vendredi 7 mars 2025

Saint-Simon (Palatinat)

Saint-Simon, Mémoires tome 1, chap 11 :

"C’étoit une des plus belles et des plus florissantes villes de l’empire ; elle en conservoit les archives ; elle étoit le siège de la chambre impériale, et les diètes de l’empire s’y sont souvent assemblées. Tout y étoit renversé par le feu que M. de Louvois y avoit fait mettre, ainsi qu’à tout le Palatinat, au commencement de la guerre ; et ce qu’il y avoit d’habitants, en très-petit nombre, étoient buttés sous ces ruines ou demeurant dans les caves. La cathédrale avoit été plus épargnée ainsi que ses deux belles tours et la maison des jésuites, mais pas une autre."


jeudi 6 mars 2025

Saint-Simon (confesseur)

Saint-Simon, Mémoires 3, 9 : 

"Il [Monsieur] avait depuis quelque temps un confesseur qui, bien que jésuite, le tenait de plus court qu’il pouvait ; c’était un gentilhomme de bon lieu et de Bretagne, qui s’appelait le P. du Trévoux. Il lui retrancha, non seulement d’étranges plaisirs, mais beaucoup de ceux qu’il se croyait permis, pour pénitence de sa vie passée. Il lui représentait fort souvent qu’il ne se voulait pas damner pour lui, et que, si sa conduite lui paraissait trop dure, il n’aurait nul déplaisir de lui voir prendre un autre confesseur. À cela il ajoutait qu’il prît bien garde à lui, qu’il était vieux, usé de débauche, gras, court de cou, et que, selon toute apparence, il mourrait d’apoplexie, et bientôt. C’étaient là d’épouvantables paroles pour un prince le plus voluptueux et le plus attaché à la vie qu’on eût vu de longtemps, qui l’avait toujours passée dans la plus molle oisiveté, et qui était le plus incapable par nature d’aucune application, d’aucune lecture sérieuse, ni de rentrer en lui-même. Il craignait le diable, il se souvenait que son précédent confesseur n’avait pas voulu mourir dans cet emploi, et qu’avant sa mort il lui avait tenu les mêmes discours. L’impression qu’ils lui firent le forcèrent de rentrer un peu en lui-même, et de vivre d’une manière qui depuis quelque temps pouvait passer pour serrée à son égard."


mercredi 5 mars 2025

Nabokov (souvenir)

Nabokov, Bruits, in Nouvelles complètes éd. Quarto p. 102 :

"Je me souviens de toi dans une éclaircie. Tu avais des coudes pointus et des yeux pâles, comme recouverts de poussière. Quand tu parlais, tu tranchais l’air avec le bord de la main, avec l’éclat du bracelet autour de ton poignet fin. Tes cheveux devenaient, en s’estompant, l’air ensoleillé qui tremblait autour d’eux. Tu fumais beaucoup et nerveusement. Tu expirais la fumée par tes deux narines en secouant brusquement la cendre. Ta maison bleue se trouvait à cinq verstes de la nôtre. Ta maison était sonore, opulente et fraîche. Une photo en avait paru dans une revue de la capitale sur papier glacé."



I recall you within a chance patch of sunlight. You had sharp elbows and pale, dusty-looking eyes. When you spoke, you would carve the air with the riblike edge of your little hand and the glint of a bracelet on your thin wrist. Your hair would melt as it merged with the sunlit air that quivered around it. You smoked copiously and nervously. You exhaled through both nostrils, obliquely flicking off the ash. Your dove-gray manor was five versts from ours. Its interior was reverberant, sumptuous, and cool. A photograph of it had appeared in a glossy metropolitan magazine.


mardi 4 mars 2025

Rodin (plans)

Rodin, Cathédrales de France, chap. 'Sculpture' : 

"Le dessin de tout côté, en sculpture, c’est l’incantation qui permet de faire descendre l’âme dans la pierre. Le résultat est merveilleux : cela donne tous les profils de l’âme en même temps que ceux du corps. […] Ce sein est amené par des pentes éloignées qui tournent insensiblement. Tout s’appuie sur des formes générales qui s’entre-prêtent leurs lignes et sont tissées les unes des autres. C’est un concert de formes. 

Là l’intelligence observe leur concordance, leur unité, les soupèse. Concordances moins éloignées que nous ne croyons : car nous avons tout divisé par l’esprit, sans pouvoir reconstruire."


NB : ce texte aide à saisir ce que R. entend par "plans" : les angles de vue sur un objet en 3 dimensions, que le sculpteur doit multiplier et synthétiser. 


lundi 3 mars 2025

Bachelard (relations)

Bachelard, La Valeur inductive de la relativité p. 98 :

"La relativité s'est alors constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes, peut-être à des lois, de la pensée, on s'est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés, à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d'une équation qu'en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d'étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport."


dimanche 2 mars 2025

Nabokov (tram)


Nabokov, Guide de Berlin, 2. Le tramway, in Nouvelles complètes, éd. Quarto p. 275 : 

"Le tram à chevaux a disparu et le trolley disparaîtra aussi, et quelque écrivain berlinois excentrique dans les années vingt du XXIe siècle, désirant dresser un tableau de notre époque, ira dans un musée d’histoire de la technologie pour trouver un tramway vieux d’un siècle, jaune, lourdaud, aux sièges incurvés à l’ancienne, et dénichera, dans un musée de vieux costumes, un uniforme noir de receveur orné de boutons brillants. Puis il rentrera chez lui pour décrire les rues du Berlin d’autrefois. Chaque chose, chaque détail seront précieux et chargés de sens : la sacoche du receveur, la réclame au-dessus de la fenêtre, ce mouvement cahotant bien particulier qu’imagineront peut-être nos arrière-arrière-petits-enfants, tout sera anobli et légitimé par l’âge.

 Je crois que c’est en cela que réside tout le sens de la création littéraire : dans l’art de décrire des objets ordinaires tels que les réfléchiront les miroirs bienveillants des temps futurs ; dans l’art de trouver dans les objets qui nous entourent cette tendresse embaumée que seule la postérité saura discerner et apprécier dans les temps lointains où tous les petits riens de notre vie simple de tous les jours auront pris par eux-mêmes un air de fête, le jour où un individu ayant revêtu le veston le plus ordinaire d’aujourd’hui sera déguisé pour un élégant bal masqué."



The horse-drawn tram has vanished, and so will the trolley, and some eccentric Berlin writer in the twenties of the twenty-first century, wishing to portray our time, will go to a museum of technological history and locate a hundred-year-old streetcar, yellow, uncouth, with old-fashioned curved seats, and in a museum of old costumes dig up a black, shiny-buttoned conductor’s uniform. Then he will go home and compile a description of Berlin streets in bygone days. Everything, every trifle, will be valuable and meaningful: the conductor’s purse, the advertisement over the window, that peculiar jolting motion which our great-grandchildren will perhaps imagine – everything will be ennobled and justified by its age.

I think that here lies the sense of literary creation: to portray ordinary objects as they will be reflected in the kindly mirrors of future times; to find in the objects around us the fragrant tenderness that only posterity will discern and appreciate in the far-off times when every trifle of our plain everyday life will become exquisite and festive in its own right: the times when a man who might put on the most ordinary jacket of today will be dressed up for an elegant masquerade.



samedi 1 mars 2025

Nabokov (train 3/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 813 :

"Ces amalgames optiques présentaient quelques inconvénients. Le wagon-restaurant aux immenses fenêtres, enfilades de chastes bouteilles d’eau minérale, de mitres de serviettes et de fausses tablettes de chocolat (dont les papiers – Cailler, Kohler et tout le reste – n’enveloppaient que du bois) apparaissait d’abord comme un havre de fraîcheur au bout d’une enfilade de couloirs bleus oscillants ; mais, tandis que le repas s’acheminait inexorablement vers le plat final, on surprenait sans cesse le wagon téméraire se laisser envelopper dans le paysage comme dans un fourreau, avec ses garçons titubants et tout le reste, tandis que le paysage lui-même passait par tout un système complexe de mouvements, la lune en plein jour s’acharnant à rester à hauteur de votre assiette, les prairies lointaines s’ouvrant en éventails, les arbres tout proches s’envolant vers les rails sur des balançoires invisibles, une voie parallèle se suicidant brusquement par anastomose, un talus d’herbe clignotante montant, montant, montant, tant et si bien que le jeune témoin de cet amalgame de mouvements véloces finissait par dégorger sa part d’omelette aux confitures de fraises."



There were drawbacks to those optical amalgamations. The wide-windowed dining car, a vista of chaste bottles of mineral water, miter-folded napkins, and dummy chocolate bars (whose wrappers—Cailler, Kohler, and so forth—enclosed nothing but wood) would be perceived at first as a cool haven beyond a consecution of reeling blue corridors; but as the meal progressed toward its fatal last course, one would keep catching the car in the act of being recklessly sheathed, lurching waiters and all, in the landscape, while the landscape itself went through a complex system of motion, the daytime moon stubbornly keeping abreast of one’s plate, the distant meadows opening fanwise, the near trees sweeping up on invisible swings toward the track, a parallel rail line all at once committing suicide by anastomosis, a bank of nictitating grass rising, rising, rising, until the little witness of mixed velocities was made to disgorge his portion of omelette aux confitures de fraises.


vendredi 28 février 2025

Nabokov (train 2/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 813 :

"Quand, au cours de ces voyages, le train changeait d’allure pour aller l’amble dignement, et frôlait presque les façades des maisons et les enseignes de magasins, tandis que nous traversions quelque grosse ville allemande, j’éprouvais toujours une double émotion que les gares d’arrivée ne parvenaient pas à faire naître. Je voyais une cité avec ses trams miniatures, ses tilleuls, ses murs de brique, pénétrer dans le compartiment, côtoyer les miroirs, et remplir à ras bord les fenêtres côté couloir. Ce contact familier entre le train et la cité était l’une des composantes de ce frisson. L’autre consistait à me mettre à la place d’un passant qui, comme je l’imaginais, était aussi ému que je l’aurais été moi-même, en voyant les longs wagons auburn, si romantiques, avec leurs vestibules reliés par des rideaux noirs comme des ailes de chauve-souris, et leurs inscriptions métalliques, brillantes comme du cuivre dans la lumière rasante du soleil, négocier sans se presser un pont en fer qui enjambait une artère quelconque, avant de contourner, toutes fenêtres soudain en feu, un dernier pâté de maisons."


When, on such journeys as these, the train changed its pace to a dignified amble and all but grazed housefronts and shop signs, as we passed through some big German town, I used to feel a twofold excitement, which terminal stations could not provide. I saw a city with its toylike trams, linden trees, and brick walls enter the compartment, hobnob with the mirrors, and fill to the brim the windows on the corridor side. This informal contact between train and city was one part of the thrill. The other was putting myself in the place of some passerby who, I imagined, was moved as I would be moved myself to see the long, romantic, auburn cars, with their intervestibular connecting curtains as black as bat wings and their metal lettering copper-bright in the low sun, unhurriedly negotiate an iron bridge across an everyday thoroughfare and then turn, with all windows suddenly ablaze, around a last block of houses.


jeudi 27 février 2025

Nabokov (train 1/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 812-813 :

"À une table pliante, ma mère et moi jouâmes à un jeu de cartes appelé douratchki. Bien qu’il fît encore grand jour, nos cartes, un verre, et, à un autre niveau, les serrures d’une valise, se réfléchissaient dans la fenêtre. Traversant champs et forêts, franchissant de brusques ravins, se mêlant à la course folle des maisonnettes, ces joueurs désincarnés jouaient sans discontinuer pour des enjeux qui chatoyaient sans fin.

— Ne boudet-li, ty ved’ oustal – Ça ne te suffit pas comme cela, n’es-tu pas fatigué – ? demandait ma mère, et puis elle prenait un air songeur tout en brassant lentement les cartes. La porte du compartiment était ouverte et je voyais la fenêtre du couloir où les fils – six fils noirs très fins – faisaient de leur mieux pour maintenir leur poussée ascendante en direction du ciel, malgré les coups foudroyants que leur assenaient les poteaux télégraphiques, les uns après les autres ; mais, à l’instant même où tous les six, dans une envolée triomphale d’exultation pathétique, allaient atteindre le haut de la fenêtre, un coup particulièrement violent les faisait redescendre aussi bas qu’avant et tout était à recommencer."



 At a collapsible table, my mother and I played a card game called durachki. Although it was still broad daylight, our cards, a glass, and on a different plane the locks of a suitcase were reflected in the window. Through forest and field, and in sudden ravines, and among scuttling cottages, those discarnate gamblers kept steadily playing on for steadily sparkling stakes.

“Ne budet-li, tï ved’ ustal?” (“Haven’t you had enough, aren’t you tired?”) my mother would ask, and then would be lost in thought as she slowly shuffled the cards. The door of the compartment was open and I could see the corridor window, where the wires—six thin black wires—were doing their best to slant up, to ascend skyward, despite the lightning blows dealt them by one telegraph pole after another; but just as all six, in a triumphant swoop of pathetic elation, were about to reach the top of the window, a particularly vicious blow would bring them down, as low as they had ever been, and they would have to start all over again.

 


mercredi 26 février 2025

Céline (vaporisation)

Céline, Voyage au bout de la nuit, Pléiade p. 107-108 :

"— Comment qu’il est mort d’abord le gars ?

— Il a pris un obus en pleine poire, mon vieux, et puis pas un petit, à Garance que ça s’appelait… dans la Meuse sur le bord d’une rivière… On en a pas retrouvé “ça” du gars, mon vieux ! C’était plus qu’un souvenir, quoi… Et pourtant, tu sais, il était grand, et bien balancé, le gars, et fort, et sportif, mais contre un obus hein ? Pas de résistance !

— C’est vrai !

— Nettoyé, je te dis qu’il a été… Sa mère, elle a encore du mal à croire ça au jour d’aujourd’hui ! J’ai beau y dire et y redire… Elle veut qu’il soye seulement disparu… C’est idiot une idée comme ça… Disparu ! … C’est pas de sa faute, elle en a jamais vu, elle, d’obus, elle peut pas comprendre qu’on foute le camp dans l’air comme ça, comme un pet, et puis que ça soye fini, surtout que c’est son fils…

— Évidemment !"