mardi 19 août 2025

Schlanger (styles XVII° siècle)

Schlanger (J.), Dire trop ou trop peu § 31 p. 129 : 

"Au XVIIe siècle, quand règne la longue phrase aux articulations latines de Descartes ou de Bossuet, on apprécie aussi le style non lié, les phrases courtes et coupées de La Bruyère, l'énoncé détaché de la maxime et de l'aphorisme : tout cela repris d'une autre couche de la latinité, plus tardive, plus nerveuse, plus expressive, qui se plaît à un phrasé haché, tendu, agité ou parfois même forcé. 

Ou bien l'oeuvre pourra suivre la voie de la litote, de la sourdine et de l'atténuation, cette réticence dans la diction par laquelle Léo Spitzer, rappelons-le, définissait Racine et l'ensemble du style classique. En choisissant l'expression qui semble la plus neutre et la plus générale, l'écrivain classique, disait Spitzer, estompe la caractérisation et atténue la brutalité du trait. Il lisse les aspérités du particulier parce qu'il vise l'uni, le sobre, la puissance expressive du terme distancié. Racine se tient ainsi très loin des techniques d'accentuation, d'insistance ou de grossissement à fleur de nerfs, très loin des reliefs exagérés de l'expressivité baroque. Il préfère la discrétion de la retenue, qui ne rend pas la diction imprécise, vague ou floue, mais peut d'une note claire énoncer sobrement des choses cruelles."


dimanche 17 août 2025

Renard (poule)

 Renard (Jules), Histoires naturelles § La Poule : 

"Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu’on lui ouvre la porte.

C’est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d’œufs d’or.

Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.

Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de s’ébattre.

Elle s’y roule, s’y trempe et, d’une vive agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.

Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli.

Elle ne boit que de l’eau.

Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du plat.

Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.

Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.

Elle pique, elle pique, infatigable.

De temps en temps, elle s’arrête.

Droite sous son bonnet phrygien, l’œil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l’une et de l’autre oreille.

Et, sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet en quête.

Elle lève haut ses pattes raides comme ceux qui ont la goutte. 

Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.

On dirait qu’elle marche pieds nus."



vendredi 15 août 2025

Nerval (Dodu)

Nerval, Sylvie, XII : 

"[N]ous arrivions à Loisy. On nous attendait pour souper. La soupe à l’oignon répandait au loin son parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles. Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même, le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des tourne-broches. Pendant longtemps il s’était consacré à promener les Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer ses herbes, et à qui il donna l’ordre de cueillir les ciguës dont il exprima le suc dans sa tasse de café au lait*. L'aubergiste de La Croix d’or lui contestait ce détail ; de là des haines prolongées."


[allusion à une théorie du "suicide" de Rousseau par empoisonnement]


samedi 9 août 2025

Gerber (profs)

Gerber (Alain), Le Central :

"Ses collègues, il les a vus à l’œuvre. En 58, tous, ils étaient pour de Gaulle – sauf le surveillant général, un communiste notoire, et, il va sans dire, le philosophe. C’était déjà la même chose à Langres : un philosophe, il faut toujours que ça se distingue. On déciderait à l’unanimité de lui doubler son salaire, il trouverait le moyen d’être contre ! Bref. En 58, tous pour l’Algérie française, prêts à descendre dans la rue derrière les drapeaux tricolores. Deux ans plus tard, l’autodétermination est à l’ordre du jour et les mêmes suivent le grand Charles comme un seul homme. Et comme la quasi-totalité du troupeau. Le F.L.N. n’a pas de souci à se faire : il combat l’armée d’un peuple vaincu. Et même si les paras l’emportent sur le terrain, ceux qui les ont envoyés là-bas s’empresseront de se coucher devant les rebelles. Les Français se moquent d’être cocus, pourvu qu’on leur fiche la paix. S’ils avaient toujours été comme ça, il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus de France du tout. Napoléon a collé son pied au cul de l’Europe entière, et maintenant on se défile devant trois marchands de tapis armés de leur plat à couscous. Diên Biên Phù a tout fichu par terre : voilà ce que ça devrait enseigner, un historien – et ce serait aussi une sacrée leçon de morale."


lundi 4 août 2025

Gillespie (modèles)

 Gillespie (Robert B.), Coney Island Casino, trad. Watkins, chap II :

"Thomas Wolfe n’était qu’un des écrivains entrant dans la composition de Toby Ferris. Orphelin dans sa ville natale de Jackson, Mississippi, il n’avait pas eu de parents pour le modeler et il rejetait le moule que ses circonstances et son environnement avaient tenté de lui imposer. Il se façonnait plutôt selon ses rêves, les films qu’il voyait, son besoin d’autoprotection et ses livres. Il était Rhett Butler et W. C. Fields, Long John Silver et M. Micawber, Tom Swift et Bugs Bunny, le roi Arthur et le roi Lear, le Mouron Rouge et Sam Spade, d’Artagnan et Paul Bunyan, Buck et Moby Dick, Huckleberry Finn et Hawkeye, Errol Flynn et Tyrone Power, le Fantôme et Stan Laurel, George Washington et Robert E. Lee ainsi que d’innombrables autres héros sans oublier son camarade orphelin Oliver Twist et des héroïnes telles que Shirley Temple et Lady Macbeth. Ces cohabitations produisaient de curieux effets."


dimanche 3 août 2025

Queneau (maris)

Queneau, Le Dimanche de la vie, chap. 1 : 

"Chantal faisait allusion aux mœurs des hommes, des hommes mariés, et singulièrement à celles du sien, Paul Boulingra : l’alcoolisme buté, la tabagie autistique, la paresse sexuelle, la médiocrité financière, la lourdeur sentimentale. Seulement voilà, Julia trouvait que sa sœur avait été particulièrement mal servie en la personne de son Popol. Elle cita des types qui ne buvaient que de l’eau comme le mari à la Trendelino, qui ne fumaient point comme celui de la Foucolle, qui braisaient à houilles rehaussées comme celui de la Panigere, qui gagnaient largement leur vie comme celui de la Parpillon et qui pouvaient avoir pour leur épouse de délicates attentions comme celui de la Foucolle, déjà cité. Sans compter ceux qui savent remettre un plomb, porter les paquets, conduire la voiture, baisser les yeux lorsqu’ils croisent une pute. Julia pensait bien que son militaire serait de cette espèce, et elle en sourit de plaisir. Ce qui agaça Chantal."


mardi 29 juillet 2025

Mercier + Encyclopédie + Smith (clous)

Mercier, Tableau de Paris, chap. CCXCIV : "Épingliers. Cloutiers" :

"Un sauvage admire un clou, & il a raison. C’est à Paris que l’homme observateur voit combien l’art a demandé de combinaisons, d’expériences & de soins. Il faut trente mains & trente outils pour la formation d’une épingle ; vous en aurez mille pour douze sols.

Les aiguilliers-épingliers regardent leur profession comme l’une des plus anciennes, puisqu’ils soutiennent qu’Hénoc en fut l’inventeur.

L’aiguille est nécessaire à presque tous les métiers : pour que l’aiguille ne soit ni molle ni cassante, pour qu’elle reçoive la perfection dont elle est susceptible, il faut plus de vingt opérations, toutes également essentielles & extrêmement délicates. Les cloutiers ont pris S. Cloud pour patron, & les épingliers S. Sébastien, parce que celui-ci fut martyrisé à coups de fleches."



Encyclopédie, § ÉPINGLIER, 

s. m. (Commerce.) marchand qui vend des épingles, des clous d’épingles, des touches, des aiguilles, &c.

Les Epingliers à Paris sont un corps gouverné par trois jurés, dont la jurande dure deux ans. On les élit à deux reprises différentes ; au mois de Mai on en élit deux, l’année suivante on élit le troisieme, & ainsi de suite. Les statuts de cette communauté sont très-anciens. Leur principal travail étoit autrefois les épingles : mais depuis que les vivres sont devenus plus chers, & Paris plus peuplé, ils ne les font plus, ils les tirent de Laigle & autres endroits de la Normandie, où les ouvriers sont à meilleur compte.



Encyclopédie, § CLOU : 

(article très long et très technique, qui montre bien le souci des procédés de métiers dans l'Encyclopédie)

https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Encyclop%C3%A9die/1re_%C3%A9dition/CLOU



et bien sûr le très classique 

Smith, Essai sur la Richesse des nations t. 2, G.F. p. 308-309 :

"Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande partie de l'habileté, de l'adresse et de l'intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu'il semble, à la Division du travail. [...]

Prenons un exemple dans une manufacture de la plus petite importance, mais où la division du travail s'est fait souvent remarquer : une manufacture d'épingles.

Un homme qui ne serait pas façonné à ce genre d'ouvrage, dont la division du travail a fait un métier particulier, ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, dont l'invention est probablement due encore à la division du travail, cet ouvrier, quelque adroit qu'il fût, pourrait peut-être à peine faire une épingle dans toute sa journée, et certainement il n'en ferait pas une vingtaine. Mais de la manière dont cette industrie est maintenant conduite, non seulement l'ouvrage entier forme un métier particulier, mais même cet ouvrage est divisé en un grand nombre de branches, dont la plupart constituent autant de métiers particuliers. Un ouvrier tire le fil à la bobine, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. Cette tête est elle-même l'objet de deux ou trois opérations séparées : la frapper est une besogne particulière ; blanchir les épingles en est une autre ; c'est même un métier distinct et séparé que de piquer les papiers et d'y bouter les épingles ; enfin, l'important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par autant de mains différentes, quoique dans d'autres le même ouvrier en remplisse deux ou trois. J'ai vu une petite manufacture de ce genre qui n'employait que dix ouvriers, et où, par conséquent, quelques-uns d'eux étaient chargés de deux ou trois opérations. Mais, quoique la fabrique fût fort pauvre et, par cette raison, mal outillée, cependant, quand ils se mettaient en train, ils venaient à bout de faire entre eux environ douze livres d'épingles par jour ; or, chaque livre contient au-delà de quatre mille épingles de taille moyenne. Ainsi ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d'épingles dans une journée ; donc, chaque ouvrier, faisant une dixième partie de ce produit, peut être considéré comme donnant dans sa journée quatre mille huit cents épingles. Mais s'ils avaient tous travaillé à part et indépendamment les uns des autres, et s'ils n'avaient pas été façonnés à cette besogne particulière, chacun d'eux assurément n'eût pas fait vingt épingles, peut-être pas une seule, dans sa journée, c'est-à-dire pas, à coup sûr, la deux-cent-quarantième partie, et pas peut-être la quatre-mille-huit-centième partie de ce qu'ils sont maintenant en état de faire, en conséquence d'une division et d'une combinaison convenables de leurs différentes opérations.

Dans tout autre art et manufacture, les effets de la division du travail sont les mêmes que ceux que nous venons d'observer dans la fabrique d'une épingle, quoique dans un grand nombre le travail ne puisse pas être aussi subdivisé ni réduit à des opérations d'une aussi grande simplicité. Toutefois, dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu'elle peut y être portée, amène un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail. C'est cet avantage qui paraît avoir donné naissance à la séparation des divers emplois et métiers."


lundi 28 juillet 2025

Baudelaire + Bliss (travail)


Baudelaire, Mon cœur mis à nu : 

"Tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s'amuser"


Bliss : [cliquer sur l'image pour l'agrandir, puis cliquer n'importe où pour revenir à la page]




Diderot (perfectionner)

Diderot, Extraits de l'Encyclopédie, C.F.L. t. XV p. 358-359 : 

"PERFECTIONNER, v. act. (Gramm.) corriger ses défauts, avancer vers la perfection ; rendre moins imparfait. On se perfectionne soi-même ; on perfectionne un ouvrage. L’homme est composé de deux organes principaux ; la tête organe de la raison, le cœur, expression sous laquelle on comprend tous les organes des passions ; l’estomac, le foie, les intestins. La tête dans l’état de nature, n’influeroit presque en rien sur nos déterminations. C’est le cœur qui en est le principe ; le cœur d’après lequel, l’homme animal feroit tout. C’est l’art qui a perfectionné l’organe de la raison ; tout ce qu’il est dans ses opérations est artificiel ; nous n’avons pas eu le même empire sur le cœur ; c’est un organe opiniâtre, sourd, violent, passionné, aveugle. Il est resté, en dépit de nos efforts, ce que nature l’a fait ; dur ou sensible, foible ou indomptable, pusillanime ou téméraire. L’organe de la raison est comme un précepteur attentif, qui le prêche sans cesse ; lui, semblable à un enfant, il crie sans cesse ; il fatigue son précepteur qui finit par l’abandonner à son penchant. Le précepteur est éloquent, l’enfant au contraire n’a qu’un mot qu’il répete sans se lasser, c’est oui ou non. Il vient un tems où l’organe de la raison, après s’être épuisé en beaux discours, & instruit par expérience de l’inutilité de son éloquence, se moque lui-même de ses efforts ; parce qu’il sait qu’après toutes ses remontrances, il n’en sera pourtant que ce qu’il plaira au petit despote qui est là. C’est lui qui dit impérieusement, car tel est notre bon plaisir. C’est un long travail que celui de se perfectionner soi-même."


dimanche 27 juillet 2025

Gaddis (phrase)

Gaddis, JR, trad. M Cholodenko :

"J’avais espéré, dit Monsieur Coen de l’extrémité de la pièce, où il semblait s’appuyer contre la fenêtre, – je m’attendais à ce que Madame Angel soit avec nous ici aujourd’hui, continua-t-il d’un ton aussi vide d’espoir que le regard qu’il avait dirigé vers l’extérieur à travers un massif d’arbres à feuilles persistantes qui venait juste de s’assombrir à restreindre la perspective d’un débordement de roses étouffé par le chèvrefeuille qui avait depuis longtemps investi la vigne du fond, où un autre bâtiment était silencieusement dévoré sous ses yeux par le rhododendron."


— I had hoped, said Mister Coen from the far end of the room, where he appeared to steady himself against the window frame, — I expected Mrs Angel to be with us here today, he went on in a tone as drained of hope as the gaze he had turned out through evergreen foundation planting just gone sunless with stifling the prospect of roses run riot only to be strangled by the honeysuckle which had long since overwhelmed the grape arbor at the back, where another building was being silently devoured by rhododendron before his eyes.