image de quelque chose qui existait ou qui n'existait pas, avant d'être des œuvres d'art, – et pour l'être. Aux yeux du peintre seul, la peinture était peinture ; encore était-elle souvent aussi poésie. Et le musée supprima de presque tous les portraits (le fussent-ils d'un rêve), presque tous leurs modèles, en même temps qu'il arrachait leur fonction aux œuvres d'art. Il ne connut plus ni palladium, ni saint, ni Christ, ni objet de vénération, de ressemblance, d'imagination, de décor, de possession : mais des images des choses, différentes des choses mêmes, et tirant de cette différence spécifique leur raison d'être. Il est une confrontation de métamorphoses."


samedi 9 novembre 2024

Constant + Valéry (dégoût)

Constant (par Daniel Mornet) :

"Affaissé dans ses rancunes et ses langueurs ou poussé de hasards en hasards par des caprices d'énergie, il ne rencontra l'amour de Mme de Charrière que pour trouver une complication à ses détresses. Dans cette âme incertaine et lasse le pessimisme fut un mal aigu ; de la vie il ne connut que de courts espoirs et de longues tortures ; dès sa jeunesse il se réfugia dans le goût du néant : 

"Triste jouet de la tempête, j'ai volé d'erreur en erreur ; vingt hivers ont blanchi ma tête, mille excès ont flétri mon cœur ; j'ai payé quelques jours de fête par des mois entiers de malheur***… Thompson, l'auteur des Saisons, passait souvent des jours entiers dans son lit ; et quand on lui demandait pourquoi il ne se levait pas : « I see no motive to rise, man », répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motif pour rien dans ce monde, et je n'ai de goût pour rien. » 

Sénancour et Constant ont vécu avant la Révolution de plus amers dégoûts que les romantiques eux-mêmes."


rappel :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/12/constant-melancolie.html


*** cf. Valéry, Cahiers (C2-409) : 

"Pardonne-moi, ma vérité, d'avoir cru en K. J'ai péché contre le scepticisme sauveur, contre la volonté de lucidité, contre tout ce que je savais. C'est avec de la lumière [...] que je paye six minutes de folie, et quelques heures passées hors de moi-même, dans les paradis de tout le monde."


vendredi 8 novembre 2024

Zweig (rupture de civilisation)

Zweig, Le Monde d'hier, chap. 1, Le monde de la sécurité,  traduction S. Niémetz (Belfond 1993) : 

"Il nous est aisé, à nous, les hommes d’aujourd’hui, qui depuis longtemps avons retranché le mot « sécurité » de notre vocabulaire comme une chimère, de railler le délire optimiste de cette génération aveuglée par l’idéalisme, pour qui le progrès technique de l’humanité devait entraîner fatalement une ascension morale tout aussi rapide. Nous qui avons appris dans le siècle nouveau à ne plus nous laisser étonner par aucune explosion de la bestialité collective, nous qui attendons de chaque jour qui se lève des infamies pires encore que celles de la veille, nous sommes nettement plus sceptiques quant à la possibilité d’une éducation morale des hommes. Nous avons dû donner raison à Freud, quand il ne voyait dans notre culture qu’une mince couche que peuvent crever à chaque instant les forces destructrices du monde souterrain, nous avons dû nous habituer peu à peu à vivre sans terre ferme sous nos pieds, sans droit, sans liberté, sans sécurité. Depuis longtemps nous avons renoncé, pour notre existence, à la religion de nos pères, à leur foi en une élévation rapide et continue de l’humanité ; à nous qui avons été cruellement instruits, cet optimisme prématuré semble assez dérisoire en regard de la catastrophe qui, d’un seul coup, nous a rejetés en deçà de mille années d’efforts humains. Mais ce n’était qu’une folie, une merveilleuse et noble folie que servaient nos pères, plus humaine et plus féconde que les mots d’ordre d’aujourd’hui. Et, chose étrange, malgré toutes mes expériences et toutes mes déceptions, quelque chose en moi ne peut s’en détacher complètement. Ce qu’un homme, durant son enfance, a pris dans son sang de l’air du temps ne saurait plus en être éliminé. Malgré tout ce qui chaque jour me hurle aux oreilles, malgré tout ce que moi-même et d’innombrables compagnons d’infortune avons souffert d’humiliations et d’épreuves, il ne m’est pas possible de renier tout à fait la foi de ma jeunesse en un nouveau redressement, malgré tout, malgré tout. Même de l’abîme de terreur où nous allons aujourd’hui à tâtons, à demi aveugles, l’âme bouleversée et brisée, je ne cesse de relever les yeux vers ces anciennes constellations qui resplendissaient sur ma jeunesse et me console avec la confiance héritée de mes pères qu’un jour cette rechute ne paraîtra qu’un intervalle dans le rythme éternel d’une irrésistible progression."


jeudi 7 novembre 2024

Gombrowicz (portrait)

Gombrowicz, § Virginité, in Bakakaï, trad. Sédir et Kosko  :

"Rien de plus artificiel que les descriptions de jeunes filles et les comparaisons recherchées que l'on forge à cette occasion. Les lèvres comme des cerises, les seins comme des boutons de rose… Oh, s’il suffisait d’acheter chez le marchand quelques fruits et légumes ! Et si une bouche avait vraiment le goût d’une cerise mûre, qui pourrait tomber amoureux ? Qui se laisserait tenter par un baiser réellement doux comme une friandise ? – Mais chut, assez, secret, tabou, ne parlons pas trop de la bouche. – Le coude d’Alice, vu à travers le voile des sentiments, apparaissait tantôt comme un promontoire virginal lisse et blanc qui se fondait dans le teint plus chaud du bras, tantôt, quand elle laissait pendre sa main, comme une fossette douce et ronde, un repli caché, une chapelle latérale de son corps. À part cela, Alice ressemblait à n’importe quelle autre fille de commandant en retraite, élevée par une mère aimante dans un cottage de banlieue. Comme toute autre, elle se caressait parfois le coude ; comme toute autre, elle apprit de bonne heure à creuser dans le sable avec son pied…"